L’enfer – le scandale de la liberté

Cet article fait partie du dossier thématique :De la mort à la Vie éternelle →

C’est un sujet très souvent abordé dans l’Évangile, au moins à vingt reprises, de même que le ciel. L’Ancien Testament, quant à lui, est marqué sur ce sujet par un flou qui s’estompe au fur et à mesure que l’on se rapproche de la naissance de Jésus Christ. C’est le shéol, le séjour des morts, qui est évoqué, comme l’Hadès chez les Grecs. C’est avec Jésus que l’enseignement se clarifie fortement. L’enfer, c’est l’idée qu’il y a une justice. Par le Père Jean-Marc Bot

 

Dans la mentalité courante, on définit l’enfer comme une souffrance atroce, une torture épouvantable. Or c’est une fausse définition de l’enfer. Dans l’Évangile de Marc, Jésus donne la meilleure définition possible de l’enfer : « une faute éternelle ». Le curé d’Ars disait : « Je n’ai jamais cru comprendre comment on pouvait refuser la Miséricorde de Dieu. » Il croyait donc qu’il y avait des damnés, même s’il croyait fermement par ailleurs que tout homme pouvait être sauvé au dernier moment. C’est Bernanos qui a le dernier mot sur ce mystère quand il écrit : « Le plus grand scandale, c’est la liberté. » Il nous faut admettre que notre liberté a un impact éternel qui se détermine par un choix fondamental fixé au dernier moment, à l’heure de notre mort, et qui cristallise le choix complet d’un bilan humain. Ce qui définit l’enfer, ce n’est donc pas d’abord la souffrance. C’est le péché contre l’Esprit Saint. Un péché mortel avec un coefficient de non-repentir : un déni complet qui peut prendre deux directions. Ce que j’appelle le désespoir blanc et le désespoir noir, qui sont l’un et l’autre un enfermement, une auto-exclusion du royaume de l’amour selon le Catéchisme. Faire que l’on n’est plus en relation avec l’Autre, divin ou/et humain. Il n’y a plus que « moi, moi, moi ».

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Le désespoir blanc est l’autojustification. « Sépulcres blanchis », dit Jésus à certains pharisiens qui se croient parfaits. C’est la tentation la plus redoutable. Elle consiste à se croire juste. C’est pour cela que Jésus précise : « Je ne suis pas venu pour sauver les justes (c’est-à-dire qui s’auto-justifient) mais les pécheurs. » Il n’est pas rare d’entendre certains affirmer : « Je n’ai de leçon à recevoir de personne ! » C’est une façon de s’auto-justifier. Certains pensent, même de bons chrétiens, qu’ils sont parfaits, sans défaut, qu’ils ont toujours raison.

Le désespoir noir consiste, quant à lui, à ne plus rien espérer. « Je n’espère rien car je suis perdu. » « Je ne me le pardonnerai jamais. » Enfermée dans son désespoir, la personne se suicide spirituellement et même parfois physiquement. C’est le cas de Judas. Son pire péché n’est pas d’avoir trahi Jésus mais d’avoir désespéré de la miséricorde. Dans ce type de désespoir, la personne a conscience de son péché. Et plutôt que de se repentir, elle se noie dans le remords. Elle est figée dans un passé qu’elle ne peut plus changer. Le repentir, à l’inverse, fait sortir de cet enfermement et conduit vers une espérance.

La pire injure que l’on puisse faire à Dieu, c’est le péché contre l’Esprit Saint : il s’agit d’un blasphème non en parole mais en acte. Par ce péché, on enlève à Dieu la possibilité de manifester sa miséricorde. C’est l’orgueil à l’état pur.

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La souffrance infernale est une conséquence de la déchirure de l’être entre la nature humaine faite pour Dieu et une décision du « Je », qui veut constituer son bonheur « en soi » et non en Dieu. À Fatima, la Vierge Marie a montré l’enfer aux enfants, Jacinthe, François et Lucie : ils ont vu des âmes qui montaient dans les flammes et qui retombaient. Cette vision symbolise notre tendance naturelle à monter vers Dieu et le refus possible de monter vers Dieu. C’est le mythe de Sisyphe. L’enfer, c’est “à perpét” le circuit désespérant de monter et de redescendre.

À la résurrection de la chair, le corps du damné participera à la souffrance de son âme. Il assumera la décision de la personne.

Au sujet de Satan

C’est le diable qui a inventé l’enfer. Il faut lui rendre ses droits d’auteur ! Dieu avait donné aux anges, comme à nous, de participer à la nature divine, c’est-à-dire de voir Dieu face à face. Si ces êtres sont libres, il est nécessaire qu’ils posent un acte de confiance pour laisser la grâce agir en eux afin que Dieu, lui, puisse les diviniser. Il suffit qu’ils disent oui, « Que ta volonté soit faite ». Or, l’acte que l’on appelle la chute des anges s’est produit lors de leur création car une partie d’entre eux n’a pas dit « oui » à Dieu. C’est implicite dans la Bible. Dans le récit de la Genèse, par exemple, on voit apparaître le serpent et on ne nous dit pas d’où il vient. Il faut attendre l’Apocalypse, où saint Jean parle de l’« antique serpent », pour l’authentifier comme le démon.

Satan est « le prince de ce monde ». Mais Dieu est plus malin que lui et il s’en sert. Il le “tient en laisse” de façon à ce qu’il ne détruise pas tout. Il donne aux hommes la possibilité de remporter des victoires. Le mystère du mal est abyssal. En enfer, satan enrage et souffre de se faire souffrir lui-même.

La chute des anges dans le récit de la Genèse

Dans La Genèse au sens littéral comme dans La Cité de Dieu, saint Augustin remarque, en analysant les sept jours de la création, que la séparation de la lumière et des ténèbres, qui se fait au premier jour, recommence au quatrième jour, quand Dieu crée le soleil, la lune et les étoiles. Et il en tire cette interprétation : le premier jour de la création, la Genèse n’évoque pas la lumière physique. Quand Dieu dit : « Que la lumière soit et la lumière fut », il désigne l’illumination des anges qui disent « oui » à Dieu et qui reçoivent sa grâce.

« Et Dieu vit que la lumière était bonne. » C’est la seule “matière”, dans le récit biblique de la création, de laquelle Dieu dit qu’elle est bonne. Pour le reste, il est écrit : « Et Dieu vit que “cela” était bon. » Et le récit du premier jour de la création se poursuit : « Et il sépara la lumière des ténèbres. » Saint Augustin interprète ce verset comme une évocation des anges et des démons et donc indirectement de la chute des anges. Dans le contexte babylonien, il était difficile pour les Juifs de parler des anges, car ils auraient pu être considérés comme des divinités ; d’où probablement le caractère implicite du récit de la création et de la chute des anges. C’est une hypothèse intéressante.

Dans le Catéchisme de l’Église catholique, la chute des anges est un article de foi (N° 391-395).


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