Don Jean Pateau : « Refuser le prêtre vedette et revêtir l’humble livrée du serviteur »

Comment se situer justement par rapport à l’Église en crise ? A l’heure elle est ballotée par les scandales, Don Jean Pateau, père abbé de Fontgombault, nous appelle à entrer dans une vraie obéissance, celle de l’écoute, celle de Marie. Un article publié dans Il est vivant !

« Laissons-nous fasciner par le Christ. Les cléricalismes de tous bords passeront ; seule la charité, seul l’amour vrai demeurent. » Don Pateau

Il est vivant ! comment avez-vous accueilli la Lettre du Pape au peuple de Dieu ?

Don Pateau Saint François-Xavier, recevant une lettre de saint Ignace, se mettait à genoux pour la lire, manifestant ainsi respect et esprit filial à l’égard de son supérieur. C’est ainsi qu’un fils de l’Église doit réagir en face d’un texte ou d’une parole du Saint-Père; ce qui ne signifie pas pour autant s’imaginer que tout ce qui est écrit ou dit bénéficie nécessairement du charisme de l’infaillibilité. Le pape François a choisi de s’exprimer souvent et dans des circonstances très variées, donnant au monde l’image d’un Pape plus accessible.

En même temps, le Saint-Père n’est pas à l’abri d’une imprécision de langage, d’une erreur matérielle ou même de jugement. Ne pouvant savoir tout sur tout, il est aussi conditionné par la présentation qu’on lui aura faite de telle ou telle question. Quoi qu’il en soit, nous lui devons respect et esprit filial.

Les premiers moines recommandaient dans la lecture de l’Écriture Sainte trois types d’attention: ad verba, ad sensum, ad Deum – aux mots, au sens, à Dieu. Une telle lecture des textes du Pape se révèle particulièrement fructueuse.

L’attention aux mots demande de recevoir le texte tel que le Saint-Père l’a écrit et non à travers un extrait plus ou moins long obtenu dans la presse. L’attention au sens exige de comprendre le texte, son orientation et les points particuliers développés, dans leur contexte. La rencontre de la prétendue pensée du Pape à travers un éditorial, un article de presse, voire la parole d’un clerc, peut laisser à désirer. Sous la plume d’un idéologue, un texte devient aisément un manifeste. Est-ce vraiment la pensée du Saint-Père ? L’attention à Dieu enfin demande de se souvenir que le Pape est un pasteur, et que comme tel, il conduit son troupeau vers le Seigneur.

Dans les oraisons liturgiques à son intention, il est appelé : « Rocher inébranlable capable de confirmer ton peuple dans la foi… »; on demande à Dieu « qu’il entre dans la vie éternelle avec le troupeau qu’il doit guider vers toi ». François ne passe pas ses journées à évoquer le mariage des prêtres, le sacerdoce des femmes et leur place dans l’Église, la communion pour les divorcés remariés, etc. Il en va peut-être ainsi pour les idéologues, ceux pour qui servir l’Église consiste à faire triompher leurs idées. Le Saint-Père conduit la barque de Pierre en des lieux où trop souvent le mensonge a pris la place de la vérité, où la culture de mort supplante celle de la vie, où le carriérisme remplace l’humble don de soi. Il y porte la lumière de la vérité.

La façon de recevoir un texte du Pape n’est donc pas sans conséquence.

Il ne tient qu’à nous que colère et abattement laissent place à la joie, la paix, la rencontre du Seigneur.

Une petite étude fondée sur le nombre de caractères accordé à quelques thèmes illustrera ce propos. Dans sa lettre, le Saint-Père évoque les faits d’abus sexuels (2 %) et leurs conséquences (12 %). Comme cause, il retient tout type de corruption tant par action (tromperie, calomnie, égoïsme, autres formes d’auto-référentialité) que par omission (silence) (19 %).

Il fait mention du cléricalisme (6 %). Enfin, de façon positive, il propose trois voies : la conversion au Christ passant par la prière et le jeûne (33 %), la redécouverte que nous sommes membres d’un peuple (16 %), et enfin des mesures concrètes (13 %). Pourtant, beaucoup n’ont retenu de cette lettre qu’un mot, le cléricalisme… c’est peu.

J’ai donc reçu ce texte dans l’action de grâces pour une parole bienvenue alors que le peuple de Dieu est blessé par les fautes des siens. Je l’ai reçu aussi comme une invitation.

Il y a peu, un ami du monastère m’écrivait: « Je crois que je n’ai pas assez prié pour l’Église. » Nous pourrions tous nous faire cette réflexion. Trop souvent, l’Église est regardée, jugée, du balcon, selon une expression chère au Saint-Père. La mentalité de consommateur occupe le domaine intime de la relation à Dieu, à l’Église, au prêtre. Le Saint-Père nous replace devant la nécessité de la conversion au Christ, de la prière, de la pénitence.

À propos du cléricalisme, cause retenue par beaucoup de lecteurs, comment en sortir ?

Retenir ce mot n’est probablement pas sans arrière-pensée. Un terme aussi général demande à être précisé.

Un évêque, un prêtre qui réclame l’obéissance de ses fidèles dans le cadre légitime de sa mission ne saurait être taxé de dérive cléricaliste.

Que les abus sur des mineurs appartiennent à la pédophilie ou à des pratiques homosexuelles (la majorité des cas), le prédateur, membre du clergé, se cache derrière le paravent de son ministère.

La victime, elle aussi, le regarde comme le ministre du Seigneur, un ami par qui Jésus va venir à elle, parfois un ami de sa famille.

Elle admire ses talents de prédicateur, d’organisateur, en a bénéficié.

Elle a pu être fière de le servir à l’autel. Une telle admiration, chez des enfants et jusque dans la communauté chrétienne, a pu faire de ce prêtre une référence, un intouchable. Au lieu de tourner le regard des autres vers Jésus, ce prêtre a accepté que ces regards s’arrêtent sur lui; bien plus, il les a attirés et il en a joui.

Si on souligne aujourd’hui avec insistance les abus sexuels sur les mineurs dans l’Église, il ne faut pas oublier que ces abus ont lieu d’abord au sein des familles (75 %), puis dans le cadre scolaire ou sportif: l’intouchable alors, c’est le père, la mère, un frère, une sœur, un professeur. Il s’agit toujours de l’usurpation de l’autorité liée à une fonction dans le but de posséder celui que l’on devrait servir. Dans le contexte ecclésial, et quand le coupable est un clerc, on appelle cet abus d’autorité, cléricalisme.

Pour autant, de même qu’on ne saurait, sous prétexte qu’il peut y avoir des abus, priver les enfants du cadre familial ou de formation scolaire, il serait désastreux de leur refuser par principe tout contact personnel avec les ministres de l’Église, injustement soupçonnés en bloc. Le chemin de croissance d’une vocation sacerdotale ou religieuse passe souvent par la rencontre d’un prêtre, d’un religieux qui marque une vie et qui révèle dans un cœur l’appel à suivre Jésus.

Quand le Saint-Père invite à se retourner vers Jésus, il offre le remède au cléricalisme. Celui-ci vole le fidèle à Dieu: le prêtre devient le centre; le Christ n’est plus qu’un prétexte. Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. Lutter contre le cléricalisme, c’est refuser le prêtre vedette et préférer celui qui endosse l’humble livrée du serviteur : serviteur du Christ et des fidèles dans la célébration de la liturgie, de la vérité dans l’annonce de la Parole, de Dieu dans les âmes. Les termes de leadership, de manager, trop souvent employés dans le contexte ecclésial, résonnent comme un écho “politiquement correct” de ce cléricalisme.

Méfions-nous de ce qui peut renaître sous bien des visages.

Laissons-nous fasciner par le Christ. Les cléricalismes de tous bords passeront; seule la charité, seul l’amour vrai demeurent.

Le pape François a institué la fête liturgique de Marie, mère de l’église, le lendemain de la pentecôte. En ces temps troublés, comment la vierge Marie peut nous aider à aimer l’église ?

Oui, Marie peut nous aider en ces temps. Je fais même un lien entre l’institution de cette fête et le déchaînement de révélations auquel nous assistons aujourd’hui, impuissants. Il en fut de même lors de l’année du sacerdoce instituée par Benoît XVI.

Le titre de Mère de l’Église, dont Paul VI avait voulu honorer Marie au terme du concile Vatican II, et auquel François a voulu consacrer une fête liturgique pour l’Église universelle, n’est pas secondaire. Il rappelle à tous la place unique de Marie au cœur de ce foyer ardent d’amour qu’est l’Église, et tout particulièrement sa présence maternelle auprès des apôtres dans les premiers temps de l’Église. Marie demeure toujours mère aimante de l’Église, dans l’enfantement à Dieu de chacun de ses membres.

Comment nous réconcilier avec l’Église afin de la regarder non pas du balcon, ou comme un juge, mais pour l’aimer ? En regardant Marie, la toute sainte, la toute pure, nous apprenons à regarder l’Église dans sa réalité de corps mystique du Christ. Elle aussi est sainte et pure, et ainsi très aimable.

L’Église comprend également ces membres pécheurs qui défigurent son visage par des abus révoltants.

Pour eux aussi, nous, pécheurs, disons à Marie: « Priez pour nous pauvres pécheurs. »

Marie, Mère de l’Église, est aussi notre mère. Un digne fils imite sa mère. Imitons Marie dans sa prière aimante auprès des apôtres.

Au pied de la croix, Marie ne réforme pas l’Église, elle est mère aimante, mère priante. Redécouvrons cet amour simple de l’Église à l’école de Marie et sachons le partager.

L’Église a besoin non pas d’idéologues mais d’enfants aimants, d’âmes de prière. Enfin surtout, demeurons dans l’espérance qui ne nous décevra pas.

Don Jean Pateau, Père abbé de l’abbaye Notre-Dame de Fongombault

Article publié dans la revue Il est vivant ! n° 342.


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