Couple – Les limites : à la fois failles et ouvertures

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La vie de couple est un révélateur. Ce que je ne peux pas être, l’autre le peut peut-être. Grâce à ce don, je dépasse mes propres limites en l’aidant à dépasser les siennes. C’est cela, la fécondité de la fragilité.

Par Séverine-Arneld et Jean-Baptiste Hibon.

Vignette Severine JB Hibon IEVSéverine et Jean-Baptiste : Pour mieux voir nos limites et leur complémentarité, nous allons répondre à deux voix distinctes.

Séverine : Ma limite de littéraire, c’est de commencer par fouiller l’étymologie ! L’origine du mot limite vient du latin limes, « chemin bordant un champ », voire « ligne de démarcation entre territoires contigus » ; c’est un mot mal connu que l’on rapproche de limen, seuil. Voilà qui commence à m’intéresser ! Une limite exprime ma singularité, puisque c’est alors, selon l’angle étymologique, ce qui me différencie de mon voisin, de mes proches… C’est là d’où je pars, avec tous les progrès et les obstacles que cela suppose, c’est mon ADN, en quelque sorte. Conclusion : si tes limites ne sont pas les miennes, chic, nous allons avancer ensemble ! Plus encore, si ce chemin de ronde favorise le déploiement de mes talents, il m’offre aussi l’occasion de m’émerveiller de ceux des autres ! Effet immédiat : je me décentre de mon univers… limité, je découvre que l’autre est peut-être une chance et pas uniquement un sujet d’envie ou de rivalité. Au plan spirituel, ce décentrement ouvre à la conscience de mon incomplétude qu’aucun être humain ne peut compenser. Personne… sauf Dieu. Dieu illimité, mais qui veut venir habiter en chacun de nous, inconnaissable mais qui veut que nous le rencontrions, nous offre l’infini de son être dans un lieu étroit, imparfait, en cours d’achèvement : nous. Le paradoxe, c’est que la reconnaissance de nos limites nous permet d’accéder aux dimensions du Cœur de Dieu : ad augusta per angusta ! Son amour qui ne se donne que dans les limites d’une personnalité et d’un corps, d’homme ou de femme, est un fondement du sacrement de mariage. Comment comprendre, sinon, le sens de la tendresse, de l’entraide et de l’assistance que se doivent les époux ? Si je ne suis pas limitée à l’expérience de la réalité de mon corps de femme, quel désir puis-je avoir de mon époux ? L’amour charnel est une expérience de limite qui en rencontre une autre pour accéder ensemble à un don plus grand.

Jean-Baptiste : Après 19 ans de mariage, nous continuons à nous demander mutuellement de l’aide ! C’est notre façon de nous respecter, même si nous croyons connaître nos limites réciproques. J’ai beaucoup travaillé sur la fragilité, notamment il y a quelques années avec Gilles et Patrick Le Cardinal. Nous avions élaboré un tableau. À la fragilité répond la solidité ; à la faiblesse, la force ; à la vulnérabilité, la sécurité ; à la pauvreté, l’aisance. Entre les deux extrémités, il y a un curseur, et la réponse vient d’un tiers : tiers résilient, tiers d’assistance, tiers de protection, tiers de solidarité. On devrait l’écrire jusque dans les engagements du mariage civil !

Séverine : Cela fait voler en éclats l’illusion que la vie de couple ressemblerait à une cohabitation avec comptes séparés, activités professionnelles indépendantes et vies parallèles, égalitaires, dans une froide répartition des tâches…

Jean-Baptiste : Ce qui empêche de reconnaître ses propres limites et celles des autres, c’est le désir mimétique, vouloir comme l’autre, vouloir ce que l’autre a. Dans un couple, l’autre est prêt à nous le donner, par amour… si nous le demandons ! Et si nous reconnaissons, en vérité, que nous en avons besoin pour réussir ensemble. Si dans la cohabitation c’est du donnant-donnant, dans le mariage c’est forcément coopérant-coopérant ! Ce que je ne peux pas être, l’autre le peut peut-être. Grâce à ce don, je dépasse mes propres limites en l’aidant à dépasser les siennes. C’est cela, la fécondité de la fragilité. Les limites ne sont pas une borne infranchissable, elles varient au cours de la vie, elles sont subtiles et dépendent toujours de la connaissance personnelle que nous en avons. Mais si l’autre nous confronte sans cesse à nos propres limites, cela occasionne des frustrations, voire des conflits. C’est quand même plus agréable de prendre le temps de se parler… On peut aussi rire de ses propres limites !

Séverine : Et même à deux, nous avons encore des limites ! Elles sont à la fois nos failles et notre ouverture ; c’est par là que nous devenons poreux à la rencontre, à des aventures inespérées ! Certains arbres fructifient mieux lorsqu’ils sont entourés de certaines plantes, alors que d’autres les gênent, on appelle cela des guildes. Mes limites ont besoin du bon entourage, de la bonne guilde pour fructifier.


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