« Outillons nos enfants des armes du dialogue ! »

Rapprochons deux événements récents : l’assassinat d’un professeur d’histoire en collège, Samuel Paty, à Conflans-Ste-Honorine, le 16 octobre 2020, et la parution de l’encyclique du pape François, Fratelli tutti, le 3 octobre précédent.

Par Bernard de Castéra, délégué adjoint d’Emmanuel Éducation, mission de la Communauté de l’Emmanuel qui accompagne des établissements sous tutelle (en France et à l’étranger) et anime un réseau d’adultes intervenant, professionnellement ou bénévolement, dans les établissements scolaires.

Ce crime odieux touche tous les enseignants et tous ceux qui participent à l’éducation des enfants en milieu scolaire. La violence faite aux enseignants est aussi une violence faite à nos élèves. C’est peu de dire que notre émotion est vive. Nous nous tournons de nouveau vers le Seigneur pour le supplier de nous aider à sortir du cycle des violences et de nous en épargner de pires.

Fratelli tutti est une réponse à nos prières : le pape y propose des chemins de paix. Au § 217, il reconnaît que « la paix sociale est difficile à construire, elle est artisanale. » A côté d’une réflexion politique qui doit être menée de manière plus opportune au niveau des gouvernements, il y a aussi une prise en mains de la situation par les simples citoyens : ce que le pape appelle la dimension « artisanale ». Nous sommes appelés à exercer la responsabilité qui est la nôtre. De quels moyens disposons-nous ? Il y a tout ce qu’on peut faire au niveau des relations interpersonnelles (ce qui n’est pas rien), mais aussi, dans nos établissements scolaires, il y a la formation des élèves. Nous pouvons nous « armer » et « armer » nos enfants. C’est bien l’expression employée par le pape. Mais quelle est l’arme qu’il nous conseille ? – l’apprentissage du dialogue, dans le déploiement d’une véritable culture de la rencontre.

Partant d’un commentaire de la parabole du bon samaritain, le pape « revisite » la doctrine sociale de l’Église à partir de cette nouvelle expression du bien commun de la famille humaine qu’est la culture de la rencontre par la pratique du dialogue. Quel dialogue ? Non pas « un échange fébrile d’opinions sur les réseaux sociaux » (§ 200) et son théâtre d’illusions. Non pas le consensus mou qui fait fi de toute valeur fondamentale (§ 206-214). Non pas ce dialogue facile et prétendument tolérant qui, s’appuyant sur le relativisme (§ 206), évite toutes les questions qui fâchent.

Le dialogue qu’entend promouvoir François, c’est celui qui permet la révélation mutuelle des personnes dans la collaboration au bien commun. Ce dernier n’est pas constitué par la somme des revendications individualistes, mais il émane de la valorisation positive des liens communautaires et culturels (§ 163). On peut dire des personnes qui tissent de tels liens, qu’elles forment un peuple. Redonnant toute sa légitimité à cette notion de peuple (§ 156-162), le pape expose qu’un peuple « dynamique et ayant un avenir » est ouvert aux autres peuples, aux plus défavorisés, ouvert à la famille humaine des peuples. Récusant les conceptions libéralistes (§ 163-169) et les malentendus autour du populisme, il donne le cadre d’une culture de la rencontre.

Comment se pratique le dialogue qu’il préconise ? Nous en retiendrons cinq mots-clés : la patience et la confiance, qui en sont les premières conditions (§ 134), la gratuité et l’accueil inconditionnel (§ 139 à 141), et enfin l’exigence de vérité sur laquelle le pape revient à plusieurs reprises (§ 184, 211-214, 226-227). On voit que cette philosophie du dialogue n’est pas une nouvelle stratégie de reconquête sournoise du pouvoir par une Église nostalgique de son hégémonie. Bien au contraire, ce qui est visé n’est autre que la paix entre les peuples de religions différentes, spécialement les chrétiens et les musulmans, ce qui donne toute son actualité à cette encyclique, aujourd’hui en France. Marchant sur les pas de saint François d’Assise qui était allé visiter le sultan Malik-el-Kamil, en Égypte, le pape François affirme avec audace, dès le début de cette encyclique (§ 3), avoir trouvé une source d’inspiration auprès du Grand Iman Ahmad Al-Tayyeb qu’il a rencontré à Abou Dhabi. Et il y revient plusieurs fois dans le texte, en réitérant la mention explicite de celui qu’il appelle son ami.

Nulle naïveté cependant dans cette approche : le premier chapitre, intitulé « Les ombres d’un monde fermé », présente un tableau lucide et sans concession de la situation du monde actuel. En reprenant à bras-le-corps la question difficile des migrants et du choc des cultures, la perspective ouverte par le pape François transcende les discours politiques et invite à prendre le contre-pied « d’une sorte de déconstructionnisme où la liberté humaine prétend tout construire à partir de zéro » (§ 13).

C’est de la pratique concrète de la rencontre et du dialogue toujours recommencés, que nous parle Fratelli tutti. Toujours recommencés, quelles que soient les circonstances. C’est la foi des chrétiens, c’est l’espérance chrétienne, c’est la charité. Les trois vertus cardinales ne sont pas toujours victorieuses, car dans une véritable démarche de dialogue, la liberté des interlocuteurs reste entière. « Cela nous aide à reconnaître qu’il ne s’agit pas toujours d’obtenir de grands succès, qui parfois sont impossibles » (§ 195) : loin des discours de propagande visant à conquérir des voix, le pape énonce une vérité humaine fondamentale propre à éclairer la vraie politique.

Lire aussi  : Faisons-nous confiance ! Un chef d’établissement revient sur la période du confinement

En présence d’événements exceptionnels, l’Esprit-Saint ne nous fait-il pas le don d’une foi renouvelée dans le Christ, le Rédempteur ? Un foi nouvelle, dont la certitude engendre la douceur, la patience, l’humilité. Une espérance nouvelle, qui fait alliance avec la liberté des interlocuteurs. Une charité respectueuse du temps dont ils ont besoin, respectueuse aussi des voies de Dieu qui ne sont pas les nôtres. Le pape appelle les uns et les autres à prendre le temps de vraies rencontres pour de vrais dialogues, dans la gratuité à l’égard des résultats qui pour nous ne sont pas toujours tangibles. Nous ne pouvons pas nous cacher que nous sommes appelés à vivre une tension entre, d’une part, l’ardeur, le feu dévorant qui nous habite et nous porte au témoignage, et d’autre part, le respect du temps de l’autre et de sa liberté. C’est là aussi que nous rencontrons la Croix du Christ, doux et humble de cœur.

Et nous qui, dans la mission Emmanuel Éducation, sommes tout particulièrement engagés dans la mission de l’Église auprès des jeunes dans les établissements scolaires, nous ne pouvons demeurer insensibles aussi à l’appel du pape pour un Pacte Éducatif Mondial qu’il a lancé le 15 octobre, lors d’une conférence organisée à l’Université du Latran, à Rome : une actualité qu’il nous faudra suivre pour comprendre comment nous pouvons participer à la construction patiente d’une culture de la rencontre.

L’encyclique Fratelli tutti s’adresse à tous les « hommes de bonne volonté ». A tous, elle propose une prière au Créateur, puis, aux chrétiens, une prière œcuménique dont voici un extrait :

« Accorde aux chrétiens que nous sommes de vivre l’Évangile et de pouvoir découvrir le Christ en tout être humain, pour le voir crucifié dans les angoisses des abandonnés et des oubliés de ce monde et ressuscité en tout frère qui se relève. »

Bernard de Castéra, Délégué adjoint pour Emmanuel Éducation


Plus sur Emmanuel Éducation


Faisons-nous confiance !

Alors que la rentrée est déjà derrière nous mais que se profilent déjà ici et là des reconfinements localisés ou ...

Emmanuel Éducation fait sa rentrée

L’heure de la rentrée a, aussi, sonné pour Emmanuel Éducation. Jeune mission au sein de la Communauté, Emmanuel Éducation accompagne ...

Emmanuel éducation – Rejoindre les jeunes là où ils sont : dans les écoles

Emmanuel Education a pour mission à la fois de rassembler tous les acteurs du monde éducatif souhaitant se ressourcer et ...

Vous avez aimé cet article ? Partagez-le :

Partager sur facebook
Je partage
sur Facebook
Partager sur whatsapp
J'envoie
via Whatsapp
Partager sur email
Je transmets
par mail

A lire aussi

Pour l’Avent, suivez “Dieu avec nous dans l’attente”

“Dieu avec nous dans l’attente” vous propose chaque jour de l’Avent un podcast biblique de 8-10 minutes par le père Alain de Boudemange sur decouvrir-dieu.com Le temps de l’avent est le temps par excellence pour lire les Écritures : cette

EMMANUEL PLAY

Directs, replays, parcours de formation...