Maître : fais de moi un éducateur selon ton coeur

Dans le premier récit de la création dans la Genèse, nous voyons l’action du Créateur se déployer en six jours, et le septième, Dieu s’efface : il laisse un espace, l’espace de l’altérité de son partenaire d’Alliance. Dieu a tout créé, maintenant il laisse la place à la réponse de la créature, tout au long de l’histoire, pour que, ce qu’il a créé en puissance de se déployer, l’homme l’achève ; pour que l’homme soit ce bon jardinier qui fait pousser toutes les semences.

Du côté de l’homme maintenant, l’observation du sabbat, c’est de s’abstenir de tellement occuper cette place laissée ouverte par Dieu qu’on oublie le Créateur ; qu’on oublie qu’on n’est ni le Créateur, ni le Sauveur. Garder le commandement du sabbat, c’est accomplir la tâche que Dieu nous a confiée, mais l’accomplir comme une réponse d’amour, en Alliance, comme des créatures. Ce commandement permet de ne pas se remettre sous le joug de l’esclavage, de ne pas devenir esclaves de notre travail, de nos rêves de puissance, de nos rêves de créer un monde parfait, de sauver le monde.

Ce cadre étant posé, nous pouvons parler de l’éducation comme une tâche confiée par Dieu, une vocation qui sera féconde si elle est vécue en Alliance : comme une co-création, une coopération, une collaboration avec le seul Maître à l’œuvre les six premiers jours de la création. Nous mettrons au cœur de notre réflexion les vertus théologales de Foi, d’Espérance et de Charité : comment ces vertus, qui nous branchent directement sur le Cœur de Dieu, peuvent-elles transformer notre manière de voir notre métier et de le pratiquer. Comment puiser à cet immense cadeau que nous avons reçu à notre baptême, pour laisser les dons de Dieu, la force de Dieu, opérer avec puissance ?

 

I. Notre vocation : une collaboration, une coopération

I.1. Éminente tâche de co-création

Dieu a créé le petit d’homme non encore achevé, plein de potentialités, et il confie aux éducateurs le déploiement de ce germe. Quelle tâche éminente ! Édith Stein écrivait :

Le sens que je donne ici au travail de formation équivaut à une création : […] l’éducation pénètre jusqu’à l’âme-même […]. Pour les éducateurs […] un seul et même but : qu’un jour, en cet endroit qui est le « propre de l’âme » celui qui a formé chaque cœur humain puisse manifester le sens secret de l’être de chacun par un nom nouveau que seul comprend celui qui le reçoit.

Si nous sommes impliqués dans la tâche de l’éducation, nous devons, pour chaque enfant/jeune qui nous est confié, nous resituer dans ce grand arc de la flèche  tirée par le Créateur, avec une espérance immense, pour que tout au long de son existence, il déploie tout ce qu’il est, tout ce que le Créateur a déposé en germe dans ce petit être humain : quant à nous, notre travail est d’aider la flèche à garder le cap, à atteindre sa cible, qui est le Cœur de Dieu, où elle sera totalement elle-même, déployée. Pour accompagner ainsi le plan de Dieu, il nous faut chausser le regard du Créateur, qui croit dans le potentiel immense qu’il a caché en chacun de ses enfants.

Cette tâche de co-créateur ne fait pas de nous des Créateurs, nous ne sommes pas Dieu : Dieu nous fait participer à sa Paternité. Il s’agit de faire jaillir de cette semence tout ce qu’elle renferme déjà en puissance : pour le dire avec Madeleine Daniélou, « il faut être bien convaincu que nous ne mettons rien dans l’enfant qui n’y soit en puissance ». Deviens celui que tu es !

Cela demande une grande délicatesse, une grande écoute de qui est l’autre, pour libérer la source. Madeleine Daniélou développe :

L’art de l’éducateur est de découvrir dans ce visage à la fois indécis et mouvant les traits qui domineront, d’aider l’enfant à se construire autour d’un intérêt dominant sa personnalité. Le principal est de comprendre que les êtres doivent faire leur unité du dedans, que c’est à ce qu’ils ont de plus profond qu’il faut faire appel, les aidant à en prendre conscience, à être d’abord fidèles à eux-mêmes. Ceci ne veut pas dire avoir le culte du moi, ni légitimer tout ce que l’on est, mais bien au contraire hiérarchiser toutes ses puissances autour de ce qu’on a de meilleur, devenir ainsi quelqu’un capable de servir.

Ainsi, dans la pratique, pour faire accéder les élèves à eux-mêmes, on développera une éducation au silence, à l’intériorité, à l’attention, quelles que soient nos matières. Rappelons-nous, dans le même sens, la parole de la philosophe Simone Weil :

Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études. La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intérêt intrinsèque ; mais cet intérêt est secondaire […]. Jamais, en aucun cas, aucun effort d’attention véritable n’est perdu. Toujours, il est pleinement efficace spirituellement[1].

Nous serons alors conduits, comme éducateurs, à prêter attention aux potentialités uniques de chacun. Par exemple, faire écrire celui-ci, donner tel ou tel livre à un autre, en particulier, selon ce que je perçois de ses goûts, de ce dont il a besoin. Le rôle du professeur principal peut être décisif.

I.2. L’éducateur œuvre en Alliance

Il s’agit donc de seconder Dieu : c’est bien lui qui donne la vie et la croissance, et il a besoin de notre engagement total.

Saint Augustin, dans son Commentaire sur la première lettre de saint Jean[2], a ces paroles lumineuses :

Alors que faisons-nous, frères, en vous instruisant ? Si son onction vous instruit de toutes choses, c’est comme si nous nous donnions du mal pour rien ! […] Le son de nos paroles frappe l’oreille ; le maître est à l’intérieur […]. S’il n’y a pas à l’intérieur quelqu’un pour vous instruire, c’est en vain que nous faisons du bruit. […] L’homme travaille à l’extérieur : il donne de l’eau et apporte tout son zèle à la culture. Quels que soient les soins qu’il donne à l’extérieur, est-ce lui qui forme les fruits ? » (cf. 1Co 3,6-7[3])

Il s’agit donc de « seconder le Maître intérieur » : certes, « cela est très difficile à réaliser. […] Nous nous tromperons toujours, un peu ou beaucoup… »[4]. Mais ce n’est pas pour cela qu’il faut se décourager, car le Seigneur ne nous demande pas autre chose que de « lever notre petit pied »[5], de donner nos cinq pains et deux poissons, et de compter sur lui pour le reste. Il veut avoir besoin de nous. Il veut œuvrer avec nous, ensemble, dans un mystère d’Alliance entre Dieu et l’homme. C’est toujours dans une communion d’amour qu’on donne la vie, et qu’on la fait croître : communion du père et de la mère ; communion de Dieu et de l’homme. Quand nous voulons éduquer, nous œuvrons en binôme avec le Seigneur ; en tandem.

Il faut que cela devienne de plus en plus concret dans nos pratiques. Demandons à Marie d’entrer la première dans la salle de classe, d’y faire régner la paix. « Seigneur Esprit Saint, inspire-moi pour aujourd’hui, donne-moi ta joie, ta force, donne-moi ce dont les élèves ont besoin. » Prions avant de nous mettre au travail. Avant de nous mettre à son service. Ayons toujours foi dans l’action puissante de l’Esprit Saint, qui est à l’œuvre dans notre travail, et dans le cœur de nos élèves. Le Seigneur suppléera si nous lui donnons tout.

Je me rappelle ma collègue Annie[6]. Au moment de son divorce, elle a fait une dépression, et n’avait plus de force. Au moment d’entrer dans sa classe – une classe difficile –, elle se demandait comment cela allait se passer, puisqu’elle n’avait humainement pas la force. Elle a prié l’Esprit Saint, de toute sa foi, et a fait une expérience très forte que Dieu était à l’œuvre : « c’est comme si l’Esprit Saint tenait les élèves sur leur chaise ! »

Il y a bien des situations où nous expérimentons que ce que nous vivons nous dépasse totalement. C’est le Seigneur qui donne la vie. Je me souviens ainsi d’un élève, Pierre, très mal, jusqu’à faire une tentative de suicide et à être hospitalisé. Il s’habillait en gothique, était fasciné par la mort. Je n’ai jamais autant prié pour quelqu’un de ma vie. J’ai supplié le Seigneur de lui donner la vie, longtemps, avec persévérance. J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour cet élève : j’ai prié, je l’ai fait écrire, car il était assez doué, j’ai posé un regard d’Espérance sur lui. Plusieurs années plus tard, alors que je n’étais plus professeur dans ce lycée, j’ai reçu un mail de lui, qui m’a beaucoup touchée :

Je suis ***, votre élève de seconde par deux fois… Je voulais vous donner des nouvelles, parce que vous m’avez beaucoup apporté, et que votre absence dans les classes de première et terminale m’a beaucoup marquée. Bref voilà je suis en première année de médecine.

Je vais bien, bien mieux qu’au moment où vous m’avez connu, j’ai passé cette mauvaise période, et j’ai trouvé un sens à la vie qui m’a été offerte. Médecine est pour moi une façon d’exprimer ce sens, du moins si je réussis… Je manque malheureusement de temps pour écrire, ainsi que pour lire, mais je me remettrai à ces deux activités après la première année.

Je nourris l’espoir (de suivre mes parents dans la gériatrie. J’ai en effet travaillé pendant un mois à l’hôpital cet été, en tant que brancardier, et j’ai montré (en tout cas je le pense) un certain talent pour leur rendre cet endroit aseptisé un peu plus humain, un peu moins oppressant. J’ai également ressenti un réel plaisir à leur parler, à discuter avec eux. Je pense donc que c’est là que se trouve ma vocation.

Mon humble collaboration ici est d’avoir eu foi et confiance en Dieu, quand Pierre ne le pouvait plus ; de lui avoir accordé toute mon attention. Bien sûr, ce n’est pas moi qui l’ai sauvé ; les parents, la médecine, d’autres médiations, ont leur part dans ce chemin. Mais la question pour moi est la suivante : est-ce que nous voulons bien faire partie de cette convergence de petits instruments du Bon Dieu qui veut voir ses enfants grandir vers la Vie, vers eux-mêmes, vers leur cœur de cible ?

 

II. Un dépouillement nécessaire

II.1. Accepter le temps

Il nous faut apprivoiser le temps, puisque Dieu a voulu que l’homme soit un être en croissance. Pour permettre aux enfants et aux jeunes de grandir, au lieu d’augmenter leur peur, nous devons compter avec le temps, exercer l’espérance :

Ne nous décourageons pas trop vite, écrit Madeleine Daniélou, une longue patience voit mûrir son fruit. Ne portons pas de jugements définitifs, laissons la porte ouverte à une nature dont les ressources sont très grandes, à une grâce dont nous ne pouvons sonder la richesse. Tentons l’interprétation la plus favorable de chaque caractère, nous ne nous tromperons pas de beaucoup, nous l’aiderons à triompher.

Il nous faut être des passionnés de la croissance, sous toutes ses formes. Le cheminement prend du temps, pour eux, comme pour nous. Pierre Goursat y encourageait aussi, lui qui était si attentifs à la notion de cheminement : « Pas de grands projets à long terme, mais la simplicité de cœur de celui qui aime et se donne aujourd’hui, en se confiant au Seigneur pour demain… en dehors de cela, nous sommes inopérants »[7].

Cela suppose d’accepter que dans le quotidien, on ne voit pas immédiatement les fruits : il y a une épaisseur, une obscurité du pas à pas, dont on ne voit la fécondité qu’après coup, quand on relit le chemin d’un élève sur plusieurs années par exemple. D’où la nécessité de compter sur le long terme, dans la confiance. Si on est trop focalisé sur les fruits immédiats, on risque de passer à côté de ce qui se construit dans le temps, de faire un algéco plutôt qu’une cathédrale…

  1. 2. Accepter les limites

Rappelons-nous l’effacement de Dieu lui-même dans son œuvre de Créateur et de Rédempteur : c’est en assumant des limites que Dieu nous a sauvés. De même, c’est à l’intérieur de nos limites consenties que nous pourrons porter du fruit. Elles sont un lieu privilégié pour plonger dans la confiance, qui obtient tout : « Ma puissance se déploie dans ta faiblesse » (2Co 12,9). Ces limites qui nous font souffrir ne sont jamais un obstacle pour Dieu. Nommons ici trois champs où grandir dans le consentement aux limites :

  • Les limites de mes élèves.
  • Les limites de mon champ d’action :

C’est dans cette école que je suis, c’est là que le Seigneur m’a plantée pour que je porte du fruit. Quel regard est-ce que je porte sur mon établissement ? Une communauté humaine n’est jamais idéale, et pour autant, nous pouvons toujours accepter de tenter d’œuvrer ensemble. Est-ce que je crois que dans mon équipe éducative ? que chacun a quelque chose à apporter, tel qu’il est ? Je peux prier l’Esprit Saint pour m’éduquer à ce regard qui construit la communauté éducative. Comment vis-je l’épreuve du quotidien, des petites injustices d’emploi du temps, des tire au flanc, des personnes avec qui il est difficile de travailler ?

Une disposition qui porte beaucoup de fruit, c’est le choix résolu de la bienveillance et de la non critique systématique. Un chemin qui se vit dans la miséricorde, avec le pardon de Dieu qui relève et donne la grâce pour avancer. Il est toujours possible d’avoir une parole respectueuse pour les élèves comme pour les autres membres de la communauté éducative.

  • Les limites de mon efficacité ; mes propres limites.

Le consentement à nos propres limites est sans aucun doute le cœur de la vie spirituelle. Le P. Jacques Philippe a ces paroles extrêmement éclairantes :

Bien souvent, ce qui bloque l’action de la grâce divine dans notre vie, ce sont moins nos péchés ou nos erreurs que ces manques de consentement à notre faiblesse, tous ces refus plus ou moins conscients de ce que nous sommes ou de notre situation concrète. Pour libérer la grâce dans notre vie, et pour permettre des changements profonds et spectaculaires, il suffirait parfois de dire simplement oui (un oui inspiré par la confiance en Dieu) à des aspects de notre existence face auxquels nous maintenons une position de refus intérieur. Je n’admets pas d’avoir telle pauvreté, […] et sans m’en rendre compte, je stérilise l’action de l’Esprit Saint[8].

C’est le chemin du réalisme spirituel ? Ne pas se rêver ailleurs, ne pas se rêver autre, accepter que ce que je fais est toujours petit. Comme disait Pierre Goursat : « Fais ce que tu peux, fais seulement ce que tu peux, mais fais tout ce que tu peux ». Quel petit pas puis-je faire ici et aujourd’hui ?

II.3. Lâcher les fruits : chasteté de l’éducateur

Nous sommes appelés à une certaine forme de retenue, de désintéressement pour conduire l’autre vers lui-même, et non vers ce que nous pouvons projeter sur lui : c’est un chemin de chasteté.

  • Chasteté et liberté : laisser l’autre être autre

Madeleine Daniélou met en évidence ce nécessaire chemin de chasteté :

Il y a là un grand dépouillement : il faut rester disponible, s’intéresser, sympathiser vraiment avec des enfants qui ne nous ressemblent pas, qui peuvent nous décevoir, mais qui peuvent aussi nous dépasser et nous ouvrir des voies nouvelles. Ils prendront des chemins qui ne sont pas ceux que nous aurions tracés pour eux.

  • Chasteté et vérité

Si on n’est pas pris par une affectivité mal ordonnée, trop égocentrée, le risque est de n’être plus libre de chercher le vrai bien de l’élève et non ce qui lui plaît sur le moment. La chasteté permet d’avoir le courage de la vérité, d’oser dire les choses. Si nous acceptons humblement ce chemin de remise en question pour nous convertir, nous serons aussi plus libres de dire à l’autre ce qui ne va pas. Parfois les élèves ont un côté bachotage, ils veulent ce qui paie, et tout de suite… C’est notre responsabilité de leur donner autre chose que ce qui permettra d’avoir seulement une bonne note à tel examen. Ainsi, la chasteté est la source de la véritable autorité.

 

III. Éduquer, c’est aimer

Finalement, c’est seulement avec son Amour à lui que nous pourrons réussir à faire quelque chose avec nos élèves. Par nos propres forces, dans le monde qui est le nôtre, on n’y arrive pas. Il s’agit de laisser Dieu les aimer en nous, à travers nous. Acceptons-nous d’apprendre à aimer, de le laisser transformer nos cœurs ?

III.1. Notre propre chemin dans l’Amour

« Seigneur élargis mon cœur ! » C’est décapant, l’éducation, car en éduquant, nous faisons la vérité sur nous-mêmes. En voyant les qualités et défauts de nos élèves, cela met en lumière les nôtres. Dieu vient dans notre rythme, il va nous faire progresser. Si on veut bien.

Ainsi, la première tâche se joue dans notre cœur. Le fondement, c’est cette vie d’amour avec le Christ, qui est une vie de conversion : se livrer chaque jour à l’Esprit Saint. Seigneur apprends-moi à aimer. Moi, je n’y arrive pas.

Il y a quelques années, alors que j’était toute jeune professeur de Lettres dans un lycée de banlieue parisienne, voici ce qui m’est arrivée. J’avais une classe assez difficile, de 36 garçons. À cette époque je m’étais mise, par mimétisme avec une de mes anciennes enseignantes, que j’avais beaucoup aimée, à claquer les doigts pour stimuler la participation de mes élèves, assez durs à intéresser… Or j’avais dans cette classe un élève difficile, Kevin. Un jour où il avait été particulièrement pénible, je lui avais mis un mot dans son carnet de liaison. Au cours suivant, il revient triomphant, avec un petit sourire en coin, me présenter son carnet de liaison, et là je reçois… un mot d’un père en colère ! Il semblait furieux, m’accusant de traiter les élèves comme des chiens en les claquant des doigts. Prenant conscience de ce que je n’avais même pas imaginé, de l’interprétation d’un geste fait sans le moindre mépris, je commence à angoisser : je me donnais de tout mon cœur dans mon travail pour tous ces jeunes, et j’avais l’impression que tout s’écroulait, que ma réputation (vu que je venais d’arriver dans cet établissement…) était en grand péril, ce qui est tout de même très embêtant pour un professeur. J’étais très inquiète à la perspective de ce rendez-vous, et appréhendant fort ce RV, je n’arrêtais pas de préparer ma défense… Et par rapport à ce Kévin, source d’une situation si injuste, ma réaction naturelle était une fermeture intérieure : comment continuer à s’occuper d’un élève qui vous veut du mal ?

Or, par providence, j’avais justement mon accompagnement spirituel entre la déclaration de guerre et le rendez-vous. Mon accompagnatrice, m’aidant à prendre distance par rapport à la situation, m’a très simplement invitée à tout confier à Marie : « Agnès, je te propose d’arrêter complètement de réfléchir à ce que tu lui diras : on va confier ensemble ce rendez-vous à Marie, et ne t’inquiète pas, elle va te protéger. » C’était une parole forte, un acte de foi communautaire. À la suite de cet accompagnement j’ai en effet stoppé net tout petit vélo intérieur et je m’en suis remise à Marie.

Le jour J, j’étais dans une paix royale. Absolument pas du coup sur la défensive, je les ai accueillis en souriant, avec douceur. Le monsieur s’attendait visiblement à ce que je réponde bille en tête à son mot si sympathique, mais je lui ai dit : voilà, vous vouliez me voir, je vous écoute… et je l’ai écouté déverser sa hargne, jusqu’à ce qu’il ait bien fini. Et alors seulement je lui ai expliqué : « Je comprends bien que sorti de son contexte, le claquement de doigts puisse paraître insultant, mais alors ce n’est vraiment pas du tout ça ! Vous voyez, je dois gérer une classe de 36 garçons, pas particulièrement faciles, et ce claquement de doigt, c’est juste pour les stimuler ! Vous savez j’aime énormément mon métier, je ne suis pas là pour mépriser les élèves ! Etc. On a fini par rigoler ensemble et à la fin, il se tourne vers Kévin : « Dis donc, elle est quand même vachement sympa, ta prof »…

Marie, reine de la paix. Et les fruits ont continué après, puisque j’ai pu continuer à m’occuper de Kévin, et que j’ai pu aussi tenir compte de l’événement pour arrêter de faire ce qui pouvait ainsi être mal interprété : en profiter pour progresser dans ma relation avec mes élèves au lieu de me durcir. Marie m’a permis, par sa puissante intercession, de dépasser mes premières réactions, pourtant vives, de vivre dans la foi et de puiser au salut. Ce fut pour moi une belle expérience qu’hors du Seigneur je n’y arrive pas ; hors de lui je ne peux rien faire ; mais sa grâce se déploie dans ma faiblesse.

III.2. On ne peut être éduqué que dans l’amour

Les enfants et les jeunes qui nous sont confiés ont besoin d’être aimés, aimés d’un amour ajusté, d’un amour qui fait grandir, ainsi évoqué par Marguerite Léna :

L’expérience la plus banale de l’éducation montre que, pour grandir, un enfant a besoin d’être aimé singulièrement, d’un amour de préférence qui tout à la fois suscite et rejoigne son identité la plus secrète. […] Mais l’expérience montre aussi qu’un amour qui s’arrête à l’enfant l’emprisonne. L’action éducative va toujours au-delà : de ce que tu es à ce que tu seras, de ce que tu as à ce que tu donneras ; elle indique le large.

Demandons à l’Esprit Saint cet amour ajusté à notre rôle d’enseignants : dans la manière d’être présent, d’être là, gratuitement, d’être disponibles, d’être généreux de notre temps ; dans notre fidélité à la prière pour eux (nous pouvons par exemple prier pendant qu’ils composent, travaillent en groupe, etc.) Qu’il nous inspire mille petites attentions qui créent la relation de confiance : chercher à connaître vite les prénoms de nos élèves, mémoriser ce qui les intéresse, être attentifs.

III.3. Aimer nos élèves suppose de croire à notre tâche

Croire à notre tâche, c’est vouloir résolument être compétents, avoir à cœur de nous former en permanence, de lire, de chercher à progresser sur le terrain de la transmission, de l’apport des nouvelles technologies, etc.

III.4. Aimer jusqu’au bout, même quand ça fait souffrir 

Rappelons-nous l’évangile de Gethsémani (Mc 14,32-42). Jésus nous a donné la Vie en se laissant atteindre par toutes nos souffrances. La tristesse intense et soudaine qui fond sur Jésus à l’approche de « l’Heure » – en contraste avec l’assurance qui se dégage des annonces[9] – n’est pas simple souffrance devant la mort. Jésus en a donné le sens par avance : « Ce sera le commencement des douleurs de l’enfantement » (Mc 13,8). La souffrance de l’éducateur, si elle est vécue avec Jésus, consentie par amour, est souffrance d’enfantement. C’est une mission qui ne peut pas faire l’impasse de la souffrance. Alors pour aller jusqu’au bout de l’amour, et consentir à ces souffrances, rappelons-nous le chemin que Jésus nous a ouvert à Gethsémani : « Demeurez ici et veillez » (Mc14,34). Rester avec lui. Rester en éveil, l’éveil de la foi qui croit que tout collabore au bien de ceux qui aiment Dieu (cf. Rm 8,28).

Ce passage par la souffrance est inévitable, et fécond. Marguerite Léna l’évoque en ces termes :

Vient toujours un moment où l’éducateur rencontre de plein fouet, en lui-même et en face de lui, le mystère du mal, sous sa double forme de souffrance et de péché […]. Douloureusement, l’éducateur se heurte à la frontière mystérieuse de la liberté d’autrui […]. Comme tout amour vrai, la relation éducative est un amour exposé, et parfois crucifié, ce qui la configure au mystère de la paideia de Dieu, impuissante à convaincre son peuple de s’ouvrir à la vie qu’il lui donne. À ces heures extrêmes où échoue toute pédagogie, c’est la souffrance des parents et des éducateurs, si elle est offerte en communion avec celle de Jésus Christ, qui achève, invisiblement, ce que ni l’action ni l’affection n’ont réussi à faire : parce qu’elle procède de l’amour, et ne cesse pas d’aimer, cette souffrance convertit la violence du refus en un chemin de salut.

Le chemin est de recevoir notre oui de Jésus, qui nous donne de tout recevoir du Père, chaque jour. Jésus nous communique son amour capable de traverser la violence. C’est la grande fécondité des petits sacrifices : Jésus, j’accepte cette impuissance avec Noé en ce moment : je t’offre cette souffrance, pour sa croissance.

On peut s’aider en choisissant un point sur lequel on va travailler, et on peut même noter nos petits actes réussis, faire régulièrement le point sur le petit chantier intérieur qu’on a décidé, pour nous encourager. On choisit des points tout petits, faciles au début, pour s’encourager. Si on a raté, on ne s’inquiète pas, et on choisit un point plus facile, plus petit. Et peu à peu l’Esprit Saint va nous transformer. C’est notre petite collaboration.

 

IV. Me laisser libérer par le Christ, pour éduquer à la liberté

Notre mission d’enseignant peut se mettre au service de l’éducation à la liberté en ses quatre temps.

IV.1. Premier temps de l’acte libre : le temps de l’intention

L’enseignant peut aider les élèves à oser leurs désirs, à savoir ce qu’ils veulent. Les entretiens individuels sont féconds, par lesquels les élèves se sentent accompagnés. Nous pouvons les éduquer à la relecture ; les mettre en tension vers un but, les mettre en projet ; susciter leur volonté de progresser ; leur donner le goût de travailler à se construire. Il est essentiel d’ouvrir un horizon de sens, de les aider à désirer se donner.

Je me rappelle cet élève, Tarik, dans une séance sur l’orientation consacrée à travailler sur leurs désirs, qui me répond : « Moi ce que j’aimerais, c’est me baisser pour ramasser un billet de 500 euros par terre. » Susciter des désirs… laisser émerger les désirs qu’ils portent, assurément, mais que les embûches du chemin ont enfouis très profondément.

IV.2. Deuxième temps de l’acte libre : le temps de la décision

Éduquer à savoir faire des choix, apprendre à se servir de sa liberté. On est dans un monde où on choisit tout, où le but est de laisser toujours tous les possibles ouverts. Il leur faut apprendre à oser faire des petits choix, à être prêt à se tromper, à recommencer après avoir relu le premier essai. La bienveillance permet de se lancer. Dans la manière d’enseigner les exercices nouveaux, on peut faire passer beaucoup de choses sur ce point, ou le travail des exposés : « Tu ne vas pas seulement faire un copier coller, car ce qui m’intéresse, c’est ce que toim tu vas réussir à faire, à partir de tes recherches, ou à partir d’un modèle. » Comme la pédagogie scoute le fait si bien, les petites responsabilités font grandir : on peut aussi vivre cela, dans une classe.

Le but est de les aider à trouver le chemin de leur cœur profond, lieu du choix et de la décision libre.

IV.3. Troisième temps de l’acte libre : persévérance, effort, rigueur

Il s’agit d’apprendre à mettre en pratique ce qui a été décidé. La vie de classe permettra cet apprentissage : quels sont les objectifs dans la vie de classe ? Quel est l’investissement de chacun dans ce projet ?

Notre propre rigueur, comme professeur, est ici éminemment pédagogique. Nous pouvons les éduquer à la clarté, la rigueur, la régularité, la bonne présentation, par notre propre manière de faire. Nous tenir à ce que nous annonçons ; être clairs dans notre manière de servir l’objectif fixé[10].

Nous pouvons soutenir l’effort exigeant, en donnant le sens, en encourageant ; nous pouvons proposer des exercices exigeants – pas seulement remplir un exercice à trous – pour les honorer. Nous pouvons cultiver le goût du travail bien fait, du travail approfondi. L’exigence sur la présentation et l’orthographe me paraissent essentielles dans cette éducation au sens de l’effort. C’est le contraire de la négligence.

La rigueur dans le travail passe aussi par la qualité de l’atmosphère pendant le cours : instaurer un climat de silence ; ne pas laisser un élève ne rien faire ; tenter de n’en perdre aucun.

Cet apprentissage passe également par le refus de toute complaisance sur la triche, sur la malhonnêteté des recopiages – sur internet ou sur les autres élèves.

C’est l’apprentissage onéreux et vital qu’on ne fait pas que ce dont on a envie : l’expérience cent fois renouvelée qu’il y a une joie à aller jusqu’au bout de ce que j’ai décidé, même si ça passe par un effort, des dépassements. Qu’est-ce que je veux ?

IV.4. Quatrième temps de l’acte libre : se réjouir du travail achevé

Pour cette dernière étape de l’acte libre, le rôle du professeur est encore essentiel : savoir féliciter, se réjouir des progrès.

Savoir se réjouir : comment cette dimension de la joie du travail bien fait prend place dans ma pédagogie ? Quarante après, je suis encore habitée par la joie d’avoir été jusqu’à la production d’un livre en CM1 ! Nous devions écrire une nouvelle, l’illustrer, la recopier avec une plume, et relier les feuillets. Ce genre de productions sont éminemment éducatives : travail par exposé, petit film pour travailler l’interview, ou l’argumentation, etc. Aller jusqu’à se réjouir du travail abouti.

Lors d’une séquence sur le théâtre, tous les élèves devaient préparer une scène : j’avais donné un choix de textes. Et Ludovic me demande s’il pourrait écrire lui-même la scène : j’ai accepté, et n’ai jamais vu des élèves aussi investis ! Leur pièce était complètement déjantée, mais franchement, il y avait des trouvailles qui m’ont fait pleurer de rire. Le jour de la représentation en classe, de me voir être aussi bon public pour leur œuvre, ça a été pour eux source d’une joie incroyable.

Chaque matière trouvera la manière d’aller jusqu’à la fruitio, jusqu’à la joie du travail achevé, bien fait : organiser une exposition en arts plastiques, un voyage de classes ou une sortie interdisciplinaire, etc.

 

Conclusion

Je conclurai avec deux points :

  1. La joie et l’enthousiasme

Une clé majeure réside sans aucun doute dans la louange, la confiance, l’éducation par le désir. La joie ouvre des autoroutes dans l’apprentissage.

  1. Deux clés pour vivre tout cela 

– Puisque notre métier est une collaboration, apprenons à demander : tous les matins, commençons par louer le Seigneur pour tout ce qu’il veut faire à travers nous. Lui confier nos élèves, lui demander son Esprit Saint.

– Notre métier peut être lourd. Chaque soir, écoutons Jésus nous dire :

Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger. (Mt 11,28-30)

Pour conclure, je vous propose de vous mettre devant le saint Sacrement lors de votre prochain temps de prière et d’écrire votre propre prière du soir du professeur heureux. Je vous propose quelques ingrédients :

  • Seigneur voici mes 5 pains et 2 poissons : fais porter du fruit, viens suppléer à ma petitesse, je t’offre tout. Viens réparer ce que j’aurais pu blesser, viens faire grandir ce que j’ai semé. Je remets tout à ta miséricorde.
  • Relecture de la journée avec le regard de Dieu : chercher avec l’aide de l’Esprit Saint ce qu’il y a eu de beau (petites lumières, beauté de tel ou tel élève, petit progrès, un beau moment). Prendre le temps de me réjouir et de louer. Merci de tout ce que tu as fait.
  • Jésus j’ai confiance en toi, et pour demain, je te confie…

 

Agnès de Lamarzelle

 

[1] Simone Weil (1909-1943), Attente de Dieu, Paris : Éditions Fayard, 1966.

[2] Voici le verset commenté (1Jn 2,27) : « Quant à vous, l’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne. Mais puisque son onction vous instruit de tout, qu’elle est véridique, non mensongère, comme elle vous a instruits, demeurez en lui ».

[3] 1Co 3,6-7 : « Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance. Ainsi donc, ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la croissance : Dieu. »

[4] Madeleine Daniélou.

[5] Pour reprendre les mots de la petite Thérèse.

[6] Les petits témoignages donnés sont réels. Je me permets simplement de changer les prénoms.

[7] Hervé-Marie Catta et Bernard Peyrous, Le feu et l’espérance : Pierre Goursat fondateur de la Communauté de lEmmanuel. Éditions de l’Emmanuel, 2006.

[8] Jacques Philippe, La Liberté intérieure, Éd. Béatitudes, p. 31.

[9] Cf. Mc 8,31-33 ; 9,9.31 ; 10,33.

[10] Dans ma pratique, l’éducation à la rigueur, au sens de l’effort et de la régularité, passait par des évaluations très fréquentes. Relever à chaque cours quelques feuilles d’exercices les aide à les faire, et le faire les aide à progresser, à être réguliers.

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