« Dieu ne nous a pas abandonnés » – témoignage de Claire infirmière au Kenya

Comment les volontaires d’ONG vivent-ils la crise du COVID-19 sur leur lieu de mission ? Claire est infirmière dans le dipensaire d’Ithanga au Kenya, dans le cadre de sa mission Fidesco. Découvrez ici son témoignage.

Au Kenya, quels sont les défis à relever vis-à-vis de la santé, qui est le domaine de ta mission Fidesco ?

Notre dispensaire est situé en pleine brousse kenyane. Selon moi, le premier défi à relever est la pauvreté. Toute la prise en charge du patient en découle… Notre dispensaire ne prodigue pas les soins gratuitement puisqu’il faut payer tous ceux qui y travaillent ainsi que les médicaments, l’électricité… Les prix fixés pour les patients sont choisis de sorte que les soins soient quand même accessibles pour eux. Par exemple la consultation est à 1 €. Nous incitons fortement nos patients à souscrire à une assurance gouvernementale qui leur demande une participation financière de 5 € par mois, mais en cas d’hospitalisation tous leurs frais leurs sont payés ! Les Sœurs qui gèrent ce dispensaire supportent certains d’entre eux en leur payant elles-même cette assurance.

Beaucoup de patients attendent le dernier moment avant de venir consulter car ils savent qu’ils vont devoir débourser un peu d’argent s’ils veulent se faire soigner. Et quand ils viennent se présenter dans notre structure de soins il est parfois trop tard ou bien la maladie a déjà bien progressé…

Il faut faire des choix. Parfois ils n’ont pas suffisamment d’argent pour passer tous les tests et/ou examens prescrits. Si cela est une question de vie ou de mort nous leur faisons passer cet examen (sous réserve des dons des donateurs qui supportent la mission) mais si cela « peut attendre » ou « n’est pas une urgence vitale » nous choisissons de prescrire seulement certains médicaments ou un seul test. Ce qui limite la prise en charge du patient… Beaucoup de patients qui ont besoin d’être transférés vers un plus grand hôpital attendent souvent plusieurs heures avant que la famille ait pu récolter la somme nécessaire pour les frais du transfert. Ce qui est bien souvent frustrant puisque ceux qui bénéficient de l’ambulance sont bien souvent en état critique.

Il y a le défi de l’éloignement des hôpitaux possédants plus de moyens que nous (ayant une salle d’opération, de réanimation…). Il nous faut au minimum une heure pour rejoindre l’hôpital le plus proche. Certains de nos patients ayant besoin de ces soins sont décédés dans nos lits ou pendant le trajet en ambulance.

Quel pourrait être l’impact de la pandémie au Kenya ?

L’impact de la pandémie peut être dramatique. Quand l’on voit les ravages de cette pandémie dans des pays plus développés où l’hygiène des hôpitaux est beaucoup plus stricte, comme l’Italie, l’Espagne ou encore la France, nous craignons le pire…

En premier lieu à cause des infrastructures. Les dispensaires et hôpitaux gouvernementaux sont très peu fournis en gants et masques. Encore à l’heure actuelle, de nombreux hôpitaux de campagne continuent de travailler sans gants ni masques si le personnel ne débourse pas lui-même pour en acheter. Les soignants viennent la plupart du temps déjà habillés de chez eux pour travailler et se changent une fois arrivés chez eux. Le lavage des mains n’est pas quelque chose de rigoureux pour ces derniers… Cela donne déjà un petit aperçu des risques encourus en temps de pandémie.

En deuxième lieu les conditions de vie de la population. Je vous parle en particulier de la population des campagnes puisque c’est celle que je côtoie. L’aspect culturel permettrait une progression fulgurante du virus. Le confinement est « mission presque impossible ». Leurs maisons sont bien souvent composées de 2 ou 3 petites pièces… Les Kenyans sont des personnes qui vivent en extérieur, toujours ensemble. Les enfants qui habitent dans des maisons voisines sont comme frères et sœurs : toujours à s’amuser, passer du temps à jouer ensemble. L’idée « d’absence de contact » est moyennement comprise par les adultes et incompréhensible pour les enfants. En ce qui concerne l’aspect financier il est impossible pour beaucoup d’entre eux de ne pas à aller travailler pendant plusieurs jours. Certains travaillent pour pouvoir payer la nourriture du lendemain pour leurs familles. Il leur est donc impossible de ne pas aller travailler… Les gens vont alors soit mourir de faim soit risquer d’être infectés et de transmettre l’infection à leur famille…

Comment vous êtes-vous organisés à Ithanga pour faire face à la pandémie ?

Des mesures ont été prises très rapidement au dispensaire ! Nous avons fermé une porte sur deux pour pouvoir contrôler l’entrée et la sortie des patients. A l’entrée nous avons mis à disposition un point d’eau avec du savon liquide pour que tous ceux qui entrent et sortent du bâtiment puissent se laver les mains. Nous avons posté des affiches simplifiées sur le virus et comment éviter sa propagation à l’entrée et un peu partout au sein du dispensaire. Avant que le patient ne franchisse la porte nous contrôlons sa température. Sur tous les bancs nous avons mis du scotch pour inciter les patients à garder des distances durant l’attente. Du côté des patients hospitalisés et de la maternité nous essayons de garder le moins possible les patients et de les renvoyer le plus rapidement possible à la maison en s’assurant qu’ils aient bien compris les précautions à prendre pour le COVID 19. Aucune visite n’est acceptée (sauf exception : dépendance …). Nous avons installé à chaque évier du savon. A tous les points de contacts de soignants/patients du gel hydroalcoolique est à disposition. Les appareils touchant le patient (comme le tensiomètre) doivent être désinfectés à chaque contact. Nous laissons au maximum les portes ouvertes pour éviter le contact avec les poignées. Nous avons un agent de propreté qui essaye de laver les bancs, les poignées de portes tous les jours. Le personnel en contact avec la monnaie prend des précautions en portant des gants. Nous avons des boites de gants à tous les points stratégiques en contact avec les patients (salle de consultation, salle de pansement/d’injection, maternité …). Nous portons des masques. Comme les masques coutent très cher et vont bientôt être en rupture de stock, avec Perrine et ses talents de couturière, nous confectionnons des masques : pour nous et l’équipe mais aussi pour les patients qui sont intéressés. Régulièrement Sister Liliana organise des petites réunions avec mes collègues qui travaillent et nous réfléchissons ensemble sur comment améliorer notre prise en charge des patients pour éviter le risque de contamination.

Au cœur de cette épreuve, de quels gestes de solidarité es-tu témoin ? Comment vois-tu Dieu à l’œuvre, malgré la pauvreté des ressources face à la menace de la pandémie ?

Au cœur de cette épreuve les kenyans gardent leurs sens de l’humour. Ils m’aident a enlever le stress de la pandémie en gardant leurs sourires, et leurs rires.  Ils gardent leur esprit de solidarité. A travers des petits gestes d’entraides. Comme les moyens de transports sont limités, ceux possédant une voiture ou un deux roues n’hésitent pas a amener leur voisin jusqu’à l’hôpital.

Dieu ne nous a pas abandonnés. Nous le voyons avec la progression du virus qui à tout d’abord touché la Chine et l’Europe avant d’atteindre le continent Africain pour que nous nous préparions rapidement à la venue de cette pandémie. Les recherches concernant la propagation du virus, comment réduire sa propagation, les études qui ont bien progressé concernant les traitements …Tous ça nous aide à anticiper le drame.

Dieu nous donne tous les jour la chance d’avoir un beau soleil alors qu’on devrait être en pleine saison des pluies ! Le virus est moins résistant à la chaleur et Dieu nous envoie cette chaleur ! Toutes les vitamines reçues a travers les rayons du soleil permettent de booster notre système immunitaire et je suis persuadée qu’il aide a la diminution de la propagation du COVID 19.

Ce qui nourrit mon espérance c’est de voir qu’en 3 semaines il n’y a pas une progression telle qu’en France ou en Italie du nombre de personnes atteintes. De voir que Dieu nous envoie chaque jour ce beau soleil, que les Kenyans restent confiants et continuent de s’abandonner dans les mains de Dieu.

Qu’apprends-tu au contact des plus pauvres en ce temps d’épreuve ?

Je continue d’apprendre l’abandon et la confiance aux plans de Dieu. La population locale, les patients qui viennent nous voir, mes collègues, tous continuent de prier avec une confiance incroyable en Dieu. Et cela me pousse plus loin dans ma foi de voir dans leurs yeux que, quoi qu’il se passe, Dieu est toujours là et ne les abandonnera jamais cela me challenge beaucoup !

J’apprends que le sourire et le rire sont les meilleurs remèdes à l’épreuve. Même si à présent, beaucoup d’entre eux réalisent l’importance de cette pandémie et les enjeux encourus, ils gardent ces sourires et ces rires qui me rappellent de vivre pleinement le moment présent et de me rappeler le cadeau de chacune de nos vies. Ils me donnent cette force de continuer et d’avancer en gardant foi en l’avenir.

Quelle est l’importance du soutien des donateurs et des parrains pour toi ?

Ce soutien m’est très précieux. Par leurs prières et leurs pensées envers cette mission, envers ces patients, envers ces Kenyans et ce pays qui a pris une grande place dans mon cœur. De savoir qu’ils soutiennent cette mission me permet de me reprendre aux moments difficiles, de penser à eux en sachant que je ne suis pas « seule » dans cette aventure et ainsi me pousser à donner le meilleur de moi-même.


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