Thérèse : de très saints parents

Dans cet article sur la canonisation du couple Louis et Zélie Martin, paru dans le journal Le Figaro du 16 octobre 2015, son auteur, Jean-Marie Guénois, évoque l’ouverture des causes de canonisation de Cyprien et Daphrose Rugamba, fondateurs de la Communauté de l’Emmanuel au Rwanda.

« Modèle de sainteté et de vie de couple » selon le pape François, Louis et Zélie Martin, les parents de sainte Thérèse de Lisieux, vont être canonisés dimanche. Une première et un événement dans l’histoire de l’Église, alors que se déroule au Vatican un synode mouvementé sur la famille.

La canonisation, dimanche 18 octobre, des parents de sainte Thérèse de Lisieux, premier couple de l’histoire à être canonisé en tant que tel par l’Église catholique, est un événement pour le monde ecclésial. Mais c’est aussi un fait paradoxal, car cet acte liturgique est programmé au cœur du synode sur la famille en cours à Rome pour une semaine encore, où deux visions s’opposent : l’une entend préserver et développer la conception catholique du mariage et de la famille chrétienne ; l’autre cherche à s’adresser à toutes les formes possibles d’union et de famille en abandonnant la prééminence d’un modèle catholique type. Or, si Louis et Zélie Martin – dont la double procédure de canonisation remonte à Paul VI qui décida d’unir les deux causes – accèdent désormais à la sainteté, c’est bien parce que l’Église leur reconnaît une vie chrétienne, d’époux et de parents, absolument exemplaire. Classique et hors norme : ils ont vécu au XIXe siècle et ils ont eu neuf enfants, dont quatre décédés jeunes et cinq devenues religieuses, dont Thérèse, une sainte et docteur de l’Église. Ce n’est pas ce côté exceptionnel que l’Église cherche à mettre en valeur par cette reconnaissance mais plutôt une « sainteté ordinaire », au jour le jour, de chrétiens convaincus et mariés.

Ils appartiendraient peut-être aujourd’hui à cette « nouvelle minorité » dont le bouillant archevêque de New York, le cardinal Dolan – opposé aux évolutions que le pape François veut pour l’Église – vient de faire le portrait au synode, avec son humour très redouté. Il a raillé le thème de « l’inclusion » qui, selon lui, domine le synode : « L’Église, notre famille spirituelle, accueille tout le monde, spécialement ceux qui peuvent se sentir exclus. Parmi ceux-là, selon les pères du synode et les observateurs que j’ai entendus, sont les célibataires, les personnes qui ont une attirance homosexuelle, les personnes divorcées, veuves, ou récemment arrivées dans un nouveau pays (…). Dans la famille de l’Église, nous les aimons, nous les accueillons, et nous avons besoin d’elles. »

Un « mariage d’amour »

Mais il « suggère » l’existence d’« une nouvelle minorité » qui arrive « maintenant », y compris « dans l’Église » : « Ceux qui, comptant sur la grâce et la miséricorde de Dieu, font tout leur possible pour garder la vertu et la fidélité : les couples qui – compte tenu du fait que, du moins en Amérique du Nord, seulement la moitié de nos gens entrent dans le sacrement de mariage – viennent à l’Église pour le sacrement ; les couples qui, inspirés par l’enseignement de l’Église que le mariage c’est pour toujours, persévèrent à travers les difficultés ; les couples qui accueillent le don de Dieu de nombreux bébés ; un jeune homme et une jeune femme qui ont choisi de ne pas vivre ensemble avant le mariage ; un homosexuel ou une homosexuelle qui veut être chaste ; un couple qui a décidé que la femme sacrifierait une carrière professionnelle prometteuse pour rester à la maison et élever ses enfants. Ces gens merveilleux, aujourd’hui, ont souvent le sentiment d’être une minorité, dans notre culture, certainement, mais même, parfois dans l’Église ! »

Le prélat américain estime en effet « qu’ils sont beaucoup plus nombreux que nous ne le pensons, mais, en raison des pressions d’aujourd’hui, ils se sentent souvent exclus ». Et de poser cette question en forme d’avertissement : « D’où reçoivent-ils soutien et encouragement ? De la télé ? Des magazines ou des journaux ? Des films ? De Broadway ? De leurs pairs ? Laissez tomber ! Ils regardent vers l’Église, vers nous, pour trouver soutien et encouragement, un sentiment chaleureux d’inclusion. Nous ne pouvons pas les laisser tomber ! »

Cet Américain ne peut pas mieux résumer le paradoxe de cette canonisation d’une famille catholique si classique au cœur d’un synode qui veut moderniser l’Église, voire, pour bon nombre de théologiens et évêques, tourner le dos à ce modèle qu’ils considèrent dépassé. Cet évêque illustre aussi toute la tension intérieure du synode où les uns cherchent un compromis pastoral que d’autres rejettent. Des tensions qui ne sont pas seulement de l’ordre des sensibilités sociales ou politiques des prélats, mais de l’ordre de ce qui s’apparente au « combat spirituel » qui s’y joue. Et qui est bien connu dans l’Église, plusieurs participants étant allés jusqu’à évoquer « les fumées de satan » dans ce synode…

De ce point de vue, l’homélie, ce dimanche, du pape François, qui est un dévot de sainte Thérèse de Lisieux, est très attendue. Dans une interview accordée cette semaine à Paris Match, le pape François dit des époux Martin qu’ils sont « un modèle de sainteté et de vie de couple » mais aussi un « couple d’évangélisateurs qui, leur vie durant, ont témoigné de la beauté de la foi en Jésus » sans jamais négliger la charité, alors qu’« à cette époque, une certaine éthique bourgeoise prenant l’excuse du décorum méprisait les pauvres ».

Des « catholiques sociaux » et engagés

Mais qui sont les Martin au juste ? Nés pour lui en 1823 et pour elle en 1831, ils se croisent un jour, sur un pont, à Alençon. Louis est âgé de 34 ans, Zélie a 26 ans, c’est le coup de foudre… Même la jeune fille écrira plus tard avoir alors entendu une voie intérieure en croisant son futur mari : « C’est celui-là que j’ai préparé pour toi. » Ces deux êtres, très tôt animés par le « désir de sainteté » s’étaient en réalité destinés à la vie religieuse. Louis n’y fut pas admis faute de maîtrise du latin. Et Zélie, parce que la supérieure jugea qu’elle n’avait pas de vocation religieuse. Trois mois après cette rencontre, ils se marièrent, le 13 juillet 1858 à minuit selon une pratique usuelle à l’époque. Ce fut un « mariage d’amour », affirme l’Église aujourd’hui, ce qui n’était alors pas courant.

Ils auront donc neuf enfants, dont cinq filles seulement survivront. Si Thérèse est mondialement connue, on vient aussi d’ouvrir un procès de canonisation pour l’une de ses sœurs, religieuse, Léonie Martin, bien moins célèbre mais également exemplaire pour son humilité. Chaque matin à 5 h 30, les parents se levaient pour se rendre à la messe. Très pieux, ils étaient aussi considérés comme des « catholiques sociaux » et engagés. Louis fut d’abord horloger avant de rejoindre la petite entreprise de dentelleries fondée par Zélie, qui fut mère de famille et donc chef d’entreprise, ce qui était rare à cette période. Et lui causait bien des soucis. Ce qui lui vaudra d’être emportée par un cancer le 27 août 1877. C’est alors que Louis décide de s’installer avec ses cinq filles à Lisieux. Il mourra en 1894 en ayant été interné parce qu’il était apparemment devenu fou. Ce qui bloqua longtemps son procès de béatification, l’étape préalable à la canonisation. Sans les travaux de recherche d’un neuropsychiatre français, le docteur Alain Assailly, qui démontra qu’il avait été victime d’une artériosclérose cérébrale avec des poussées d’urémie, jamais cette double canonisation n’aurait pu avoir lieu.

Spécialiste français de la spiritualité – il est le postulateur de la cause de Marthe Robin – le père Bernard Peyrous observe : « Le couple Martin souffre encore d’une image d’une famille bonbonnière où tout aurait été suave et sans difficultés. Leur vie de famille a été certes joyeuse mais semée d’embûches, notamment financières ou de soucis médicaux, que partagent aujourd’hui beaucoup de familles. Ils sont évidemment de leur époque mais ils sont aussi très modernes car le monde a besoin de voir des couples unis qui réussissent, y compris au creux des pires ennuis. C’était avant tout un couple qui s’aimait profondément. »

Sans doute, mais si leur canonisation arrive comme un choc culturel au sein d’un synode fortement tenté par une morale familiale plus « ouverte », elle délimite un second paradoxe quant à l’attitude de l’Église vis-à-vis de l’amour humain… Car, à part un couple d’Italiens, les Beltrame Quattrocchi, béatifié en 2001 par Jean-Paul II et un autre couple de paysans italiens, Sergio et Domenica Bernardini, que François a proclamé vénérable (première étape pour la béatification) en mai dernier et d’autres en préparation, proclamer la sainteté d’un couple est une nouveauté dans l’Église catholique en… 2015.

Pour le père Daniel Ols, dominicain et rapporteur émérite à la congrégation pour la Cause des saints, la première explication vient du fait que l’Église, « même dans le cas d’un couple », examine « séparément la vie de chacun, en deux procès de canonisation distincts. Car la relation avec Dieu est essentiellement personnelle. En ce sens, la sainteté n’est pas collective, elle est personnelle, y compris dans la vie conjugale et familiale célébrée par cette canonisation ». Autre explication, depuis le concile Vatican II, l’Église a davantage reconnu ce qu’elle appelle « la vocation de tous les baptisés à la sainteté », donc des couples mariés, des laïcs et non plus seulement des prêtres, religieux et religieuses.

Après les Martin, d’autres couples suivront. Ainsi, Mgr Antoine Kambanda, évêque de Kibungo au Rwanda, présent au synode sur la famille, raconte cette histoire vraie. « Quand Jean-Paul II visita ce pays peu avant la catastrophe, il eut cette parole prophétique devant un groupe de laïcs qui lui demandaient pourquoi il n’y avait pas beaucoup de saints africains. Le pape polonais répondit : “Je vois parmi vous des saints et j’espère que j’aurai un jour la joie de canoniser des saints du Rwanda, ce sera un couple…” »

Fondateurs de la communauté charismatique de l’Emmanuel dans ce pays, un couple l’écoutait : Cyprien et Daphrose Rugamba. Très grands chrétiens et engagés contre l’idéologie de la séparation ethnique, ils furent les premiers assassinés avec six de leurs dix enfants le premier jour du génocide, le 7 avril 1994… Leur cause de béatification vient d’être introduite à Kigali, en septembre dernier, par un laïc et modérateur de l’Emmanuel, Laurent Landete qui témoigne : « Ce n’était pas un couple confit en dévotion, ils avaient vécu une longue épreuve à l’intérieur du couple avant la conversion de Cyprien qui était revenu au catholicisme. Enracinés dans cette foi, ils se sont engagés socialement notamment pour les enfants de rues. Depuis leur mort, ce couple a un rayonnement spirituel extraordinaire qui dépasse toutes les frontières. »

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