La Vierge Marie, la gratitude faite femme

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Le chant de louange qui a jailli du cœur de la Vierge Marie à l’Annonciation a traversé et nourri toutes les générations depuis deux mille ans. Qui mieux qu’elle a su rendre grâce pour l’œuvre de Dieu ?

Par Claire Pécout, laïque consacrée de la Communauté de l’Emmanuel.

Magnificat ! Parmi les rares paroles que l’Évangile met sur les lèvres de la Vierge Marie, les plus nombreuses sont bien des paroles de gratitude. Le Magnificat est une louange et une action de grâces si extraordinaires pour les merveilles accomplies par Dieu en une femme, en un peuple et pour tous les hommes que l’Église le chante chaque soir depuis presque deux mille ans. « Le Seigneur fit pour moi des merveilles, Saint est son Nom ! » (Lc 1, 49). Contemplons Marie, la femme qui l’a prononcé, pour tenter de donner tout son poids à cette louange et à cette vocation pour laquelle nous sommes créés : la reconnaissance envers Dieu, car « L’homme a été créé pour louer, respecter et servir Dieu notre Seigneur et par là sauver son âme » (cf. saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, Principe et fondement).

« Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur. »

Marie, la toute belle, comblée de grâces

Ce qui frappe chez la Vierge Marie, c’est qu’elle se connaît parfaitement elle-même. Et d’où cela lui vient-il ? « Réjouis-toi, comblée de grâces, le Seigneur est avec toi. » (Lc 1, 28). Elle ne se connaît pas par une introspection. En réalité la parole de l’ange Gabriel à l’Annonciation lui permet de se voir sous le regard de Dieu. Qui est-elle donc, cette femme de notre chair et de notre sang ? Elle est comblée de grâce. Marie s’étonne : qu’est-ce que cela signifie ? Loin d’être une autoglorification, la louange de Marie est la reconnaissance qu’elle n’est comblée de grâce que parce que c’est Dieu qui la lui donne. La grâce est une effusion de la vie divine en nous qui nous transforme et seul Dieu en est la source. Les mots de Marie adressés à la petite Bernadette à Lourdes : « Je suis l’Immaculée Conception » sont prononcés en levant les yeux vers le ciel, de même que Marie pendant le chant du Magnificat à L’Île-Bouchard. Marie reconnaît en elle-même l’action miséricordieuse et prévenante du Père de toutes miséricordes qui, tel un Père attentif, l’a gardée pure de tout péché, en vertu du don total que son Fils fait sur la croix pour tous les hommes. De ce don du Père pour elle, Marie ne cesse de s’émerveiller : « Le Puissant fit pour moi des merveilles, Saint est son Nom » (Luc 1, 49). Selon Jean Paul II1, par ces paroles, Marie exprime aussi sa gratitude pour sa création en tant que femme. Elle rend grâce à Dieu pour le mystère et le don de sa féminité, avec toute la conscience qu’elle a de sa beauté et de sa vocation. En effet, explique le pape, c’est le péché qui empêche de voir la profondeur du don de Dieu. Marie, la toute belle, pure de tout péché, connaît le don extraordinaire de son être créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, fait pour recevoir et pour donner l’amour, et elle connaît la beauté de sa création en tant que femme. Elle est celle qui peut et sait aimer les autres comme elle apprend à s’aimer sous le regard de Dieu. En elle, nous voyons toute la beauté de l’accomplissement de la vocation de l’homme et de la femme.

« Le Seigneur est avec toi. »

L’ange poursuit : « Le Seigneur est avec toi » (Luc 1, 28). Cette parole, répétée à de nombreuses reprises dans l’Ancien Testament aux hommes auxquels Dieu adresse un appel, s’éclaire ici de manière particulière, à la lumière des paroles qui suivent : « Voici que tu vas concevoir et enfanter un Fils… L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très Haut te prendra sous son ombre. C’est pourquoi l’être qui naîtra de toi sera saint, il sera appelé Fils de Dieu » (cf. Lc 1, 31-35). Marie connaît les Écritures : elle sait que le seul passage où il est annoncé qu’une Vierge concevra un fils se trouve dans la prophétie de l’Emmanuel au livre d’Isaïe : « C’est pourquoi on l’appellera Emmanuel, Dieu avec nous » (Is 7, 14). « Dieu avec nous », qui plus que Marie peut le connaître, elle qui le conçoit dans sa chair et l’a porté en elle, l’a éduqué jusqu’à sa vie adulte et l’a suivi comme disciple jusqu’au bout ? Et cependant chacun de nous peut expérimenter la grâce que Dieu est avec nous, certes d’une manière différente, mais bien réelle, car Jésus nous l’a promis : « Et voici que je suis avec vous jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). « L’Esprit Saint viendra sur toi. » La grande promesse messianique s’accomplit donc en elle, la première : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Joël 3, 1). Comment alors n’éclaterait-elle pas en cris de joie, en exultation devant le Seigneur qui est en elle ? Elle nous ouvre la route, à nous qui recevons la présence de la Trinité à notre baptême : « Nous viendrons chez lui et nous établirons chez lui notre demeure » (Jean 14, 23). Grâce à elle, nous pouvons prendre conscience de cette grâce immense qui nous est faite : Dieu est avec nous. Il s’est fait petit enfant dans le sein de sa mère pour être réellement le Dieu avec nous, l’Emmanuel. Et il l’est aussi par le don de l’Eucharistie où il se fait plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes.

Marie, la toute pauvre

Pour autant, Marie ne se glorifie pas : elle reste une petite créature devant le Tout autre : et c’est en créature, dans la pauvreté de son être, qu’elle consent à l’action de Dieu en elle : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole » (Luc 1, 38). « Quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant n’y entrera pas » (Luc 18, 17), nous dit Jésus dans l’Évangile après avoir accueilli les tout-petits. Peut-être est-ce en contemplant Marie que nous pouvons le mieux comprendre cette parole : elle n’a rien par elle-même, elle est complètement pauvre d’elle-même, elle se reçoit complètement de Dieu. Mais elle est totalement transparente, toute pure. S’accueillant de Dieu, accueillant d’en haut sa vocation unique, elle se redonne immédiatement totalement en un Fiat inconditionnel, dans l’action de grâces et la louange qui éclatera quelques versets plus tard. Elle est comme la veuve pauvre qu’admire Jésus dans l’Évangile : « elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre » (cf. Mc 12, 44). Dorénavant elle ne vivra que pour son Fils et pour coopérer à sa mission. À partir de son Fiat, elle est totalement livrée à Dieu. Et c’est aussi cette livraison d’elle-même qui est tout à la fois la source de son Magnificat et son fruit. Elle nous montre ainsi qu’entrer de tout notre être dans la vocation qui est la nôtre est aussi l’expression de notre gratitude pour ce que nous recevons de Dieu, tout comme la source de notre reconnaissance. Car alors nous coïncidons au projet bienveillant d’amour de Dieu pour nous et c’est véritablement la source de notre joie et de celle de ceux qui nous entourent.

La toute croyante et la toute espérante

Dans ce don total d’elle-même en son Fiat, elle se jette complètement dans la confiance en Dieu. Elle n’a plus rien pour elle-même, elle a tout donné. C’est en Dieu qu’elle se fie complètement. C’est à lui de s’occuper de son avenir, elle qui se trouve enceinte sans avoir connu d’homme, c’est à lui de s’arranger avec Joseph, c’est à lui de conduire la réalisation de son dessein inouï : « Il régnera sur la maison de Jacob et son règne n’aura pas de fin… Il sera appelé Fils de Dieu » (Lc 1, 33, 35). Elle ignore tout ou presque des modalités de la réalisation des desseins de Dieu, elle dit oui à cette conception de cet enfant en elle. Elle ne sait pas ce que sera sa vie dorénavant. Les Évangiles nous montrent que son chemin n’a pas été un chemin de roses : elle a connu l’inconfort de mettre l’enfant au monde dans la plus extrême pauvreté, le départ de nuit, l’exil en Égypte avec Joseph et son enfant, le retour vers le petit village, la vie toute simple et ordinaire – parfois monotone – à Nazareth. Comment le dessein immense de Dieu qui lui avait été révélé à l’Annonciation pouvait-il s’accomplir à travers tous ces événements ? L’Évangile nous donne la réponse : Marie « gardait tous ces événements et les méditait dans son cœur » (Lc 2, 19 ; 51). Marie est une femme d’intériorité. Elle n’est pas la femme d’un instant d’enthousiasme ou d’exaltation ; elle est la femme qui garde la Parole et l’observe. À l’instar du peuple de Dieu dans l’ancien Testament, elle lit et relit indéfiniment les événements et les paroles de Dieu dans son cœur et les médite, en en cherchant la signification profonde. Ainsi, elle alimente sans cesse sa gratitude envers la profondeur et la sagesse du Père, envers la grandeur de son dessein et l’immensité de son amour. Cette méditation amoureuse et fidèle nourrit son action de grâce et la renouvelle sans cesse, tout en la fortifiant dans la foi.

La tout aimante

C’est aussi cette méditation de la parole de Dieu et des événements qu’elle a vécus qui alimentera sa foi dans l’abîme de souffrance et de déréliction de la Croix. Elle demeure dans la Parole. « Il régnera sur la maison de Jacob et son règne n’aura pas de fin. » (Lc 1, 33). Elle comprend aussi la parole du vieillard Syméon lors de la Présentation de Jésus au Temple : « Il sera un signe de contradiction et toi-même, un glaive te transpercera le cœur. » (Lc 2, 34-35). Cette méditation constante des événements à la lumière de l’Esprit Saint, qu’elle a déjà reçu en plénitude à l’Annonciation, la conduit à percevoir dans la foi la vocation de ce fils qu’elle a porté : être le serviteur souffrant qui porte les péchés de la multitude, comme le dit le prophète Isaïe dans le chant du chapitre 53. À l’Annonciation, Marie a dit oui. À la croix, Marie redit un autre Fiat, avec tout l’amour de son cœur de mère. Elle le redit avec toute sa foi et son amour envers Dieu et envers les hommes. Elle n’a pas été de ceux qui attendaient un Messie triomphant. Voyant vivre son fils, connaissant la douceur et l’humilité de son coeur et s’étant mise à son école, elle sait qu’il donne sa vie pour le salut des hommes. Et elle coopère aussi par son nouveau Fiat. Peut-on dire qu’elle est portée encore par son Magnificat à la Croix ? C’est sous l’action de l’Esprit Saint qu’elle l’a chanté. Aussi, au pied de la croix de Jésus, elle peut continuer à le chanter : elle sait que, dans la douleur, le salut pour tous les hommes, les puissants, les superbes et les humbles, s’accomplit. Et voici que Jésus s’adresse à elle et lui dit en lui montrant Jean : « Femme, voici ton Fils » (Jean 19, 26). Elle prononce alors un nouveau Fiat : celui d’accueillir en son cœur Jean et tous ceux qui le suivront, nous tous. Elle laisse l’épée de douleur élargir son cœur pour s’ouvrir aux dimensions du Cœur de Jésus dont l’amour est universel. Elle laisse Jésus lui donner pour fils tous les hommes. Elle laisse Jésus élargir sa charité en des cercles toujours plus grands. Et en son cœur, elle chante le Magnificat : « Le Puissant fit pour moi des merveilles, Saint est son Nom. » Qui eût dit que sa vocation prendrait une telle ampleur ? Qui eût dit qu’elle devrait porter dorénavant tous les fils auxquels Jésus s’est uni et dont il fait ses frères ? Aussi, au pied de la Croix, enracinée dans la foi, Marie peut vivre la reconnaissance : elle croit de tout son être qu’en cet instant même, son fils donne sa vie et meurt pour le salut de tous. Comment ne serait-elle pas reconnaissante, d’une reconnaissance certes douloureuse, mais réelle ? Elle nous enseigne ainsi qu’il est possible de vivre la reconnaissance au cœur de l’épreuve et elle nous montre comment : en croyant de toutes nos forces que Dieu agit en l’instant même où il semble nous avoir délaissés, et que son salut continue de s’accomplir. Si elle s’était appuyée sur ses propres forces, Marie n’aurait jamais pu remplir sa mission ni recevoir la force exceptionnelle dont elle avait besoin. Mais vide d’elle-même, elle peut se laisser embraser de la charité dont le Cœur ouvert du Fils est la source. Son cœur s’élargit aux dimensions de l’humanité par l’action de la grâce à laquelle elle consent de tout son être. Mais tout cela dans la foi pure, car son cœur est pur. C’est la raison pour laquelle elle reste debout malgré sa douleur, tandis qu’au fond de son cœur résonne encore le Magnificat. Elle nous indique ainsi que la gratitude peut ne pas quitter un cœur qui, sous l’action de l’Esprit Saint, parvient tout doucement, à travers ombres et lumières, à laisser le Seigneur orienter sa souffrance et sa douleur et à le consoler mystérieusement.

« Je répandrai mon Esprit sur toute chair. »

Certaines traditions indiquent que Marie a vu le Christ ressuscité. Cependant les Évangiles ne donnent aucun indice à ce sujet. Ce temps fugitif entre la Résurrection et l’Ascension a sûrement consolé Marie dans son immense épreuve. Mais voici que Jésus n’est plus visible. Il a rejoint le Père. « Ne savez-vous pas qu’il faut que je demeure dans la maison du Père » (Lc 2, 49), avait dit Jésus à Marie et Joseph lors du recouvrement au Temple, alors qu’il y était resté sans prévenir ses parents. Nul doute que Marie, plus que jamais, ne médite alors les paroles et les événements dont elle a été le témoin et l’objet. Elle les médite dans la foi et une immense action de grâce : n’a-t-elle pas vu ces paroles s’accomplir sous ses yeux ? Elle n’oublie pas non plus son nouveau rôle de mère : nous la trouvons au milieu des disciples en prière, dans l’attente de l’Esprit Saint. Elle intercède dans l’action de grâce et la louange, certaine qu’elle est, de l’accomplissement de la promesse. Ce don de l’Esprit Saint, n’en avait-elle pas déjà fait l’expérience lors de l’Annonciation ? Elle soutient la foi, l’attente et l’espérance pleine de gratitude des disciples qui lui ont été confiés, et elle les aide à avoir un cœur unanime dans la prière. Et voici que la promesse s’accomplit, l’Esprit Saint survient tel un feu. Il embrase le cœur des disciples et de la mère et les emplit d’audace et de courage pour annoncer le nom de Jésus. Que font-ils, ces disciples, après avoir reçu l’Esprit Saint ? Ils annoncent en toutes les langues les merveilles de Dieu. N’est-ce pas une autre manière de vivre la reconnaissance ? Proclamer les merveilles de celui qui est intervenu dans notre vie. Ce que les apôtres font alors est en vérité un magnifique acte de gratitude ; et une gratitude qui, loin d’être enfermée sur elle-même, veut associer tous les hommes à leur joie et à leur reconnaissance.

En louange éternelle au ciel

Le livre de l’Apocalypse nous annonce et nous montre la louange éternelle de l’Église triomphante au ciel. Marie, montée au ciel en son âme et en son corps – telle est la foi de l’Église dans le dogme de l’Assomption – la première à manifester jusqu’au bout le triomphe de celui qui a vaincu le mal, le péché et la mort, est sûrement la première à louer, elle entraîne tous ses frères et ses fils dans la louange qui ne finira jamais. Car telle est bien notre vocation à tous et à chacun. Mais la compassion de la Vierge Marie n’est jamais en repos. L’Apocalypse met en scène la femme dans les douleurs de l’enfantement (cf. Ap 12, 1-2). Cette femme représente la Fiancée, l’Église, mais elle représente aussi l’intercession de la femme à qui ont été confiés tous les hommes. Nombreux sont les témoignages de l’intervention directe de la Femme dans l’histoire tourmentée de l’humanité. Toujours elle console, elle avertit, elle promet le bonheur du ciel. Ce sont tous ses fils en effet qui peinent sur les routes du monde qu’elle veut préparer à la louange qui ne finit pas. Marie éduque à la louange tous ses fils et ses filles en chemin, en leur enseignant à chanter eux aussi le Magnificat, dans la joie et dans les épreuves de leur pèlerinage sur la terre, en attendant qu’ils puissent chanter avec elle leur magnificat éternel.

[1]. Cf. Jean Paul II, Mulieris Dignitatem, 11.

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