Tout est grâce : quand Thérèse repousse les limites de la gratitude

Dans Histoire d’une âme, Thérèse de Lisieux se livre à un exercice de gratitude. Elle relit son histoire, avec comme fil rouge d’y découvrir l’œuvre de Dieu dans son âme et dans sa vie.

Par Hélène Mongin

Nous sommes au cours de l’hiver 1894-1895. Thérèse a vingt-deux ans. Humainement et spirituellement, elle se trouve à un tournant de son existence : voilà bientôt sept ans qu’elle vit à l’ombre du carmel où, petit à petit, elle a cheminé jusqu’à découvrir, cet hiver-là, sa “petite voie toute nouvelle”, la “voie de la confiance et de l’amour”. Son père est mort l’été précédent, et sa sœur Céline vient de la rejoindre au carmel. Quatre des sœurs Martin s’y retrouvent donc […] Quatre des soeurs Martin s’y retrouvent donc : Thérèse, Céline, Marie et Pauline, prieure depuis le printemps.
Un soir, la fratrie se retrouve lors d’une récréation autour de la cheminée du chauffoir. Avec son humour et sa vivacité habituels, Thérèse évoque quelques épisodes de son enfance. Marie, s’adressant à la prieure, s’exclame : « Est-il possible que vous lui laissiez faire de petites poésies pour faire plaisir aux unes et aux autres et qu’elle ne nous écrive rien de ses souvenirs d’enfance ? » Thérèse éclate de rire à cette idée qui lui semble saugrenue, Pauline hésite, les soeurs insistent… et ainsi commence l’histoire d’un des plus grands textes de la littérature spirituelle : « Je vous ordonne de m’écrire tous vos souvenirs d’enfance. » Le tout pour le 21 janvier de l’année suivante, fête de la sainte Agnès et donc de Pauline qui porte au carmel le nom de Mère Agnès de Jésus. Thérèse a un an pour écrire dans l’obéissance le récit de son enfance adressé aux membres de sa famille. Mais si ce texte, qui compose la première partie d’Histoire d’une âme, touche des millions de lecteurs dans le monde entier, c’est parce qu’elle excède totalement cette commande : tout au long de cette année, Thérèse ne va pas écrire ses souvenirs familiaux mais, pour reprendre les termes de son introduction : « Je ne vais faire qu’une seule chose : Commencer à chanter ce que je dois redire éternellement, “Les Miséricordes du Seigneur”… »1 Autrement dit, Thérèse se livre à un exercice de gratitude : elle relit son histoire, avec comme fil rouge d’y découvrir l’oeuvre de Dieu dans son âme et dans sa vie. Histoire d’une âme est une immense action de grâce où Thérèse ne cesse de remercier le « bon Dieu », comme elle aime à l’appeler, de tout ce qu’il a fait pour elle. Ce regard de gratitude qu’elle pose sur sa propre histoire est pour nous une magnifique leçon. Car comme d’habitude, Thérèse ne fait rien comme tout le monde.

Commençons par une petite étude sémantique. Thérèse n’emploie jamais le mot gratitude, qui n’avait pas alors le succès qu’il connaît aujourd’hui ; en revanche, et c’est révélateur, elle emploie régulièrement son contraire, qu’elle prend très au sérieux : « Remercie bien le bon Dieu, écrit-elle à sa cousine, de toutes les grâces qu’il te fait et ne sois pas assez ingrate pour ne pas les reconnaître. »2 Car selon elle rien ne blesse davantage Jésus que l’ingratitude de ses proches : « Il me semble que c’est ce qui lui doit être le plus sensible »3, précise-t-elle. Ce qu’elle appelle « la reconnaissance » est selon elle plus important que « les grandes actions » : « Ah ! si toutes les âmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petite de toutes les âmes, l’âme de votre petite Thérèse, pas une seule ne désespérerait d’arriver au sommet de la montagne de l’amour, puisque Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l’abandon et la reconnaissance. »4. Elle ne dissocie d’ailleurs presque jamais les termes « reconnaissance » et « amour », qui font partie pour elle du même élan du cœur qui la soulève vers Dieu. Thérèse use et abuse des mots merci et reconnaissance, aussi bien envers Dieu qu’envers ses proches. Elle ne manque jamais une occasion de les remercier : « Au ciel seulement vous connaîtrez toute la reconnaissance qui déborde de mon cœur. »5

Le cœur et les écrits de Thérèse débordent de gratitude ; cela pourrait sembler naturel, car on ne peut nier qu’humainement et spirituellement, elle a été particulièrement gâtée : une famille aimante, un chemin de vie apparemment sans accroc, d’immenses grâces spirituelles… au point qu’elle peut écrire : « Ah ! combien de sujets n’ai-je pas de remercier Jésus qui sut combler tous mes désirs !… »6. Il n’est pas très difficile de remercier Dieu pour toutes les bonnes choses de notre histoire, et Thérèse le fait abondamment. Mais avec son génie propre, elle va beaucoup plus loin.

L’objet principal de la reconnaissance de Thérèse réside dans la miséricorde du Seigneur à son égard. Cela correspond à sa vocation : « Je comprends que toutes les âmes ne peuvent se ressembler, il faut qu’il y en ait de différentes familles afin d’honorer spécialement chacune des perfections du bon Dieu. À moi il a donné sa Miséricorde infinie. »7 On pourrait s’en étonner. Après tout, Thérèse n’est pas Marie-Madeleine, elle n’a pas commis de crimes si grands qu’elle eût dû bénéficier d’une miséricorde spéciale dont elle passerait sa vie à rendre grâce. Mais s’il y a bien une parabole avec laquelle Thérèse a du mal, c’est celle que Jésus raconte à propos de deux débiteurs à qui l’on remet leur dette, précisément alors que Madeleine est en train de lui mouiller les pieds de ses larmes. Thérèse commente : « Je le sais : “Celui à qui on remet moins, AIME moins” mais je sais aussi que Jésus m’a plus remis qu’à sainte Madeleine, puisqu’il m’a remis d’avance, m’empêchant de tomber. Ah ! que je voudrais pouvoir expliquer ce que je sens !… Voici un exemple qui traduira un peu ma pensée. Je suppose que le fils d’un habile docteur rencontre sur son chemin une pierre qui le fasse tomber et que dans sa chute il se casse un membre ; aussitôt son père vient à lui, le relève avec amour, soigne ses blessures, employant à cela toutes les ressources de son art et bientôt son fils complètement guéri lui témoigne sa reconnaissance. Sans doute cet enfant a bien raison d’aimer ainsi son père ! Mais je vais encore faire une autre supposition. Le père ayant su que sur la route de son fils se trouvait une pierre, s’empresse d’aller devant lui et la retire, sans être vu de personne. Certainement, ce fils, objet de sa prévoyante tendresse, ne sachant pas le malheur dont il est délivré par son père ne lui témoignera pas sa reconnaissance et l’aimera moins que s’il eût été guéri par lui… mais s’il vient à connaître le danger auquel il vient d’échapper, ne l’aimera-t-il pas davantage ? Eh bien, c’est moi qui suis cette enfant, objet de l’amour prévoyant d’un Père qui n’a pas envoyé son Verbe pour racheter les justes mais les pécheurs. Il veut que je l’aime parce qu’il m’a remis, non pas beaucoup, mais tout. Il n’a pas attendu que je l’aime beaucoup comme sainte Madeleine, mais il a voulu que je sache comment il m’avait aimée d’un amour d’ineffable prévoyance, afin que maintenant je l’aime à la folie !… J’ai entendu dire qu’il ne s’était pas rencontré une âme pure aimant davantage qu’une âme repentante, ah ! que je voudrais faire mentir cette parole !… »8. Thérèse nous invite à remercier Dieu non seulement de toutes les grâces que nous voyons, mais aussi de celles, plus grandes encore peut-être, que nous ne voyons pas. Peu après la dernière guerre mondiale, le maître des novices d’un monastère, entendant ses jeunes se récrier devant les horreurs commises par les monstres nazis, eut ce sobre commentaire : « Sans la grâce de Dieu, vous auriez fait pire. » Thérèse nous propose de dilater notre cœur, notre gratitude en contemplant de quel amour nous avons été aimés de toute éternité, cet amour qui nous sauve du mal et de nous-mêmes aussi bien en amont du péché qu’en aval.

Mais Thérèse, que rien n’arrête, va encore plus loin : avec sa folle audace, elle va oser rendre grâce pour le mal lui-même. C’est son fameux, presque scandaleux : « Tout est grâce »9. En effet Thérèse ne voit pas seulement la main de Dieu à l’œuvre dans les mystères joyeux de sa vie, ou dans les mystères… mystérieux de la prévenance divine évoqués plus haut ; pour elle, et ce sans le moindre dolorisme, Dieu est également et particulièrement à l’oeuvre dans les mystères douloureux de son existence. Elle en fait une expérience cinglante lors de ce qu’elle a appelé sa « grande épreuve », la maladie de son père adoré qui sombra dans la folie. « Quel privilège, écrit-elle alors, Jésus nous fait en nous envoyant une si grande douleur, ah ! l’éternité ne sera pas trop longue pour le remercier. »10 Car sa perspective sur le mal et la souffrance est résolument centrée sur la croix qui nous a sauvés, et à laquelle son épreuve la fait participer : « Je vous remercie, ô mon Dieu ! de toutes les grâces que vous m’avez accordées, en particulier de m’avoir fait passer par le creuset de la souffrance. C’est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour portant le sceptre de la croix ; puisque vous [avez] daigné me donner en partage cette Croix si précieuse, j’espère au ciel vous ressembler et voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre passion… »11 Elle, qui avait voué sa vie au salut des âmes, rend grâce quand elle en reçoit l’instrument : la croix.

Point de “mystico-gazéisme” là-dedans, mais au contraire le bon sens normand d’une âme pragmatique qui choisit de faire son beurre de tout : « L’unique bonheur sur la terre, c’est de s’appliquer à toujours trouver délicieuse la part que Jésus nous donne. »12 Et Thérèse de s’y appliquer, dans les plus petites contrariétés comme dans les pires souffrances. Sa voisine de chapelle grince des dents d’une manière insupportable ? Elle transforme cela intérieurement en symphonie qu’elle offre à Dieu. S’endort-elle systématiquement pendant les temps de prière silencieuse ? Elle se dit qu’après tout, les chirurgiens endorment les patients pour leur opérer le cœur. Se trouve-t-elle dans une nuit de la foi si terrible qu’elle ne croit plus qu’il y ait un ciel ? Elle en profite pour s’asseoir à la table de l’athéisme contemporain, partageant « le pain de la douleur » de ceux qui n’ont pas la foi, et y fait jaillir un cri d’amour : « Aussi peut-elle dire en son nom, au nom de ses frères : Ayez pitié de nous Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs !… Oh ! Seigneur, renvoyez-nous justifiés… »13.

Dans cette nuit de la foi, dans sa dernière maladie qui occasionnera des souffrances terribles, ce profond regard de foi qui lui fait, telle une alchimiste, tirer amour et reconnaissance de tout, ne la quitte pas : « Maintenant que vous joignez la souffrance extérieure aux épreuves de mon âme, je ne puis dire : “Les angoisses de la mort m’ont environnée”, mais je m’écrie dans ma reconnaissance : “Je suis descendue dans la vallée de l’ombre de la mort, cependant je ne crains aucun mal : parce que vous êtes avec moi, Seigneur !” »14. Et elle sera conduite à vivre son « tout est grâce » jusqu’au bout, comme le montrent ses derniers mots : « Si vous saviez ce que c’est que d’étouffer ! Jamais je n’aurais cru qu’il était possible de tant souffrir ! Jamais jamais ! Je ne puis m’expliquer cela que par les désirs ardents que j’ai eus de sauver des âmes. Mon Dieu, vous qui êtes si bon !!! Il ne m’a jamais abandonnée. Oh ! je ne voudrais pas moins longtemps souffrir… [Et regardant son Crucifix :] Oh ! je l’aime !…………………. Mon Dieu… je vous aime… »15

Thérèse a ouvert le chemin d’une gratitude illimitée et inconditionnelle. Et elle veut nous y entraîner : « Ne croyez pas que lorsque je serai au ciel, je vous ferai tomber des alouettes rôties dans le bec… Ce n’est pas ce que j’ai eu ni ce que j’ai désiré avoir. Vous aurez peut-être de grandes épreuves, mais je vous enverrai des lumières qui vous les feront apprécier et aimer. Vous serez obligées de dire comme moi : “Seigneur, vous nous comblez de joie par tout ce que vous faites.” »16

1. Histoire d’une âme, Ms A, 2r (Éditions de l’Emmanuel, 2015).

2. Les plus belles lettres de Thérèse de Lisieux, LT 109 (Éditions de l’Emmanuel, 2016).

3. Ibid. LT 122.

4. Ibid. LT 196.

5. Ibid. LT 196.

6. Histoire d’une âme, Ms A 82v.

7. Ibid. MsA 83v.

8. Ibid. Ms A, 38v-39r.

9. J’entre dans la Vie – Derniers entretiens, CJ 05.06.97.4 (Éditions du Cerf, 2017).

10. Les plus belles lettres de Thérèse de Lisieux, LT 83.

11. Poésies et Prières, Pri 6 (Acte d’offrande). (Éditions de l’Emmanuel, 2015).

12. Les plus belles lettres de Thérèse de Lisieux, LT 257.

13. Histoire d’une âme, Ms C 6r.

14. Les plus belles lettres de Thérèse de Lisieux, LT 262.

15. J’entre dans la Vie – Derniers entretiens, CJ 30.9.

16. Ibid. CJ 13.7.16.

SESSION DE L'EMMANUEL 2020