« Nous faisons des tournées de rue « à mains nues »

Depuis 13 ans, Thierry des Lauriers est directeur général de l’association « Aux captifs, la libération » qui va à la rencontre de personnes exclues, à la rue ou en situation de prostitution.

Il nous livre ici son expérience de la charité « à mains nues » et témoigne de l’importance de la relation. « Ces rencontres avec les pauvres sont dans l’éternité », nous dit-il, « comme des prémices à la suprême rencontre ». Avec Thierry, mettons le cap vers le ciel.  

Il a le sourire généreux et presque gourmand de celui qui savoure chaque instant de la vie. Thierry des Lauriers, très ponctuel, fait partie de ces personnes entièrement présentes à ce qu’elles font. Pendant notre entretien, une petite pancarte sur la porte de son bureau prévient les visiteurs que le chef est occupé. Le chef ? Depuis bientôt 13 ans, cet ancien ingénieur, pétri de l’enseignement social de l’Eglise, dirige l’association « Aux Captifs, la libération ». Une structure fondée en 1981, par un prêtre parisien, qui rencontre les personnes vivant à la rue et celles en situation de prostitution.

Photo Thierry des Lauriers 3

Avec une originalité (plusieurs même !) explique Thierry : « Nous faisons des tournées de rue « à mains nues », sans rien apporter, pour dire à la personne qu’elle est importante d’être rencontrée et qu’elle compte pour nous. Nous faisons ces tournées, dans la fidélité : c’est-à-dire que c’est le même binôme qui tourne toutes les semaines sur le même trajet, ce qui permet un apprivoisement à la manière du petit prince. Enfin, nous les faisons de manière inconditionnelle : nous n’excluons personne et nous les aimons d’un amour inconditionnel. »

Qu’est-ce qui a poussé ce sexagénaire qui s’épanouissait pleinement dans son ancien métier de consultant à prendre ce tournant professionnel ? « Quand j’étais étudiant, j’ai participé à la création d’Ingénieurs sans frontière, dont je suis devenu le président. Puis à la fin de mes études, j’ai cherché du travail dans le social et tous les gens que j’ai rencontrés m’ont conseillé d’aller d’abord travailler dans l’entreprise. »  Pendant 23 ans, il a vécu son engagement de chrétien en même temps que « son appel communautaire, à fond, » (NDLR : il est membre de la Communauté de l’Emmanuel) « en travaillant la Doctrine Sociale de l’Eglise pour pouvoir la diffuser dans mes missions de conseil en management chaque fois que je le pouvais », m’explique-t-il, soucieux de me faire comprendre que quitter l’entreprise n’était pas une fuite ou une quête de sens supplémentaire : « C’est une réponse à un appel ! »

« Porter la tendresse du Père et l’amour de Jésus, d’abord en le vivant. »

Un choix professionnel radical qui ne va pas le laisser indemne, tant les rencontres hebdomadaires vécues lors des tournées de rue sont décapantes. Si « Aux captifs la libération » va dans la rue à la rencontre de ceux que notre société exclut, c’est « pour leur porter la tendresse du Père et l’amour de Jésus, d’abord en le vivant. » précise, avec délicatesse, Thierry. « Je n’aurais jamais imaginé, qu’un jour, je connaisse autant de personnes transsexuelles, qui sont prostituées au Bois de Boulogne. Je leur fais la bise. Avant, elles me faisaient peur. Maintenant, je suis toujours troublé par le changement d’identité mais je connais ces personnes et je les regarde en tant que personne, pas en tant que « transformés. »

Ne pas changer l’autre donc mais changer de regard sur l’autre pour entrer en relation avec lui, car c’est bien l’enjeu essentiel comme le souligne le pape émérite Benoit XVI :

En ce qui concerne le service des personnes qui souffrent, la compétence professionnelle est avant tout nécessaire, (…) mais à elle seule, elle ne peut suffire. (…) Les hommes ont besoin d’humanité. Ils ont besoin de l’attention du cœur. Les personnes qui œuvrent dans les Institutions caritatives de l’Église doivent se distinguer par le fait qu’elles ne se contentent pas d’exécuter avec dextérité le geste qui convient sur le moment, mais qu’elles se consacrent à autrui avec des attentions qui leur viennent du cœur, de manière à ce qu’autrui puisse éprouver leur richesse d’humanité. C’est pourquoi, en plus de la préparation professionnelle, il est nécessaire pour ces personnes d’avoir aussi et surtout une « formation du cœur ».

Deus caritas est n°31 – Pape Benoît XVI

Photo Aux Captifs la liberation 3

« La charité appelle la compétence et vice-versa » résume Thierry : « Bien soigner quelqu’un nécessite d’être compétent. Mais, la compétence seule est complètement froide. Il lui manque la gratuité dans la relation. Il faut chercher cet équilibre entre charité et compétence. 

Or, aujourd’hui, les ratios de productivité font que le temps de la gratuité et de la relation sont complètement gommés au profit unique de l’efficacité de la gestion du dossier. Et là, je crois que nous avons un témoignage à porter sur l’importance de cette relation que nous défendons vigoureusement : aux Captifs, nous n’avons pas de ratio de productivité sur un entretien, par exemple. D’autres associations peuvent donner un temps imparti à un entretien. Chez nous, un entretien peut durer 3 minutes comme 2h. C’est au travailleur social de le discerner, selon la situation, la personne, les circonstances… »

Mettre la relation au centre passe par la fidélité, portée par la communauté et non par une seule personne, qu’elle soit salariée ou bénévole, et même si la personne dans la rue refuse d’être rencontrée.  

« Je me souviens de Jacky. » raconte, toujours avec le sourire, Thierry : « Pendant 3 mois, toutes les semaines, Jacky m’a dit : « Casse-toi ! ». Au bout de 3 mois, il nous a dit « Bonjour ! » et pendant 6 mois, que bonjour. Un jour, au moment où on arrive, il était en train « d’engueuler » quelqu’un, on pensait qu’on allait se faire « jeter ». Quand il nous a vus, il nous a dit : « Ah, vous, je vous connais, je peux vous parler. » Et il s’est mis à nous parler comme jamais. »

Une histoire, parmi tant d’autres, pour dire en quelques mots seulement que la mission des Captifs « c’est d’offrir une rencontre, le temps de la relation, qui est le fondement de la personne, comme Sainte Mère Teresa disait à propos des mourants qu’elle accueillait : « Au moins, on leur offre une mort digne. » s’émeut Thierry.

Changer de regard, disais-je, mais aussi d’échelle de temps : « Entre une première rencontre et une sortie de rue, il se passe souvent 3 ans, sortir de la prostitution nécessite 2 à 5 ans…  Et nous passons, avec les gens que nous accompagnons, par des victoires et des défaites, des hauts et des bas. » philosophe Thierry.

Faut-il donc être résolument philosophe pour travailler aux Captifs sans se décourager, ni perdre son espérance ? Pour tenir, tout simplement ?

« Sur une même tournée, nous pouvons vivre des rencontres extraordinaires et nous faire insulter. Les belles rencontres nous réconfortent. » souligne paisiblement Thierry.

« J’ai vraiment senti de l’amour qui venait d’elle vers moi et j’ai senti l’amour de Dieu qui me traversait. »

Comme celle de Maquéro : « Elle date du temps où notre siège était à St Michel. J’allais à l’Eglise St Séverin et au milieu d’une rue piétonne, je vois Maquéro, qui était par terre. C’est une femme que je voyais sur ma tournée à St Lazare, pas du tout dans ce quartier-là. J’étais étonné de la voir là. C’était une femme enfermée dans sa folie et que l’on n’arrivait pas à rejoindre. Quand elle nous voyait, elle souriait, mais je ne savais pas quel niveau de conscience elle avait.

Et ce jour-là, je la vois dans la rue, je vais vers elle. Je m’agenouille devant elle (non par sainteté mais parce que je n’arrive pas à me mettre accroupi…) et je lui dis : « Maquéro ? »  Elle redresse la tête car elle était complètement prostrée. J’ai vu ses yeux briller, elle m’a pris dans ses bras et elle m’a embrassé. J’ai vraiment senti de l’amour qui venait d’elle vers moi et j’ai senti l’amour de Dieu qui me traversait.

C’est une expérience indicible que j’ai vécue. Mais j’en suis resté très frappé. Pendant 3 ans, on l’a vue dans la rue et elle ne nous donnait pas beaucoup de signes de retours. Et en une fois, j’ai compris que j’existais pour elle dans sa tête et dans son cœur. Elle m’avait reconnu !

Ce genre de rencontre donne de l’espérance ! Plus que cela, faire cette expérience des pauvres, au travers de l’amour que l’on exerce pour eux, c’est découvrir comment Dieu nous aime. »  

« Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire » 

Jean 15, 5

Et Thierry, d’ajouter humblement : « L’ancrage dans la prière est un soutien essentiel. Nous avons un réseau de prière par paroisse. Chaque semaine, les priants reçoivent 10 à 20 intentions des personnels. Cela nous soutient beaucoup. La vie de prière, en ce qui me concerne, c’est aussi confier chaque journée à l’Esprit-Saint et toutes mes rencontres au Seigneur ».

Aux captifs la liberation OK

 Et, comme si c’était nécessaire, en guise de pense-bête, Thierry a posé sur son bureau une petite carte d’un ours qui médite, avec cette phrase de St François de Sales : « Une demi-heure de méditation est essentielle, sauf quand on est très occupé, alors une heure est nécessaire. »

L’espérance, est-ce donc de faire mémoire des merveilles que le Seigneur a faites par le passé pour croire, avec foi, qu’Il agit encore aujourd’hui et qu’Il agira demain ?

« L’espérance c’est quand Josiane, Charles ou Magide demandent le baptême. C’est aussi l’espérance du chrétien : je sais que les rencontres que je fais aujourd’hui sont dans l’éternité et qu’elles sont les prémices à la suprême rencontre que je vivrai quand je passerai la porte de la mort. Je serai face au Christ et ce sera la plus belle rencontre de ma vie. »

L’espérance, c’est donc de pèleriner sur la Terre en mettant le cap vers le ciel !

A lire aussi :

Le témoignage d’Hubert LAURENT, directeur de la solidarité à l’Ordre de Malte: 

« Les pauvres sont nos maîtres » (emmanuel.info)

« Aux Captifs, la libération » en bref

Association catholique de solidarité créée en 1981 par le Père Patrick Giros.

Implantée à Paris

Objectif : rencontrer et accompagner les personnes exclues vivant de la rue ou dans la rue : personnes sans domicile fixe, personnes en situation de prostitution, migrants, jeunes en errance, victimes de la drogue ou de l’alcool.

77 salariés

350 bénévoles

150 priants

15 services civiques et stagiaires.

Un site internet à découvrir :

Aux captifs, la libération : accompagner les gens de la rue

Actions

Tournées de rue

Permanences d’accueil

Accompagnement et suivi social

Programmes de dynamisation

Accompagnement vers une sortie d’alcool

Pré-insertion professionnelle

Orientation vers un hébergement

5000 personnes rencontrées dans la rue chaque année

1000 personnes accompagnées dans un projet de vie

33 000 passages dans nos accueils de jour

A paraître en mars 2023 :

« Charité à mains nues, pour une spiritualité de la rencontre »

aux Editions Artège, par Thierry des Lauriers.

Une relecture spirituelle de ces 12 années passées Aux Captifs, la libération.

A lire aussi

« Les pauvres sont nos maîtres » Rencontre avec l’Ordre de Malte

Comment cet engagement peut-il s’incarner ? Nous avons rencontré Hubert Laurent, directeur de la solidarité à l’Ordre de Malte – France. Pour lui, il s’agit de faire l’expérience au quotidien que « les pauvres sont nos maîtres », comme le disait St Vincent de Paul. Rencontre.

 

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