Quand la gratitude revient en grâce

Pilier de la psychologie positive et très présente dans l’univers du développement personnel, la gratitude est d’abord au cœur de toute vie humaine et chrétienne. Explications de l’auteur de Puissance de la gratitude.

Le père Pascal Ide, docteur en médecine, en philosophie et en théologie.

Qu’est-ce que la gratitude ? D’où vient ce mot ?

Dans gratitude, vous lisez le terme gratis qui signifie “gratuit” en latin. La gratitude est la réponse à un don gratuit. Et cette réponse est aussi libre et désintéressée que le don qui en est l’origine. En voici un exemple… touchant. Certains se souviennent peut-être du geste d’Aude, jeune épouse de 24 ans, étudiante en droit, qui a saisi et tenu la main de Jean Paul II de longues minutes le jeudi 21 août 1997, sur le Champ de Mars (Paris). Se trouvant sur la tribune officielle, le pape la salue. Elle voit alors sa main gauche qui tremble (à cause de la maladie de Parkinson) et se dit : « Prends-la ! » Et elle sent que le pape lui serre la main et s’accroche à elle. Comment ce geste lui est-il venu ? Certes, pour aider le pape : elle avait vu son secrétaire, le père Dziwisz, faire de même. Mais d’abord par amour : « J’ai été si heureuse de lui montrer, avec un signe physique, que je l’aimais ! » Or, cet acte d’amour est une réponse d’amour : « Car il faut lui dire et lui montrer qu’on l’aime, non seulement parce qu’il est le vicaire du Christ – pour moi, c’était un peu théorique… – mais parce qu’il nous transmet l’enseignement de l’Église dans la fidélité, parce qu’il a mis sa vie au service de la Foi, […] il a tout sacrifié à sa mission. Il donne tout ce qu’il a, et tout ce qu’il est, à chaque seconde. C’est un modèle de don et de courage. » La reconnaissance est donc la source du bel acte d’Aude : elle a rendu amour pour amour à saint Jean Paul II – admirons d’ailleurs en passant l’humilité avec laquelle il s’est laissé aimer et aider.

Dans votre livre Puissance de la gratitude, vous distinguez différentes étapes vécues lorsque l’on emprunte la voie de la gratitude. Pouvez-vous nous expliquer ?

Une grand-mère me raconte l’histoire suivante. Nous avions invité Maxence, mon petit-fils, pour fêter son cinquième anniversaire. Je lui apporte un cadeau : une bouteille de champagne qui contenait des célébrations en chocolat. Mon petit-fils est tout content, il ouvre la fausse bouteille, commence à manger, partage avec son frère cadet. Je précise alors : « Sais-tu qui t’a fait ce cadeau ? » Le petit garçon qui se goinfrait de bonbons, en discutant avec son frère, s’arrête, soudain attentif : « Il vient de ton grand-oncle Thierry. C’est lui qui a pensé à toi pour ton anniversaire. » Maxence commence à écarquiller les yeux. Je continue : « Sais-tu que ton grand-oncle Thierry est sorti de chez lui, il est allé exprès acheter ce cadeau pour toi ? » Les yeux de Maxence s’éclairent de plus en plus. Je poursuis, lui posant une troisième question : « Et sais-tu pourquoi il a fait cela pour toi ? » Silence encore plus attentif : « C’est parce qu’il t’aime. » Et là, d’un seul coup, le visage de Maxence s’est illuminé. Il irradiait littéralement. Soudain, ce qui avant était simplement un cadeau à consommer comme tant d’autres, prenait une valeur inestimable. Quand il est rentré chez lui, Maxence a demandé à téléphoner à son grand-oncle et a explosé de joie en disant toute sa gratitude. Tout étonné et tout heureux de ce coup de téléphone, Thierry l’a à son tour remercié de l’avoir appelé. Maxence voit le cadeau ; il en éprouve de la joie ; il remercie son grand-oncle. Cet exemple résume parfaitement les trois actes constitutifs de la gratitude : voir non pas seulement le bien que sont les chocolats, mais le donateur, donc voir le don gratuit ; le donateur l’ayant fait par amour, le bénéficiaire en ressent de la joie ; et cette joie le pousse à donner en retour. La reconnaissance mobilise donc toutes les capacités de l’homme, et dans l’ordre suivant : les sens, la mémoire et l’intelligence ; l’affectivité ; la volonté libre.

On parle beaucoup de gratitude aujourd’hui. Ne serait-ce pas “une mode”, une “recette miracle” ?

Enseignement de Pascal Ide : la puissance de la gratitude

En fait, la véritable gratitude ne peut devenir une routine ou un automatisme. D’abord, elle demande d’être pleinement conscient des cadeaux qui nous arrivent et de ne pas les transformer en dû ou s’y habituer. Tous les jours, en regardant par les fenêtres du nouveau logement où j’ai emménagé voici deux mois, je redécouvre, émerveillé, les immenses platanes plantés le long de la rue : c’est la première fois de ma vie que ma chambre donne sur des arbres. Ensuite, la gratitude requiert de remonter du don au Donateur. Quel bonheur d’être chrétien ! Nous savons que « tout don vient du Père des lumières » (Jc 1, 17). Le franciscain saint Bonaventure disait de son fondateur, le Poverello, qu’il voyait toutes choses sortir des mains de Dieu. Enfin, elle n’est authentique et fructueuse que si elle est ressentie. C’est l’un des grands acquis des études scientifiques sur la reconnaissance : celle-ci n’est transformante que si nous prenons le temps de l’éprouver. Je vois des personnes qui me disent qu’elles ne cessent de remercier Dieu et qui, pourtant, se sentent toujours aussi maussades. En fait, elles ne s’arrêtent pas pour goûter dans leur cœur les cadeaux qui leur sont faits avec amour. Il s’agit de passer de la consommation à la contemplation. Le goût du chocolat passe beaucoup plus vite dans la bouche de Maxence que le goût de l’amour dans son cœur.

Quels sont les effets de la pratique de la gratitude ?

Nous savions déjà que les émotions positives font rapidement disparaître les émotions négatives1. De même, une vision optimiste et généreuse de la vie accroît la longévité en moyenne de 19 % par rapport à un regard pessimiste et râleur2. Mais ce que ces études en psychologie ont montré est que, de toutes les émotions positives, même l’amour ou la joie suscitée par le pardon, la gratitude est celle dont les effets sont les plus bénéfiques et les plus durables sur la santé corporelle, le psychisme et les relations avec autrui. Lisez, dans l’encadré, le témoignage des religieuses de Notre-Dame, aux États-Unis.

Est-ce une notion spécifiquement chrétienne ou universelle ?

Le philosophe païen Sénèque a écrit un ouvrage, De beneficiis (Des bienfaits), où il traite en détail de la gratitude et de l’ingratitude. La reconnaissance chrétienne ajoute une dimension verticale : par l’action de grâces, omniprésente dans les psaumes, je fais remonter ma gratitude jusqu’à « l’Amour dans la Source », Dieu le Père3. Lorsque j’ai découvert les centaines d’études que les chercheurs en psychologie ont consacrées à la gratitude, je fus émerveillé. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit cet ouvrage : pour faire connaître leurs résultats. Ces études enrichissent notre pratique chrétienne et permettent de l’incarner. Elles montrent par exemple que notre gratitude est d’autant plus grande que nous entrons dans le détail du don qui nous est fait. Si quelqu’un vous dit : « Merci d’être venu me chercher », cela vous rejoint beaucoup moins que s’il dit : « Je suis vraiment touché que tu aies pris le temps de venir, alors que tu as une semaine chargée, qu’en plus, tu es arrivé en avance et que tu m’as envoyé un SMS pour me dire où était garée ta voiture. » Voici une autre application. Dans le Renouveau, nos louanges sont parfois automatiques. Sitôt le chant terminé, nous remercions peu ou sans conviction. Nous commencerions par un moment d’adoration, où nous ferions mémoire de tout ce que Dieu nous a donné pendant la journée, où nous partagerions en détail tel ou tel don, rencontre, etc., nos louanges seraient beaucoup plus nourrissantes et bienfaisantes.

Mais la gratitude n’est-elle pas une attitude antiréaliste qui cherche à nier les problèmes ?

Une femme qui a découvert la puissance transformante de la louange témoignait : « Avant, je rouspétais quand je devais monter les 99 marches (j’ai compté) qui me hissent jusqu’à mon appartement. Maintenant, je m’arrête au milieu et je me remémore ce que m’apporte mon logement : plus de lumière, une vue sur la basilique Montmartre. Je suis toujours aussi essoufflée, mais désormais, ma fatigue a un sens. Grâce à la louange, je ne nie pas la difficulté, mais j’ai appris à voir l’aspect positif que ma plainte avait fini par me dissimuler. » Certains disent que nous râlons trente fois par jour ! Ne connaissez-vous pas une personne dans votre entourage qui, dès que vous la rencontrez, se met à se plaindre de ses voisins, de son curé, de ses enfants, etc. ? Comment vous sentez-vous après l’avoir entendue ? Heureusement, vous n’êtes pas comme cette personne ! La grande illusion de la lamentation est qu’elle semble soulager sur le coup. En réalité, ses effets nocifs sur le râleur (et sur son entourage) sont considérables. Certes, il y a des plaintes légitimes : elles dénoncent une véritable injustice et sont toujours tournées vers la solution. Mais la plupart sont toxiques. La parole de gratitude se substitue à la plainte toxique tout en demeurant réaliste.

La gratitude, est-ce spontané ? Est-ce que cela se cultive ?

Pour les Anciens (par exemple, Sénèque cité plus haut) ou les Médiévaux (par exemple, saint Thomas d’Aquin), la gratitude est une vertu, c’est-à-dire une disposition qui nous transforme en bien. Et, comme toute vertu, elle grandit par l’entraînement. C’est pour cela que les psychologues conseillent vivement de tenir quotidiennement un journal de gratitude. Ma vie a changé et en profondeur, le jour où je suis allé chez le papetier m’acheter un cahier de gratitude que je remplis longuement et consciencieusement tous les jours. Encore plus concrètement, voici six étapes qui permettent de progresser sur le chemin de vraie joie qu’est la gratitude :

1. Reconnaissez un bienfait que vous avez reçu aujourd’hui. Ce peut être la parole ou le geste d’une personne, la beauté d’un paysage, etc.

2. Prenez conscience de sa gratuité : vous avez reçu ce bienfait sans nulle obligation de retour.

3. Détaillez ce don gratuit. Décrivez-en au moins cinq caractéristiques concrètes en vous y attardant.

4. Goûtez la paix et la joie, voire l’amour, que cette description du don éveille en vous.

5. Sentez monter en vous le désir de faire de même. Ce peut être une parole ou un geste. En retour à la personne qui vous a fait don de ce bienfait ou en cascade à une autre personne.

6. Décidez alors de poser cet acte comme une libre réponse d’amour, par pure gratitude, sans recherche d’un don en retour, mais par surabondance du bienfait premier que vous avez reçu et reconnu. Pour être bénéfique, comme beaucoup d’actes importants de notre vie, cette démarche doit être quotidienne. Apprenez-la par (le) cœur.

Est-ce que la gratitude ne peut pas devenir un moyen de manipuler l’autre ?

Une enquêtrice fait du porte à porte en précisant qu’elle ne collecte pas de fonds, mais cherche seulement à informer sur l’action de la Croix-Rouge. À la fin de la rencontre, elle répond de deux manières. À certains, elle dit seulement : « Merci » ; à d’autres, choisis au hasard, elle ajoute : « Merci pour le temps que vous m’avez accordé pour écouter ce que fait la Croix- Rouge. J’aimerais que plus de personnes que j’ai rencontrées s’intéressent autant à leurs semblables que vous le faites. » Dans un deuxième temps, toutes ces personnes sont contactées par téléphone par quelqu’un se présentant comme chercheur qui étudie les associations de santé publique. Résultat. Celles qui furent décrites comme serviables furent deux fois plus nombreuses à envisager de s’impliquer bénévolement au service de la Croix-Rouge. Ainsi une personne à qui l’on dit qu’elle est généreuse a plus de chances de rendre service qu’une autre4. Celui qui connaît cette étude (elle a été confirmée) peut donc montrer de la gratitude pour nous utiliser. Est-ce pour cela qu’il faut arrêter de dire « merci » ? Avec un peu d’expérience, il est aisé de repérer les faux sourires de reconnaissance (la bouche sourit, mais pas les yeux), les remerciements superficiels et formels, etc. Et puis, la question intéressante est plutôt la suivante : et moi-même ? Est-ce que je remercie pour m’assurer les bonnes grâces de l’autre ou pour gratuitement lui faire un retour ? Au fond, est-ce que j’agis pour le bien de l’autre ou seulement pour le mien ?

Existe-t-il un lien entre gratitude et don de soi ?

La gratitude est le secret du don de soi, je veux dire du don inusable : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement », disait Jésus (Mt 10,8). Donner en attendant (souvent secrètement) un retour n’est pas véritablement donner. Le don de soi suppose un aban-don : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône reste dans le secret » (Mt 6,3). On a constaté que, dans les burn-out et les préburn-out, la personne devient amère, voire cynique, parce qu’elle estime que son supérieur, ses collègues, l’institution, son conjoint, ses enfants, son évêque, etc., ne la reconnaissent pas. Autrement dit, elle donne en attendant un retour qu’elle croit légitime. Elle compte dans sa tête. La seule manière pour donner sans exiger de reconnaissance, c’est d’avoir son réservoir plein d’amour, donc avoir déjà reçu. Or, c’est ce que permet la gratitude quotidienne. Nos actes d’amour ne sont jamais que des réponses.

En quoi la gratitude nous fait-elle grandir dans l’amour ?

Laissons parler ceux qui la pratiquent. Dominique Ponnau, ancien conservateur du Musée du Louvre, achève ainsi son beau livre autobiographique : « “Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir”, dit Jésus [Ac 20,35]. Et c’est vrai. Mais si l’on ne sait pas recevoir, est-on capable de donner vraiment ? N’y a-t-il pas de la gratitude à témoigner de sa joie devant tant de dons reçus ? Le sentiment justifié de son indignité me semble devoir être noyé dans la joie de la gratitude. C’est probablement ce que j’ai voulu écrire »5. La poétesse mystique Marie Noël témoignait (lire page 10) : « Maintenant, je fais autrement mes comptes du soir. Je ne cherche plus mes taches, mais mes dettes. Je révise en mon cœur tout ce que j’ai reçu d’autrui au cours de la journée, toute cette menue bonté – ou grande – de l’homme. » J’aime bien ce que dit un poème japonais cité par un philosophe chrétien récemment et trop vite disparu : « Quand brille la lune, le plus malheureux n’est pas l’aveugle, mais le muet. »6

1. Cf. FREDRICKSON, « The role of positive emotions in positive psychology. The broaden-and-built theory of positive emotions », American Psychologist, 56 (2001), p. 218-226.

2. Cf. MARUTA et , « Optimists vs pessimists. Survival rate among medical patients over a 30-year period », Mayo Clinic Proceedings, 75 (2000) n° , p. 140-143.

3. CONCILE VATICAN II, Décret Ad gentes sur l’activité missionnaire de l’Église, 7 décembre 1965, n. 2.

4. Cf. William R. SWINYARD & Michael L. RAY, « Effects of praise and small requests on receptivity to direct-mail appeals », Journal of Social Psychology, 108 (1979), p. 177-184.

5. Dominique PONNAU, La beauté pour sacerdoce, Paris, Presses de la Renaissance, 2004, p. 229.

6. Jean-Louis CHRÉTIEN, L’effroi du beau, « La nuit surveillée », Paris, Cerf, 1987, p. 73.

SESSION DE L'EMMANUEL 2020