“Proposer aux personnes une véritable transformation” – Rencontre avec Lionel Dalle

Rencontre avec Lionel Dalle, vicaire général du diocèse de Toulon et auteur du livre Le miracle de la gratitude – Pour goûter une vie nouvelle, qui a créé le Parcours gratitude.

Propos recueillis par Laurence de Louvencourt

Il est vivant ! : Être dans la gratitude, est-ce une attitude spécialement appropriée pour aujourd’hui ?

Lionel Dalle : C’est en tout cas particulièrement pertinent pour nous, Français, qui avons la réputation d’être les plus grands râleurs du monde ! (sourire). En Europe, ce n’est guère mieux. Déjà, en 2003, Jean-Paul II soulignait que le grand combat que l’Europe a à mener, c’est le combat de l’espérance (lettre apostolique Ecclesia in Europa). Or la gratitude est comme un anticorps à cette grave maladie qu’est la désespérance. Les symptômes de cette désespérance sont nombreux : très forte baisse de la natalité, et, à l’intérieur même de l’Église, crise de la foi, chute des vocations, abus en tous genres. La gratitude aide à voir que la vie ne peut se résumer aux problèmes et aux difficultés que nous rencontrons au quotidien mais qu’elle est aussi remplie de dons sublimes.

Comment est née l’idée de ce parcours ?

C’était en 2017, j’étais alors curé et je cherchais un thème de parcours à proposer à mes paroissiens pour le carême. La lecture du livre de Pascal Ide d’abord et aussi la découverte, sur Internet, que des “coachs de vie” profanes, enseignaient et faisaient pratiquer la gratitude comme un moyen d’être plus heureux, plus en forme, plus dynamiques, ont provoqué chez moi une prise de conscience. Nous, chrétiens, qui savons qui remercier pour tous ses bienfaits (le Créateur), nous pratiquons très peu la gratitude, alors que ces personnes la font mettre en œuvre à travers des techniques et des exercices, mais sans jamais remonter jusqu’à la source, Dieu. Alors, pourquoi ne pas se réapproprier la gratitude ?

Pourquoi un parcours plutôt qu’un autre type de formation ?

L’objectif est de proposer aux personnes une véritable transformation. Et se laisser transformer, être transformé, ça prend du temps ! Cela s’inscrit dans la dynamique des vertus que l’Église dans sa sagesse enseigne. C’est très simple à comprendre. Chaque fois que je pose un acte bon ou mauvais, cet acte s’imprime en quelque sorte en moi et peu à peu, finit par me “modifier”. Par exemple, à force de poser de petits actes de générosité, cela devient de plus en plus naturel pour moi de le faire et peu à peu, je finis par devenir généreux. Un parcours, au-delà d’un moment de gratitude, permet d’apprendre peu à peu, les uns avec les autres, à pratiquer cette vertu et à devenir des personnes qui vivent la gratitude, dans les moments joyeux comme dans les épreuves.

Ce parcours était-il ouvert à tous ?

Oui ! Comme je l’ai dit plus haut, les exercices de gratitude étant très pratiqués dans les méthodes de développement personnel, un tel parcours est une porte ouverte missionnaire extraordinaire pour rejoindre un large public ! Le choix du mot gratitude, assez extérieur à l’Église (où l’on parle plutôt d’action de grâce), est d’ailleurs intentionnel : cela permet de rejoindre des personnes loin de l’Église.

L’avez-vous vérifié ?

À la fin de ce premier parcours, un paroissien m’a présenté une jeune femme qui était assez éloignée de l’Église. Elle avait connu cette initiative par les réseaux sociaux. J’avais mis en effet en bandeau le mot gratitude sur la page Facebook de la paroisse et “acheté le mot” dans les 5 kilomètres autour de la paroisse. Cela permettait de faire apparaître cette annonce sur le fil d’actualité des personnes identifiées par Facebook comme potentiellement intéressées. Cette jeune femme, qui ne venait plus à l’église depuis de nombreuses années, est venue et a suivi les cinq soirées du parcours. Je lui ai demandé si elle songeait à revenir à la messe. Elle m’a répondu qu’elle était en réflexion. Cette rencontre a été pour moi comme un signe que ce parcours pouvait être, pour des gens comme elle, un chemin pour revenir vers Dieu.

Comment ce parcours a-t-il été pensé ?

Il s’agissait de proposer à mes paroissiens d’entrer, à l’occasion du carême, dans une démarche de conversion à partir d’une thématique à “travailler” ensemble. Choisir d’apprendre à vivre la gratitude, c’était une façon nouvelle et positive de vivre le carême. Plutôt que de faire des efforts pour nous débarrasser de ce qui nous conduit au péché, comme on a l’habitude de le faire chaque année, l’objectif était d’apprendre à remplir notre coeur de gratitude. Et cette vertu a des effets étonnants. La personne qui la pratique étant de plus en plus comblée, ce qui, en elle, est de l’ordre de l’addiction ou de la compulsion, tend à s’atténuer, voire à disparaître. La poétesse Marie Noël montre très bien (voir pages ???) qu’on a plus à gagner parfois à faire un examen de conscience sur ce qu’elle appelle les « dettes d’amour » plutôt que de vouloir « récurer son âme ». C’est un regard très actuel. Et vivre la gratitude peut véritablement être source de guérison.

En quoi consiste ce parcours concrètement ?

Il se déploie en cinq temps. Il propose de découvrir ce qu’est la gratitude ; que c’est une vertu ; qu’il est possible de la vivre vis-à-vis de soi-même ; dans les contrariétés ; et aussi dans les épreuves. Chaque temps comporte un petit apport théorique et amène à une mise en pratique par le biais d’exercices à faire et à répéter au quotidien. Il s’agit par exemple de faire l’effort de nommer concrètement pour quoi remercier Dieu aujourd’hui. Les personnes se retrouvent en petits groupes par échanger sur la façon dont ils ont reçu l’enseignement et vécu les exercices la semaine précédente.

Quels ont été les fruits de ce premier parcours ?

J’ai été d’abord surpris par l’impact qu’il a eu sur les catholiques fervents ainsi que sur des personnes plus éloignées de la foi, sur les jeunes et sur les personnes âgées, etc. Les chiffres peuvent être un bon indicateur : dans une paroisse de 450 personnes environ, nous nous sommes retrouvés avec un auditoire hebdomadaire de 300 personnes !

Les fruits sont-ils durables ?

Chez moi, oui, en tout cas ! Je note que je remercie plus facilement par exemple naturellement ceux de qui je reçois beaucoup. Et cela procure de la joie, à la personne remerciée comme à celle qui remercie. Je constate par ailleurs avec satisfaction qu’avec le livre de Pascal Ide, ce parcours, etc. la gratitude n’est plus tout à fait un mot tabou. Les chrétiens osent désormais le prononcer. Mais si on s’y intéresse de plus près, on s’aperçoit que la gratitude est en réalité un thème profondément biblique, notamment très présent dans les Psaumes : Israël fait sans cesse mémoire et met par écrit tous les bienfaits de Dieu dont il a bénéficié p o u r n e j a m a i s l e s oublier. Enfin, comme fruit encore plus durable, vivre la gratitude ici-bas nous prépare au ciel où nous vivrons dans la louange, qui est un fruit de la gratitude. De la gratitude jaillit la louange et la louange nourrit la gratitude en nos cœurs.

Et de ce parcours, est né un livre…

Plusieurs de mes amis curés m’ont dit qu’ils aimeraient pouvoir le proposer à leur tour dans leur paroisse. Je l’ai donc mis en ligne. Et un certain nombre de prêtres s’en sont emparés soit pour l’Avent (comme à Hyères), soit pour le carême. Selon le contexte local et les forces vives, ils ont soit redonné les topos eux-mêmes soit diffusé les vidéos existantes. Parfois, des laïcs se sont regroupés entre eux pour pouvoir le vivre ensemble. Le livre Le miracle de la gratitude est la mise par écrit du parcours. Il s’adresse à tous ceux qui veulent vivre la gratitude. Ce parcours peut se faire seul mais c’est beaucoup plus motivant de le faire à plusieurs ! Je conseille vivement d’essayer de constituer un petit groupe car le plus difficile est comme toujours de persévérer. Pouvoir s’encourager les uns les autres y aide beaucoup !

À Paray-le-Monial, le Christ s’est justement plaint de l’ingratitude des hommes…

Il est très frappant en effet que le Christ utilise ce mot lorsqu’il révèle à sainte Marguerite-Marie, au XVIIe siècle : « Voici ce cœur qui a tant aimé les hommes et qui ne reçoit en retour qu’indifférence et ingratitude… » Est-ce que nous mesurons la chance inouïe que nous avons d’être aimés d’un tel amour ? De recevoir sa grâce chaque jour ? L’amour de Dieu est un amour qui ne varie pas, qui ne dépend pas des circonstances de la vie. Aussi, nous pouvons être sans cesse dans la gratitude, même lorsque ces circonstances s’avèrent difficiles.

SESSION DE L'EMMANUEL 2020