Liturgie : pourquoi chantons-nous ?

Cet article fait partie du dossier thématique :La liturgie, l’Eglise en prière →

Le chant occupe une place de choix dans la prière chrétienne. Mais, au fond, pourquoi chantons-nous ? Quelle est la raison qui motive nos actes de chant ?

Par BERNADETTE MÉLOIS

Bernadette Mélois, directrice du Service national de pastorale liturgique et sacramentelle (SNPLS) de la Conférence des évêques de France.

Étrangement, c’est une vieille question dans l’histoire de l’Église. Il est facile de constater que toutes les sociétés chantent. Cela permet la reconnaissance mutuelle et provoque la cohésion d’un groupe. Comme société, composée d’hommes et de femmes, l’Église ne fait pas exception, elle chante. Mais son chant dépasse l’idée de cohésion, d’expression de la fête ou du deuil. Il est tout cela, mais il est bien plus, et ce “bien plus” intéresse l’Église depuis toujours.
En scrutant l’Écriture, elle a trouvé un premier élément de réponse dans les psaumes qui emploient à plusieurs reprises l’expression « chant nouveau » (Ps 39, 4 ; 95, 1 ; 97, 1 ; 143, 9 ; 149, 1). Ce « chant nouveau » est lié à l’action de Dieu qui donne aux humbles l’éclat de sa victoire (Ps 149, 4), autrement dit, qui les sauve. L’expression est toujours mise en relation avec une situation de salut. C’est à partir de cette observation que les Pères de l’Église ont tenté de donner une explication de la spécificité du chant chrétien.

Le chant nouveau

Clément d’Alexandrie – au début du IIIe siècle – dans un livre intitulé le Protreptique ose une explication. Le chant, dit-il, travaille l’homme au niveau des émotions. Tout meneur sait que le chant est un moyen d’unifier la volonté d’un groupe, voire d’infléchir cette volonté. Mais Clément assure qu’il existe un chant capable d’ouvrir un espace de liberté. Et ce chant est celui que chante le Christ, et qui diffère de tous les autres. Non par les merveilles qu’il annonce, mais parce qu’il a le pouvoir d’accomplir ce qu’il dit. Et ce chant unique est le « chant nouveau » dont parlent les psaumes.
Il n’est pas nouveau par opposition aux chants des chantres païens, il est nouveau de la nouveauté qu’apporte le Christ, nouveauté éternelle de la grâce divine. À ce point de sa réflexion Clément d’Alexandrie énonce avec une certaine audace : « Le Christ, je l’appelle un chant nouveau. » Là se trouve la clef de la spécificité du chant chrétien. Lorsque nous chantons dans la liturgie, nous sommes pris dans le chant du Christ qui nous précède et nous entraîne. « Le Christ Jésus, […] s’adjoint toute la communauté des hommes et se l’associe dans ce cantique de louange », dit la Constitution sur la liturgie (n° 83). Nous sommes saisis par le chant du salut que le Christ apporte et notre vie peut devenir chant et « chant nouveau ».
Il nous faut maintenant faire le passage du « chant nouveau » au chant des baptisés.

Les “sauvés” que nous sommes ne peuvent plus s’exprimer selon le mode ancien. Leur vie comme leur langage deviennent ceux du Royaume, et le chant qui sort de leur bouche en est le signe visible pour aujourd’hui.

Chant du salut

Le « chant nouveau » de la vie nouvelle que le Christ chante à l’intime de chaque baptisé se manifeste par le chant extériorisé par les fidèles rassemblés dans la liturgie. Mais ce chant de l’Église n’est pas seulement l’icône du chant du Christ, il en est l’accomplissement. Parce que le salut est advenu pour chacun, la forme la plus naturelle de la louange s’exprime par le chant. Le « chant nouveau » dans son expression vocale est ordonné au baptême. C’est dans le baptême que les fidèles trouvent la possibilité de nommer Dieu à travers des hymnes actuelles qui les font participer au chant du Christ. Marie donne l’exemple paradigmatique de ce nouveau langage. Après avoir accueilli le salut, elle laisse jaillir le « chant nouveau » et la production vive de son chant est en adéquation avec le salut qu’elle proclame. À bien y regarder, elle ne dit rien de nouveau, son chant est pétri de paroles connues qui rendent un son nouveau parce qu’elles qualifient désormais la réalité du salut reçu et vécu.

Chant du Corps du Christ

Le chant des baptisés, parce qu’il est chant du Royaume est également instrument de communion. Communion entre les baptisés, et communion entre Dieu et les baptisés. Plus encore lorsque l’assemblée chante, elle réalise la communion de ses membres en même temps qu’elle révèle son être véritable : elle est le Corps du Christ. Il y a une dynamique, inscrite dans l’acte baptismal, qui va du chant à la communion dans l’amour.
« L’union des voix exprime l’union des cœurs… » (J. Gelineau). La communion, n’est pas d’abord l’accord de multiples voix s’associant pour produire le chant – ce serait vider le chant de l’Église de son sens le plus profond. Pour Dom Guéranger, l’initiateur du mouvement liturgique, le chant de l’Église est la voix du Christ, en son corps ecclésial, qui chante le salut donné aujourd’hui et attendu en sa plénitude à venir.
Si nous savons d’expérience que le chant n’est jamais indispensable au rassemblement ecclésial, saint Augustin n’hésite pas à affirmer : « Je ne vois pas ce que les chrétiens peuvent faire de plus utile, de plus saint » parce que le chant est signe du salut en train de se réaliser, ici et maintenant.

Chant de l’homme sauvé

Le chant qui monte à nos lèvres requiert une participation, une adhésion, voire un total abandon de tout l’être. En traversant le corps de part en part, il saisit l’âme et l’esprit. Comme chant du Christ, il crée l’unité intérieure. C’est un homme ressuscité en Christ, qui se lève pour chanter le « chant nouveau ».
Nous chantons parce que ce chant a besoin de nos lèvres pour s’exprimer : « Ouvrons nos cœurs au souffle de Dieu, car il respire en notre bouche plus que nous-mêmes. » (Hymne de la Pentecôte) Dans la liturgie, qui est œuvre de Dieu, chanter agrège à cet honneur d’être la bouche du Christ qui chante en son Corps, l’Église.

Le chant de la foi

Le chant dans la liturgie permet l’expérience pascale parce que le chemin sonore qu’il emprunte fait passer de l’obscur au lumineux, de l’humain au divin. Il fait pressentir un au-delà des choses visibles. Il a la capacité de faire entrer l’assemblée qui célèbre dans l’intelligence du mystère de la foi au moment où elle le vit. Il ouvre un chemin à ceux qui prient en chantant et chantent en priant.
En recevant les mots du chant, le fidèle priant devient plus attentif au contenu de la foi, goûtée par l’intelligence et ravivée dans la mémoire par la répétition. Chanter dans la liturgie peut alors devenir une conduite de sagesse et de culte en vérité en même temps qu’un déploiement du plaisir de la foi, qui n’est autre que l’expérience du salut.

Le chant de la vie

Le chant liturgique n’est pas un chant comme les autres. Loin de n’être qu’un acte vocal, il est le lieu d’une rencontre avec le Christ. Quelque chose dépasse l’effectuation du chant. Quelque chose qui vient d’ailleurs et devant lequel il convient de s’effacer pour que le Christ fasse lui-même son œuvre dans et par le chant. Il active et entretient la connivence avec le chant intérieur qui porte l’âme chrétienne vers l’objet de son désir et se fait chemin de sainteté.
Saint Augustin affirme : « Si tu ne te détournes jamais de la vie vertueuse, ta bouche est muette, mais ta vie est une acclamation. » Mais la vie baptismale, qui transforme tout l’être, déborde des lèvres sous forme de chants.
Pourquoi chantons-nous ? Parce que le chant est le mode d’expression des baptisés. Il leur reste à consentir à la présence salvifique du Christ qui veut chanter en eux pour que le monde entende le « chant nouveau » et désire y prendre part à son tour. ¨

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