Liturgie – Pop louange – Worship : solution miracle ou mariage impossible ?

Cet article fait partie du dossier thématique :La liturgie, l’Eglise en prière →

Peut-on faire cohabiter la liturgie et les nouvelles formes de louange ? Faut-il imaginer d’autres espaces pour les gens loin de la foi ? Discussion à bâtons rompus.

Propos recueillis par GUILLEMETTE PRADÈRE

Markus Wittal est prêtre de la communauté de l’Emmanuel et compositeur.

Louis-Etienne de Labarthe est le directeur du Festival Jesus qui aura du 9 au 11 juillet 2021 à Paray-le-Monial.

Il est vivant ! De plus en plus d’assemblées de prière utilisent un style de musique “pop” : on parle souvent de Worship. Qu’est-ce que cela apporte à l’Église ?

Markus Wittal Beaucoup de nos contemporains, et en particulier les jeunes, sont touchés par la musique worship, parce qu’elle leur parle. L’Église a besoin des jeunes et de leur expression musicale, même si elle doit être purifiée. La liturgie elle-même est l’expression d’une culture de prière qui s’est développée à travers des siècles de Tradition. C’est tout un langage qu’il faut apprendre et dans lequel il faut entrer. Si certains sont touchés de manière immédiate par la liturgie, beaucoup ont besoin de découvrir d’abord la prière, à partir de leur expression culturelle.

Louis-Étienne de Labarthe Il me semble qu’il y a aussi un enjeu d’unité. Ce style musical de louange nous vient du monde évangélique. Selon l’analogie du corps de saint Paul (1 Co 12), l’unité du corps du Christ se fait quand chacun y a sa place. On a besoin les uns des autres. Il ne s’agit pas de se copier, mais d’accueillir les dons que Dieu fait à chacun. De plus, le pouvoir de la musique est d’unir. En chantant les mêmes chants, on dit les mêmes mots. Cela contribue à l’unité du corps du Christ.

Comment cette expérience de prière peut-elle s’articuler avec la vie ordinaire de l’Église qui s’exprime dans la liturgie ?

LEL Cette question n’est pas nouvelle. À toutes les époques, c’est la question de l’articulation entre la liturgie et les formes de piété populaires. Cela fait plus de 40 ans que la louange a été redécouverte dans les assemblées de prière. On peut dire que cette expérience a apporté un renouvellement de l’expression de la foi, dans la joie et la force de l’Esprit Saint et a trouvé son articulation avec la liturgie. Aujourd’hui, l’essor de ce style plus anglo-saxon relance la question du lien à la liturgie.

MW Cela peut sembler aux antipodes, mais il y a une grande complémentarité entre l’expérience de la louange où l’on s’engage par un élan du cœur en se mettant à l’écoute de l’Esprit, et la liturgie qui nous est donnée par l’Église. La worship permet le développement de la prière personnelle qui est essentielle pour que la liturgie ne devienne pas un rite rigide et désséché. La liturgie nourrit la prière, et la prière personnelle ouvre à une manière de célébrer la liturgie qui transforme la vie.

LEL Oui, il y a une complémentarité entre les styles musicaux et les types de prière. C’est ce que saint Paul dit aux Corinthiens : « Je vous ai donné du lait à boire, non de la nourriture solide, car vous n’en étiez pas capables » (1 Co 3, 2). Les deux, le lait et la nourriture solide sont nécessaires, à des moments différents. Je constate que la musique worship permet et nourrit une expérience sensible de Dieu. Elle touche parfois des gens qui sont très loin de l’Église. Mais on peut avoir besoin d’autre chose. Certains amis évangéliques m’ont partagé qu’à un moment, ils avaient ressenti le besoin de plus de silence, d’une prière plus structurée, d’un autre rapport à la parole de Dieu. Et tout cela, c’est justement la richesse de la liturgie. Inversement, ceux qui ont l’habitude de la prière liturgique peuvent être renouvelés par la prière de Worship, qui a aussi une grande profondeur.

MW J’aime bien cette image du lait et de la nourriture plus exigeante. C’est vrai que la Worship atteint plus directement le niveau émotionnel, avec parfois le risque de pousser en ce sens. Mais elle nous apprend à nous ouvrir à l’Esprit Saint et nous montre l’exigence de donner notre vie au Seigneur. La liturgie a un langage plus sobre et objectif, d’une très grande densité. Elle donne à entendre, à voir et à toucher la Parole de Dieu par les lectures, les prières, les rites, les gestes et la célébration des sacrements. Selon les jours, on peut être touché par l’un ou l’autre aspect. La liturgie, dans la durée, a la capacité de nous ouvrir à la dimension du mystère de notre foi et de nourrir l’homme intérieur.

LEL Dans les groupes de louange, on est plus libre de laisser jaillir l’Esprit chacun individuellement sous la conduite d’une équipe, dans une dimension subjective. Dans la liturgie, on participe d’abord intérieurement au sacrifice du Christ offert par le ministère du prêtre au nom de toute l’Église. Il y a donc une dimension plus objective de la louange, de la prière et du salut reçu. Mais l’Esprit Saint est à l’œuvre dans les deux.

MW Il me semble qu’une autre chose qu’on peut réapprendre de la Worship, c’est le ralentissement. Je m’explique. La prière de Worship reste très longtemps sur un même thème, elle nous fait demeurer sur une parole de l’Écriture, que l’on écoute et médite longuement. Ce ralentissement existe aussi dans la liturgie. Au cœur de la messe, le prêtre dit ce que le Christ a fait : « Il prit le pain, il le rompit et le donna à ses disciples… » Le prêtre prend le pain, mais il ne le rompt pas immédiatement. Toute la liturgie eucharistique est comme le déploiement de cette parole : préparation des dons, consécration, fraction du pain, jusqu’à recevoir l’Agneau de Dieu. Ce ralentissement est tellement important dans un monde ultrarapide, où l’on risque d’être dispersés par des impressions fortes qui se succèdent. Dans la tradition catholique, on sait l’importance du silence. Mais pour ceux qui n’ont pas encore fait cette expérience, la prière de Worship peut aider à entrer dans l’intériorité, à apprendre à garder une parole, à poser un acte du cœur. L’âme a besoin de plus de temps que notre esprit !

LEL Le risque, dans la liturgie comme dans les groupes de prière, c’est de s’habituer, de vivre les choses par automatisme, sans être vraiment présent, finalement dans un ritualisme. La liturgie n’est pas un spectacle. Chacun de ses participants doit la vivre de l’intérieur, non comme un acteur de théâtre. On court tous ce risque !

Concrètement, peut-on “mixer” les deux ? Est-ce que les chants de louange et de Worship peuvent renouveler la liturgie, ou bien est-ce incompatible avec l’esprit de la liturgie ?

MW Pour moi, il est clair que certains chants sont plus adaptés pour la louange libre, d’autres pour la messe, dont la forme est reçue de l’Église. Un discernement est toujours à faire.

LEL Ce n’est pas toujours simple de savoir si tel chant correspond mieux à l’un ou à l’autre. Il n’y a pas une frontière stricte. Il y a dans les veillées de louange des moments très intérieurs, parfois des temps d’adoration. On peut utiliser certains de ces chants après la communion par exemple.

MW L’Église a fait un discernement tout au long de son histoire. On le voit dans l’histoire du développement de la musique liturgique. La musique grégorienne, c’est un texte chanté sur une mélodie à l’unisson, dans sa sobriété et sa beauté. Puis on a découvert l’harmonie, qui touche davantage les émotions. L’Église a accueilli sa richesse dans la liturgie. Avec la musique pop, c’est le rythme qui entre dans la liturgie, une musique qui touche plus les sens, le corps, et qui a besoin de purification pour être mis au service de la gloire de Dieu. Benoît XVI nous a alertés sur de possibles dérives. En même temps, on voit qu’il y a dans certaines cultures, je pense aux cultures africaines en particulier, un autre rapport au corps, au rythme, à la danse et une intégration assez naturelle et ajustée du rythme dans la liturgie.

LEL Parfois la joie semble exubérante , mais le jour de la Pentecôte on a cru que les apôtres étaient ivres ! Il me semble assez naturel que lors de certaines grandes fêtes, la liturgie s’achève en une louange prolongée, avec le déploiement d’instruments. Bien sûr, pas chaque jour ! La liturgie justement, par les rites, le cycle du temps liturgique, etc. nous éduque à la temporalité et purifie nos émotions.

Souvent dans la Worship, le groupe musical a la première place, alors que dans la liturgie, c’est le célébrant. Quels critères donner pour que chacun ait sa juste place ?

MW Le critère premier, dans la liturgie, comme dans la louange et la Worship, c’est que tout soit au service du Seigneur et non d’une personne ou d’un groupe. Que le Seigneur soit le centre ! L’art de la prière et de la liturgie, c’est de placer entièrement la force de la musique au service du Seigneur et du mystère qui s’accomplit. L’artiste fait une œuvre, mais celui qui touche les cœurs, c’est le Seigneur. Bien sûr le prêtre a un rôle particulier. Il célèbre in persona Christi, mais il se donne aussi avec sa personnalité. L’artiste, comme le prêtre, doit être transparent à l’action du Seigneur. Que tout soit au service de la gloire de Dieu et du salut des hommes.

Finalement, tout cela touche au désir de rejoindre les gens. Quel est le rapport entre la liturgie et la mission ?

MW En fait, nos échanges font ressortir combien nous avons besoin, dans l’Église catholique, de lieux et de moments forts de prière autres que la liturgie. La messe est la source et le sommet de la vie chrétienne. À côté du sommet, il faut d’autres lieux.

LEL La liturgie est faite pour les disciples de Jésus qui s’y abreuvent comme à la source, partent dans le monde et reviennent l’offrir en sacrifice avec tout ce qu’ils ont vécu. Que faire pour ceux qui ne sont pas encore disciples ? Dans un monde chrétien, la messe était le tout de la vie paroissiale, mais aujourd’hui il est urgent de repenser des lieux d’accueil et de cheminement pour eux.

MW Traditionnellement dans l’Église, l’accueil des personnes se fait en trois phases : l’évangélisation, qui permet la rencontre du Seigneur et amène à demander le baptême ; le catéchuménat, qui prépare au baptême ; et après le baptême, la mystagogie, qui est un apprentissage de la vie chrétienne par la liturgie sacramentelle. Nous pensons toujours à la phase trois. Or dans l’envoi en mission (Mt 28, 19-20), le Seigneur dit : “Faites des disciples et baptisez-les.” L’un des enjeux aujourd’hui est de réfléchir à la manière de “faire des disciples” et d’avoir des lieux où les gens peuvent faire cet apprentissage.

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