« La gratuité existe » – Trois réactions à Fratelli Tutti

Que retirent les chrétiens de la lecture de l’encyclique Fratelli tutti du pape François sortie le 3 octobre 2020 ? Nous avons demandé leurs retours à quelques membres de la Communauté de l’Emmanuel.

Lire l’encyclique

Myriam (Belgique) : « La gratuité existe. »

Ce qui m’a touché particulièrement, c’est une petite phrase coincée entre le constat terrible de « ces situations de violence [qui] se multiplient douloureusement en de nombreuses régions du monde, au point de prendre les traits de ce qu’on pourrait appeler une troisième guerre mondiale par morceaux » (n°25) et les propositions du Pape pour mettre en œuvre « l’amitié sociale » (n°99). Quel vertige devant la taille de ce défi !

Mais une phrase change tout : « La gratuité existe. C’est la capacité de faire certaines choses uniquement parce qu’elles sont bonnes en elles-mêmes, sans attendre aucun résultat positif, sans attendre immédiatement quelque chose en retour. » (n°139).

Me vient à l’esprit la multiplication des pains (Jean 6, 5-14). Le jeune garçon donne ses 5 poissons et ses 2 pains, probablement sans illusion : ce n’est pas avec si peu que la foule sera nourrie… Le défi n’est pas d’obtenir un résultat, mais de (se) donner gratuitement, par amour, là où on est, comme on est. Le Seigneur multipliera. « L’amour de l’autre pour lui-même nous amène à rechercher le meilleur pour sa vie. Ce n’est qu’en cultivant ce genre de relations que nous rendrons possibles une amitié sociale inclusive et une fraternité ouverte à tous ». (n°94)

94. L’amour implique donc plus qu’une série d’actions bénéfiques. Les actions jaillissent d’une union qui fait tendre de plus en plus vers l’autre, le considérant précieux, digne, agréable et beau, au-delà des apparences physiques ou morales. L’amour de l’autre pour lui-même nous amène à rechercher le meilleur pour sa vie. Ce n’est qu’en cultivant ce genre de relations que nous rendrons possibles une amitié sociale inclusive et une fraternité ouverte à tous.

139. Cependant, je ne voudrais pas limiter cette approche à un genre d’utilitarisme. La gratuité existe. C’est la capacité de faire certaines choses uniquement parce qu’elles sont bonnes en elles-mêmes, sans attendre aucun résultat positif, sans attendre immédiatement quelque chose en retour. Cela permet d’accueillir l’étranger même si, pour le moment, il n’apporte aucun bénéfice tangible. Mais certains pays souhaitent n’accueillir que les chercheurs ou les investisseurs.

Arnaud : « Faire émerger la culture de la rencontre »

J’ai commencé à me plonger dans cette encyclique, avec joie et baigné de mon quotidien au sein du Rocher.

Une première chose m’a rejoint tout de suite : la mise en miroir de l’Évangile du Bon samaritain qui ouvre ce texte avec la personne de Charles de Foucauld qui le conclut. Qu’a donné le Bon samaritain ?  D’abord son temps (un bien précieux pour nous tous). Qu’a donné Charles de Foucauld, comme frère ? Son temps, sa vie.

Au delà d’une compréhension des enjeux globaux de fraternité, de paix, d’accueil entre les peuples, les pays, les continents, j’ai été interpellé par la radicalité et l’urgence de la mobilisation de chacun, comme un appel à être artisans de paix autour de nous, en prenant notre part comme bâtisseurs de la civilisation de l’Amour, ici et maintenant.

J’ai été particulièrement touché par le paragraphe 215 dans lequel le pape nous invite à un nouvel art de vivre centré sur la rencontre de l’autre. Comment dans nos actions, nos métiers, nos familles, nos quotidiens, nos vies, pouvons-nous convertir nos cœurs à cette nouvelle culture de la rencontre ? Comment faire pour que nos regards, nos pensées soient éclairés d’une lumière nouvelle ? Cela me rejoint tout particulièrement dans mon engagement au Rocher dans la mesure où nous avons affirmé comme une de nos missions, à partir de ce que vivent les équipes sur le terrain, de contribuer à faire émerger cette culture de la rencontre. Un joli programme dans notre chemin vers la sainteté.

215. « La vie, c’est l’art de la rencontre, même s’il y a tant de désaccords dans la vie ».[…] À plusieurs reprises, j’ai invité à développer une culture de la rencontre qui aille au-delà des dialectiques qui s’affrontent. C’est un style de vie visant à façonner ce polyèdre aux multiples facettes, aux très nombreux côtés, mais formant ensemble une unité pleine de nuances, puisque « le tout est supérieur à la partie ». […] Le polyèdre représente une société où les différences coexistent en se complétant, en s’enrichissant et en s’éclairant réciproquement, même si cela implique des discussions et de la méfiance. En effet, on peut apprendre quelque chose de chacun, personne n’est inutile, personne n’est superflu. Cela implique que les périphéries soient intégrées. Celui qui s’y trouve a un autre point de vue, il voit des aspects de la réalité qui ne sont pas reconnus des centres du pouvoir où se prennent les décisions les plus déterminantes.

Joyce (Philippines) : « Le monde préfère avoir des “partenaires” que des “prochains” »

Il y a beaucoup de beaux passages. En général, j’ai beaucoup aimé la culture de la rencontre qu’on retrouve partout dans l’encyclique. Les citations qu’utilise le pape sont un exemple de cette culture de rencontre : s’il nomme les “petites” églises (Croatie, Inde, Australie…) et cite largement le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb, le Pape évoque aussi des penseurs tels que Paul Ricœur, Gabriel Marcel et Georg Simmel. Il fait aussi référence à un film de Wim Wenders et à une samba du compositeur brésilien Vinicius de Moraes.

S’il fallait choisir un passage qui m’a particulièrement touchée, ce serait le numéro 102 qui, en partie, résume le document : le monde préfère avoir des “partenaires” que des “prochains”. Le partenaire nous procure des “intérêts déterminés” quand le prochain peut inclure les malades, les pauvres les personnes âgées qui ne peuvent rien nous donner en retour.

102. Quelle réaction une telle narration peut-elle provoquer aujourd’hui, dans un monde où apparaissent et grandissent constamment des groupes sociaux qui s’accrochent à une identité qui les sépare des autres ? Comment peut-elle toucher ceux qui ont tendance à s’organiser de manière à empêcher toute présence étrangère susceptible de perturber cette identité et cette organisation auto-protectrice et autoréférentielle ? Dans ce schéma, la possibilité de se faire prochain est exclue, sauf de celui par qui on est assuré d’obtenir des avantages personnels. Ainsi le terme ‘‘prochain’’ perd tout son sens, et seul le mot ‘‘partenaire’’, l’associé pour des intérêts déterminés, a du sens.

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