Gratitude et don : deux clés pour le monde du travail.

Rencontre avec Benjamin Pavageau, Directeur de la formation continue et du coaching à l’Ircom et titulaire de la chaire Leadership (en partenariat avec Turningpoint)

Propos recueillis par Il est vivant !

De nombreuses études mettent en lumière que le monde du travail est en quête de sens, de “bonheur” ; cela s’explique probablement par l’instrumentalisation croissante des hommes par la logique financière[1]. Or seulement 44 % des actifs français jugent que leur travail est reconnu à sa juste valeur par leur entreprise ou la structure qui les emploie [2]. De cette situation résultent la souffrance exprimée par nombre de salariés et ses conséquences : absentéisme, arrêts maladie, perte de sens, burn-out, etc. Les propositions de réponses apportées sont pour la plupart centrées sur la promotion d’un bonheur factice, plus que sur les clés d’une vie accomplie. Mais le bonheur au travail ne se décrète pas, il est plutôt un fruit de la reconnaissance du don de soi et de la gratitude qui en découle. Le don, qui était un impensé dans le management, retrouve donc ses lettres de noblesse.

Le don et la gratitude ont-ils leur place dans le travail ?

Le travail implique la personne, l’engage dans sa liberté et sa créativité au-delà d’un calcul utilitariste. Certains salariés vont même jusqu’à prendre des risques personnels, par dévouement et sens de la responsabilité, souvent en dépassant leur rôle. Il s’agit donc bien d’un don, dans la mesure où il pourrait ne pas être fait et où il nécessite un dépassement de soi, soit un coût et un risque. Dans une certaine mesure, ce don au travail a des effets positifs, tels que la satisfaction, la performance, etc. Et la reconnaissance et la gratitude sont toujours en jeu dans le don : elles sont plus fondamentales que l’attente d’un retour.

Le témoignage qui suit, raconté quatre ans après les faits, permet de repérer comment le don peut générer une forte gratitude, qui résiste au temps. Ce “petit” don au début d’une collaboration, qui n’a pas été perçu comme une manipulation grâce au message qui l’accompagnait, a généré en retour un désir de se dépasser.

Anne, ancienne collaboratrice d’un chef de service dans l’industrie témoigne : « J’ai repris mon poste après un an de congé sabbatique. C’était difficile de retrouver ma place. Mon nouveau chef m’a donné quelques centaines d’euros de prime, au regard de ce que j’aurais fait l’année précédente, si j’avais été là… Il m’a dit : « Voilà, c’est symbolique, mais c’est l’occasion de te montrer qu’on est content de t’accueillir, et qu’on croit en toi ! » Autrement dit, la prime m’était offerte avant que le travail ne soit fait. Cela m’a donné envie de me dépasser, de faire du bon boulot. Cet acte m’avait tellement touchée. Oui, c’était la plus petite prime que je n’aie jamais reçue mais c’est celle qui, symboliquement, avait le plus de valeur. J’ai trouvé la démarche très élégante : c’était une manière simple et concrète de montrer que j’étais attendue et que mon travail est, a priori, utile et apprécié. Avec un tel management, j’avais plutôt envie de faire les choses bien. Si j’évalue son leadership, c’était beaucoup de reconnaissance, donnée a priori. J ’ai surtout été touchée par le commentaire qui l’accompagnait : les mots, le ton et la manière dont c’était dit. Je ne me suis jamais sentie “obligée” par cette prime. Je n’ai pas eu l’impression qu’on essayait de m’acheter ! Et quatre ans après, je peux dire que cela s’est vérifié. »

Une telle logique a-t-elle des bienfaits pour une entreprise ?

C’est évident. Des enquêtes ont montré qu’entrer dans la logique du don et de la gratitude avait même des effets bénéfiques sur la performance financière des entreprises ! Ainsi, une étude a été récemment menée sur un réseau de fournisseurs dans l’industrie de la mode à New York, particulièrement performant[3]. Au-delà de la recherche de l’excellence de la fabrication, ces différents acteurs sont engagés dans la coopération par la recherche du bien mutuel. Un dirigeant explique : « Il est difficile de comprendre, pour un observateur de l’extérieur, qu’on se lie d’amitié avec ces gens – des “amis d’affaires”. Vous vous intéressez à ce qu’ils font en dehors des affaires puis vous avez confiance en eux et en leur travail. » Au-delà de la transaction économique, ces acteurs sont embarqués dans un réseau de don et de gratitude, par exemple à travers les précautions qu’un client va prendre envers son fournisseur pour lui éviter des difficultés financières.

Alors, comment entrer dans la gratitude au travail ?

Il me semble que le plus important est d’abord de repérer qu’elle est déjà bien présente dans notre vie professionnelle.

Lors d’interventions en entreprises, j’ai fait en ce sens deux constats très surprenants et qui donnent beaucoup d’espérance. Le premier est issu d’entretiens sur le parcours de vie de dirigeants ou managers, choisis de manière aléatoire : la gratitude par rapport aux dons reçus de la part de mentors et de figures exemplaires, tient une place centrale dans leur développement. Et près de la moitié d’entre eux relient cette capacité de gratitude à leur éducation chrétienne.

Le deuxième constat provient d’interventions au sein d’équipes de direction. Lorsqu’ils travaillent sur leur histoire commune, il se trouve toujours au moins l’un de ses membres pour partager l’importance, en référence à ses valeurs chrétiennes, de cet “esprit de gratitude”. Et l’échange d’histoires authentiques favorise la diffusion de cet esprit (par contagion) au sein de l’équipe dirigeante.

Le don de la grâce et de la gratitude est là, comme une source prête à jaillir dans le monde du travail. Et si nous prenions le temps de désensabler cette source vitale ? Pour ce faire, laissons-nous inspirer par ces mots de Saint Exupéry : « De mon travail, je n’ai jamais rien reçu qui comptât quand il n’était qu’objet d’échange au tarif kilométrique des pilotes de ligne. Mon travail ne valait rien si, en même temps qu’il me nourrissait matériellement, il ne me faisait point être de quelque chose. S’il ne me faisait point pilote d’une ligne, jardinier d’un jardin, architecte d’une cathédrale, soldat d’une France. Si nos créations de lignes nous enrichissaient le cœur, c’est à cause des dons qu’elles exigeaient de nous. La ligne naissait de nos dons. Une fois née, elle nous faisait naître. Si aujourd’hui je retrouve un camarade, je puis lui dire : “Te souviens-tu ?…” C’était une époque merveilleuse puisque, noués par les mêmes dons, nous nous aimions les uns les autres. » (Antoine de Saint Exupéry, message aux soldats volontaires américains, 1941).

1. L’esprit malin du capitalisme – comprendre la crise qui vient, Desclée de Brouwer, 2019.

2. Étude de la Fondation Jean Jaurès, Inutilité ou absence de reconnaissance : de quoi souffrent les salariés français, jean-jaures.org, 3 octobre 2018.

3. Caleb Bernacchio, 2018.

SESSION DE L'EMMANUEL 2020