Gilles du Boullay – portrait d’un compositeur

Cet article fait partie du dossier thématique :La liturgie, l’Eglise en prière →

Un certain nombre de chants du “carnet vert” portent la mention “Parole et musique : G. du Boullay”. Ce membre de la Communauté de l’Emmanuel en a marqué l’histoire musicale pendant trente ans.

Par BERNADETTE MÉLOIS

Gilles du Boullay est retourné au Père le 15 novembre 2003, au terme du développement inéluctable d’une maladie génétique évolutive. Il avait 50 ans depuis quelques mois.

Il n’a que 3 ans lorsque des difficultés motrices chez son frère aîné, Alban, font détecter la maladie qui creusera pour chacun un sillon de souffrance la plupart du temps ignorée par leur entourage. Car si le handicap est évident, la douleur, qui ira croissant au cours du temps, Gilles n’en parle pour ainsi dire jamais ou à mots couverts.
Pour comprendre la discrétion de Gilles, il faut remonter à son enfance où, selon ses propres mots, « traîné devant de grands professeurs, entourés de leurs aréopages », il lui fallait subir des examens médicaux, non pas tant pour chercher une solution ou un traitement que pour être observé comme un cas d’école « nu sur une estrade ». Gilles a alors appris à garder pour lui ses sentiments. Soumis dès l’âge 10 ans à l’épreuve récurrente des opérations chirurgicales, il se réfugie dans les études, seul domaine où il peut rivaliser avec ses camarades de classe. À l’époque, la vie est pour lui « quelque chose de douloureux ». Heureusement, dans la famille du Boullay, les parents Arnauld et Louise partagent avec leurs deux fils une arme de combat contre l’abattement : l’humour. Un humour qu’ils manient avec liberté et grande délicatesse pour le réconfort de tous.

À côté des études, Gilles et Alban se lancent dans la musique. Alban joue de la batterie, tandis que Gilles se forme par lui-même au clavier. Avec des amis, ils montent un petit orchestre : jazz et rock au programme. Mais la batterie n’est pas du goût des voisins. Alors Gilles et Alban investissent une pièce chez les sœurs de l’Assomption qui, en contrepartie, leur demandent d’animer des messes. Pour Gilles, c’est le déclic spirituel. Il découvre la richesse des textes de l’Écriture et de la liturgie. La joie et la simplicité des sœurs lui révèlent quelque chose de la présence de Dieu et de son action. C’est à L’Assomption qu’il est mis en contact avec le Renouveau et la Communauté de l’Emmanuel naissante. Là, dit-il « je me suis senti accueilli, compris au-delà des mots. J’ai découvert le Seigneur comme une personne vivante dans ma vie, qui m’aimait et voulait mon bonheur ».

Le compositeur

Lorsque Gilles arrive dans la Communauté, elle n’a pas encore de répertoire propre. La louange se fait au rythme de chants protestants tel Il est vivant ! ou Tu es la plus belle, voire des chants issus de la tradition orthodoxe comme Béni es-tu, Seigneur mon Dieu. En vue des premières sessions d’été à Paray-le-Monial, en 1975, Gilles et Françou Malcor (bientôt Morin) vont donner naissance au premier carnet Il est vivant ! en choisissant parmi les chants de paroisse, ceux susceptibles de convenir à la prière de louange.

À la suite des voyages de Pierre Goursat et quelques frères aux États-Unis, en 1976, commencent un travail de traduction de chants de louange américains et parallèlement, une réelle activité créatrice propre à la Communauté. Jusqu’à sa mort, Gilles composera des chants et pas seulement pour la louange ou la liturgie. Sa culture musicale marquée par le jazz, la bossa-nova, la comédie musicale rock Godspell – qui a soulevé l’enthousiasme entre 1972 et 1977 –, autant que sa culture classique, le baroque en particulier, ont libéré chez lui des espaces de créations multiples. Aussi a-t-il donné vie à des compositions spirituelles plus personnelles ou à caractères humoristiques en vue de moments de détente communautaire. comme « C’est une chanson sans calcium/ chantée par un pauvre homme/qui a mauvaise mine… », « J’ai de la joie, oui, dans mon cœur… » ou « Je veux chanter pour toi » composé en vue d’un spectacle sur Dominique Savio. Il est le seul frère de la Communauté à avoir traversé autant de genres, tant au niveau de l’écriture de textes que de l’écriture musicale.

Le chant d’une vie

“Jésus est le chemin”, “L’Esprit qui nous est donné”, “Père, Seigneur du ciel et de la terre”, etc. autant de chants composés par Gilles.

Gilles était orthophoniste, mais dans l’incapacité d’assumer un travail suivi, ayant commencé à s’intéresser à la musique et au chant, il en a fait son activité principale qui est devenue son service au sein de la Communauté, sa part dans l’œuvre de Dieu. Ses premières compositions – la Messe de Saint-Germain-des-Prés, en 1976, et « Jésus, Jésus doux et humble de cœur » un peu plus tard – inscrivent la vie de Gilles dans la grâce eucharistique communautaire. Gilles a fait à Dieu l’offrande de sa vie en acceptant un célibat non choisi, mais offert. Ce que reflète la première lecture de la messe d’action de grâce qui a suivi sa Pâque : Je vous exhorte donc frères… à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là la juste manière de lui rendre un culte (Rm 12, 1). Gilles a donc offert sa vie comme un chant gratuitement lancé vers le ciel et dont les chants qu’il a composés sont les multiples expressions passées au creuset du temps et de l’épreuve. En 1993, il livre l’expression de son abandon à la volonté du Père, dans le chant « Seigneur, je t’appartiens… entre tes mains je m’abandonne, que ta volonté se fasse en moi » et en 2003, au seuil de la vie éternelle, il confie ce qui est la source de sa joie intérieure et la substance de sa prière depuis quelques années « Aimé de Dieu… au plus profond de toi, il forme sa demeure ».

Gilles a mis en chant les mots qui l’habitaient dans la prière. Aussi son inspiration est-elle profondément biblique, même si poétiquement retravaillée. Ses chants dessinent un itinéraire spirituel fait d’étapes heureuses – « Tu es la vraie lumière », « Chante, ô mon âme », « Louez d’une voie forte » – de temps de foi ou d’épreuves – « Seigneur, entends le cri de ma prière », « Croix de lumière » – et de moments de grâce et d’apaisement – « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange », « Nous attendons notre vie du Seigneur… la joie de notre cœur vient de lui ». Mais Gilles a aussi répondu à des commandes qui nécessitaient non plus de laisser jaillir le fruit de sa prière, mais de trouver dans le répertoire médité des Écritures les éléments nécessaires pour répondre à la demande. Ce fut le cas pour « Jésus est le chemin » (JMJ 89) et « L’Esprit Saint qui nous est donné » (JMJ 91), mais aussi pour la retraite communautaire de l’Emmanuel en 1990 : « Alléluia, Jésus Sauveur. » Gilles a chanté l’action de grâce et, grâce à lui, la Communauté et plus largement l’Église, ont chanté et chantent dans la joyeuse ivresse de l’Esprit aux bons comme aux mauvais jours.

Un travailleur infatigable

Gilles a mis en chant les mots qui l’habitaient dans la prière. Ses chants dessinent un itinéraire spirituel fait de diverses étapes.

Gilles a appris le clavier par lui-même. De la même manière, il s’est formé à la composition et à l’harmonie sans jamais relâcher son souci de bien faire et d’approfondir ses connaissances pour mieux servir le chant dans la Communauté et l’Église. Il ne s’agissait pas pour lui d’un passe-temps sympathique, mais d’un véritable travail. Ceux qui ont travaillé avec lui savaient son exigence délicate : Bruno Pouzoullic avec les premières casettes, les Penhard avec qui il a composé, harmonisé, orchestré, une grande quantité de chants depuis leur vie commune aux Genêts dans les années 1980, puis leurs retrouvailles à Lourdes dans ses dernières années. De même les personnes extérieures à la communauté, tel Philippe Malidin avec qui il a enregistré nombre de CD.
En 1981, à ma demande, Gilles a composé sa première orchestration, c’était pour le chant « Debout, resplendis » de Jean-Marc Morin. Il a ensuite harmonisé un grand nombre de chants qui arrivaient au service chant et musique, et orchestré tous ceux enregistrés à cette époque. Il avait une grande attention aux différents styles, cherchaient les sons numériques et les instruments qui correspondaient le mieux, variait les approches. Il se tenait au courant des évolutions en matière d’approche musicale pour s’adapter et répondre aux attentes. Pour lui, rien n’était acquis, il cherchait toujours à avancer, à évoluer, à parfaire.
Il avait cette exigence pour ses propres compositions, étant capable d’un regard critique constructif sur ce qu’il avait écrit. Attentif aux remarques des professionnels, il faisait toujours plus attention à ses textes pour en gommer les défauts sans en perdre la fraîcheur.

La croix glorieuse

Gilles a fait de « la souffrance acceptée la source d’une effusion de l’Esprit » rejaillissant sur tous ceux qui l’ont approché (combien de frères et sœurs, impossible à nommer ici), ont trouvé auprès de lui la paix profonde, cette brise légère balayant soucis et difficultés, la joie inaltérable, l’humour vivifiant, la simplicité réconfortante, l’ouverture à la vie et aux autres. Grâce à lui, nous avons goûté et goûtons encore « comme est bon le Seigneur ! ». ¨

Témoignage : « La musique et la louange le transportaient »

Je garde en mémoire le souvenir d’un homme discret, d’une grande gentillesse, avec un regard profond rempli de douceur. C’était agréable de travailler avec lui, car il savait écouter. Écouter les mots de la Bible qu’il a souvent mis en musique, écouter les solistes ou groupes de chant qu’il a accompagnés, écouter les idées des autres pour inventer de nouveaux projets d’évangélisation par la musique et le chant. Ses compositions ont des mélodies très chantantes, et leur rythme épouse les mots d’une belle manière. Il avait une façon bien particulière d’accompagner avec une ligne de basse bien soutenue, pleine de swing, donnant au chant beaucoup de vie. Quand je le revois au clavier, c’est son visage souriant qui me revient : on aurait dit qu’il était aux anges ! La musique et les chants de louange le transportaient vraiment. Comme Django Reihnardt l’a fait avec sa guitare, avec une main gauche très diminuée, Gilles a su tirer le meilleur de ses mains ! Pour la gloire de Dieu et la joie de tous ! ¨

PAUL CRAIPEAU, Chef de chœur invité des sessions de chants à Paray-le-Monial, 1993-1996

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