40 ans des sessions de Paray-le-Monial

Laurent Landete« C’est le temps de la Miséricorde ! »

Depuis 1975, des milliers de personnes participent l’été à Paray-le-Monial (Bourgogne), aux sessions internationales organisées par la Communauté de l’Emmanuel. A cette occasion, le magazine Il est vivant! a publié un numéro truffé de témoignages, à distribuer largement autour de soi et qui touche déjà bien au delà de nos cercles habituels. Ci-dessous, nous publions dans son intégralité un entretien avec Laurent Landete, modérateur de la Communauté, pour revenir sur les fruits portés par ces sessions depuis 40 ans.

Ilestvivant! Selon vous, quels ont été les apports majeurs des sessions de Paray-le-Monial depuis 1975 ?

Laurent Landete Elles sont nées – à l’initiative de Pierre Goursat – dans un contexte ecclésial très difficile : pratique en chute libre, adhésion au magistère remise en cause, sacerdoce contesté, vie spirituelle dévalorisée, évangélisation suspectée de prosélytisme, liturgie trop souvent négligée. Les sessions ont été un facteur déterminant dans le renouveau récent de l’Église, en France et au-delà. Au fil des années, s’est ainsi déployé depuis Paray – bien au-delà de l’Emmanuel – un renouvellement de l’audace missionnaire des baptisés, de l’appel au sacerdoce, de la vie dans l’Esprit Saint, de la liturgie, des chants et de l’adoration eucharistique. En effet, la pratique de l’adoration du Saint-Sacrement était considérée comme désuète et avait quasiment disparu. Il ne fallait pas « chosifier le Seigneur », entendait-on.

Petit à petit, on s’est aperçu qu’à l’inverse, l’adoration portait de nombreux fruits : vocations, don de soi, attachement au Christ, etc. Aujourd’hui, on reconnaît qu’elle est source de grâces pour la vie chrétienne et pour la mission. Plus elle est au cœur de la vie d’une communauté, plus le rayonnement est intense : c’est devenu évident.

À cette même époque, l’adhésion à l’enseignement de l’Église et à la parole du Pape était fragilisée, y compris parfois par les pasteurs eux-mêmes. Les sessions ont permis de témoigner que le magistère était accessible aux hommes de bonne volonté. Depuis 1975, se sont succédé des centaines de témoins ayant le souci de conduire les chrétiens dans la fidélité à l’Église. Si on faisait le bilan du nombre d’heures d’enseignement qui ont été données dans ce sens, nous serions émerveillés ! Des centaines de milliers de personnes sont venues s’imbiber de ces grâces, avec le désir, à leur retour, de demander à leur curé : « Évangélisons, adorons, présentons l’enseignement de l’Église positivement… » De nos jours, dans bon nombre de paroisses, les séminaires ou les centres de formation, l’adhésion à la parole de l’Église, « Mère et Éducatrice » (cf. saint Jean XXIII) se vit beaucoup plus paisiblement. Les sessions ont, pour leur part, contribué à cette solidité ecclésiale.

Enfin, ce “modèle” a fait école et se reproduit maintenant quasiment à l’infini : il existe désormais une multitude de propositions conçues à l’identique (dans les mouvements, les communautés, et même dans les diocèses). Il ne s’agit pas de s’en enorgueillir. Cela a été donné.

debut-sessions-700

IEV Il semble aussi que le message de Paray-le-Monial soit mieux connu aujourd’hui…

LL C’est manifestement un autre fruit des sessions. À Paray, le Christ nous montre son Cœur. Et nous découvrons que le Cœur de Jésus, c’est Jésus lui-même ! Il nous rappelle tout simplement que Dieu est amour, douceur, tendresse, patience. Dans les années soixante-dix, on avait tendance à proposer la foi de manière assez cérébrale. Ce message, même s’il n’était pas nouveau, est arrivé à point nommé. Paray-le-Monial, c’est le plus court des pèlerinages, mais qui réclame un réel déplacement : « De la tête au cœur. » Et c’est toujours d’actualité ! C’est l’antidote contre les « chrétiens de salon », comme dirait le pape François. « Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes, et toi en particulier. » Dieu s’adresse à chacun : « Tu es, toi, la personne que j’aime. » C’est saisissant quand on y pense ! Il vient mendier notre amour. C’est tout le sens de l’adoration eucharistique, qui renouvelle la relation que chaque homme est invité à établir avec lui.

Jésus dit enfin à sainte Marguerite-Marie : « Je veux que tu me serves d’instrument pour attirer les cœurs à mon cœur. » C’est cela, l’évangélisation. Seuls ceux qui découvrent ce Cœur, peuvent attirer à ce Cœur. « Seul les cœurs parlent aux cœurs », disait aussi le cardinal Newman. L’évangélisation, ce n’est pas faire du chiffre, recruter de nouveaux adhérents. Non. Évangéliser, c’est attirer à cet Amour. Dans l’histoire, chaque fois que l’Église touche le fond, le Seigneur ramène à l’essentiel : la Charité. L’Église est née de l’Amour. Elle n’a que l’Amour à recevoir et à donner.
Ce qui me touche, dans ma mission, c’est de découvrir que ce message est universel, il rejoint toutes les cultures : j’ai vu une statue du Sacré-Cœur dans un bidonville au Brésil, dans la maison d’une famille pauvre au fin fond de la campagne en Asie, mais aussi en Afrique. Ce message s’est propagé dans le monde entier depuis plus de trois siècles.

IEV Depuis 1975, les sessions sont à la fois toujours les mêmes et toujours nouvelles : qu’est-ce que ce renouveau constant révèle ?

LL Les sessions sont une sorte de tremplin pour le renouveau de ce temps. Ce qui est toujours central, c’est l’attachement au Christ. Mais nous ne pouvons pas faire l’impasse de l’amour fraternel. Portées par une communauté, les sessions de Paray-le-Monial peuvent donner le témoignage d’une vie fraternelle. Jean Vanier dit : « Si les hommes perdent le sens de la vie fraternelle, ils mourront. Notre humanité ne survivra pas si nous ne sommes pas saisis par cet amour. » L’urgence est de bâtir la « civilisation de l’Amour » (cf. saint Jean Paul II). Cet amour se reçoit pleinement de l’adoration : la vie de prière n’est pas enfermement dans une bulle. Cette bulle est appelée à éclater pour que soit partagée l’attention au prochain le plus proche. N’allons pas trop vite « aux périphéries », pour nous dédouaner du regard porté sur celui qui nous est très proche. Peut être aussi « périphéries » celui qui est à côté de moi : l’ai-je repéré ?

Le magistère de l’Église est spirituel et moral, mais il est également social, économique, culturel, pastoral. L’enjeu est de transmettre le tout de cet enseignement. Car à ne sélectionner qu’une partie de l’Évangile, nous risquons de tomber dans une forme de nouveau jansénisme ou de devenir les faux dévots ou les hypocrites que dénonce sans cesse le Saint-Père.
Une nécessité s’impose donc à nous qui préparons ces sessions : chercher et repérer ceux que nous n’avons pas encore touchés. Un jour, je traversais une cité et je me disais : comment renouer le contact que nous avons perdu avec les personnes qui vivent ici ? C’est une responsabilité, mais c’est enthousiasmant.

Or, les sessions de Paray sont un outil pour reprendre contact avec tous ces frères. Cela suppose de demander la grâce de la miséricorde. Je me réjouis que soient maintenant organisés des pèlerinages pour les personnes vivant dans les cités, les SDF, etc. Allons toujours plus loin, vers tous ceux qui ont besoin d’entendre que Dieu les aime.

Sessions internationales de Paray-le-Monial © Communauté de l'Emmanuel 2013

IEV Quelle est la vocation des sessions aujourd’hui ?

LL Afin d’être précurseur de ce renouveau pour ces temps nouveaux, nous nous interrogeons en communauté sur notre langage. Il faut un langage compréhensible. Comment parlons-nous aux « gens » ? Ils ne s’attendent même plus à ce que l’Église leur parle ! Un peu comme la Samaritaine : « Comment, toi, un Juif, tu m’adresses la parole ? » C’est certainement la mission des sessions aujourd’hui : chercher le langage du cœur qui touche les cœurs. Nous nous investissons pour supprimer les obstacles inutiles. Par des initiatives originales, nous mettons tout en œuvre pour rejoindre les personnes qui ne se sentent pas habituellement accueillies dans l’Église. Nous cherchons sans cesse comment être accessibles. Par exemple, par des homélies qui ne restituent pas seulement des cours de théologie mais qui rejoignent la vie des gens, leurs soucis, leurs handicaps, leurs peurs. Il faut aussi les rassurer concrètement, leur redonner confiance pour les relever. C’est crucial !

Un autre enjeu est de rassembler en un même lieu des personnes issues d’horizons très divers et de les inviter à vivre une vraie communion, fondée sur la vie en Dieu. C’est cela, l’Église. Où proposera-t-on cette unité – dans ce monde qui se fige par catégories socioprofessionnelles, par sensibilités ou dans une forme de communautarisme – si ce n’est dans des lieux comme Paray-le-Monial ?

Et par-dessus tout, manifestons que l’Église, c’est joyeux. C’est ce qui va attirer. Montrer un peuple coloré, bigarré et heureux, pas de tête de « piment au vinaigre », dirait encore François ! Des têtes de ressuscités : c’est cela aussi, l’Église.

En ce temps où nous nous préparons à entrer dans l’année de la Miséricorde, surgit l’appel à aller sur des chemins nouveaux. Recevons de Dieu sa manière d’être toujours sur la route des pécheurs, de les attendre avec patience et de les reconnaître alors qu’ils sont encore loin apparemment, à l’image du père dans la parabole de l’enfant prodigue. Préparons-nous à tuer le veau gras au retour de ces fils ! Et rejetons ce qui reste en nous du fils aîné fermant sans cesse les portes de la fête.

Les sessions ont plus que jamais la vocation d’être une maison ouverte qui diffuse une lumière attirant celui qui s’est perdu dans la nuit.
Oui, recevons de Dieu sa pédagogie : Il s’est révélé à nous par étapes et permet que chaque homme lui réponde par étapes. À Paray, nous accueillons les personnes là où elles en sont. Ce n’est pas le dernier village « d’irréductibles Gaulois » aux murs infranchissables, comme dans Astérix. Le pape ne cesse de le rappeler : « Ce n’est pas une brebis qui est perdue et 99 qui sont dans l’enclos, mais une brebis qui est dans l’enclos et 99, au dehors. » Nous n’avons plus le choix ! Il faut faire tomber les murs et sortir. Cela suppose du discernement, un engagement dans notre vie de prière et un investissement immense pour rencontrer ce peuple nouveau que l’on voit paraître à l’horizon. Ne nous effarouchons pas devant ses blessures. Bien au contraire, désirons les toucher, les embrasser, les soigner. Nous désirons également n’effaroucher personne : nous aussi, nous sommes des pauvres, des blessés de la vie, des petits, mais nous savons en qui nous avons mis notre espérance. « Venez, les bénis de mon Père (Mt 25, 34) ! »

C’est le temps de la Miséricorde, c’est le temps de Paray-le-Monial.

Propos recueillis par Laurence de Louvencourt pour Il est vivant!