À la suite de François, se convertir à la fraternité

Cet article fait partie du dossier thématique :Saint François d’Assise →

Le don de la fraternité fait partie du chemin de conversion de François. Pour lui, vivre en frère avec tous est la Bonne Nouvelle en acte. Bâtir la fraternité universelle, voilà donc la première mission des frères mineurs.

Par HERVÉ GUILLEZ

La rencontre du lépreux et le choix de se mettre à sa hauteur en descendant de cheval est un événement décisif dans le chemin de conversion de François (2 Cel. 9). Dans son Testament, il rend grâce pour ce don de Dieu : « Voici comment le Seigneur me donna, à moi frère François, la grâce de commencer à faire pénitence. Au temps où j’étais encore dans les péchés, la vue des lépreux m’était insupportable. Mais le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux ; je les soignais de tout mon cœur ; et au retour, ce qui m’avait semblé si amer s’était changé pour moi en douceur pour l’esprit et pour le corps. Ensuite j’attendis peu, et je dis adieu au monde » (Test. 1-3).

À la source : la paternité de Dieu

En ouvrant son cœur à ces pauvres qu’il nomme « frères chrétiens » (L.P. 22), il pose un pas définitif dans la remise totale de lui-même à Dieu. L’épisode du dépouillement où il restitue à son père Pierre Bernardone toute richesse pour se mettre, nu, sous la protection de l’évêque en est l’accomplissement. Il s’écrie : « En toute liberté désormais, je pourrai dire : Notre Père qui es aux Cieux ! » (2 Cel. 12). La reconnaissance de la paternité de Dieu comme fondatrice de toutes choses va lui permettre d’approfondir le sens de la fraternité. Il reçoit de l’évêque l’habit de pénitent ce qui n’implique pas la vie communautaire, mais providentiellement plusieurs compagnons le rejoignent. La conversion au départ solitaire trouve un deuxième temps communautaire. À la fin de sa vie, François, dans son Testament, en fera mémoire comme un élément décisif de son cheminement : « Après que le Seigneur m’eut donné des frères, personne ne me montra ce que je devais faire, mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre selon le saint Évangile » (Test. 14). La conversion de François est ainsi la foi en la paternité de Dieu. Qui dit “père” dit “frères”. Cette fraternité saisit toute la création puisque c’est Dieu Père qui en est le Créateur. « En considération aussi de l’origine première de toutes choses, rempli de la plus abondante piété, il appelait des noms de “frères” ou de “sœurs” les créatures si petites soient-elles, de fait qu’il savait qu’elles avaient avec lui un unique principe » (LM 8, 6).

Pauvreté et petitesse

La question qui habite François, c’est de repérer ce qui empêche la fraternité et en réponse d’engager le groupe naissant sur les chemins de la minorité (se faire petit) et de la désappropriation de soi. François a noté les séparations qui marquent la société de son époque : il y a la naissance (noblesse) ; l’argent (commerçants) ; l’érudition (moines). S’approcher de quelqu’un à partir de ce qui nous définit ainsi en se l’appropriant, crée des distances, des relations asymétriques. Pour être à la bonne hauteur de l’autre, il faut comme Jésus se faire petit, et pour être petit, il faut se désapproprier de nos “richesses”. Les paroles même de Jésus (Lc 22, 26) balisent ce chemin de vie : « Qui voudra être le plus grand parmi eux (les frères) sera leur ministre et serviteur, et le plus grand parmi eux sera comme le plus petit (minor en latin = mineur) » (1 Reg 5, 11-12). La relation aux frères se doit d’être empreinte de simplicité. Chacun peut être lui-même, différent, et avoir une relation unique avec François. Le divin et l’humain s’accordent peu à peu ; l’affection offerte à l’œuvre de l’Esprit est progressivement transfigurée jusqu’à devenir transparence de l’Amour même de Dieu. Cela est d’autant plus visible chez Claire dont le tempérament est plus calme que celui de François, plus angoissé : elle parle de l’homme comme de la plus belle créature de Dieu, « l’âme humaine est plus grande que le ciel » car elle contient celui qui a fait le ciel même. « Soyez les amies de Dieu, les amies de vos âmes et de toutes vos sœurs. » (Bénédiction de Claire). Claire comme François parle de « nourrir » et « chérir » les frères ou les sœurs. « Il faut que chacun aime et nourrisse son frère comme une mère aime et nourrit son fils. Toutes les puissances d’affection sont versées au trésor commun » (1 Cel. 39). La colère et le trouble sont obstacles à la charité ; la jalousie et l’envie détruisent la vie fraternelle (cf. 1 Reg 11). À un ministre, François conseille : « Tu dois vouloir ta situation telle qu’elle est, et non pas la vouloir différente… Aime ceux qui te causent ces ennuis. N’exige pas d’eux, sauf si le Seigneur t’indique le contraire, un changement d’attitude à ton égard. C’est tels qu’ils sont que tu dois les aimer, sans même vouloir qu’ils soient (à ton égard) meilleurs chrétiens. » (LetM 3-6) Pour vivre une véritable fraternité, il faut oser non seulement reconnaître que l’autre est supérieur à moi et voir ce qui est beau et grand en lui, mais aussi oser vivre de telle sorte que chacun se sente vraiment l’égal de l’autre.

Un don et une épreuve

Pour François, la fraternité fut un don et une épreuve. La croix du Christ est plantée au cœur de la relation et c’est alors qu’elle devient vraiment fraternelle. La fraternité des frères mineurs est une fraternité reçue dans la foi. François est marqué par le don, et c’est le don qui lui permet de dépasser l’épreuve. On ne peut vivre la fraternité sans combat spirituel, sans avoir lutté intérieurement. Ce qui apparaît par la grâce de Dieu, c’est aussi ce qui transparaît à travers nos combats et nos luttes. Le pardon mutuel célébré permet de l’intégrer. Lorsqu’au retour de Terre Sainte, François est plongé dans l’épreuve par la maladie et l’impression de se voir trahi par ses frères qui, selon lui, ne sont plus fidèles à l’esprit originel de l’Ordre, la tentation est forte de partir dans la solitude, de se faire ermite. L’acte de foi : « Dieu est, cela suffit » le ramenant au don premier, lui porte la lumière et le délivre de son combat. La présence de Claire fut pour cela décisive. Puisque Dieu est fidèle, il peut, à travers l’épreuve, rendre notre regard plus limpide et notre cœur plus grand. Annoncer la fraternité et la montrer en acte sera l’acte fondamental d’évangélisation. La vie fraternelle sera le premier acte missionnaire, le premier apostolat. Vivre comme des frères doit être une Bonne Nouvelle en acte. Bâtir la fraternité universelle, voilà la première mission des frères mineurs. La qualité évangélique des relations des frères a constitué le choc décisif pour leurs contemporains. À travers la qualité des relations, c’est un peu du Royaume qui émerge lentement dans les ténèbres du monde.

ÉVANGÉLISER EN OFFRANT SON AMITIÉ

« Le Seigneur nous a envoyés évangéliser les hommes. Mais as-tu déjà réfléchi à ce que c’est qu’évangéliser les hommes ? Évangéliser un homme, vois-tu, c’est lui dire : “Toi aussi, tu es aimé de Dieu dans le Seigneur Jésus.” Et pas seulement le lui dire, mais le penser réellement. Et pas seulement le penser, mais se comporter avec cet homme de telle manière qu’il sente et découvre qu’il y a en lui quelque chose de sauvé, quelque chose de plus grand et de plus noble que ce qu’il pensait, et qu’il s’éveille ainsi à une nouvelle conscience de soi. C’est cela lui annoncer la Bonne Nouvelle. Tu ne peux le faire qu’en lui offrant ton amitié. Une amitié réelle, désintéressée, sans condescendance, faite de confiance et d’estime profondes. » (Éloi Leclerc, Sagesse d’un pauvre, chapitre 12)


Et nous ?

Voici quelques questions pour avancer :

– Ai-je déjà eu l’expérience de prendre quelqu’un de haut ? Sur quoi étais-je alors juché ?

– Le respect humain est cause souvent de froidure dans les relations. Comment puis-je cultiver en moi l’audace jointe à la délicatesse ?

– Dans les difficultés relationnelles, quelle tactique ai-je pour fuir en Dieu, et par lui, accueillir l’événement et les personnes comme l’occasion de recevoir et de déployer son don paternel ?

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Le magazine Il est vivant a publié le numéro spécial :

IEV n°350 - François d'Assise, un message universel Se procurer le numéro →

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