“S’il y a bien quelqu’un que je ne vois pas dans une cité, c’est toi maman”

Isabelle et Pierre Chazerans ont passé 5 ans en mission dans des cités, avec l’association Le Rocher. Mariés depuis 42 ans, parents, grands-parents, ils racontent cette expérience décapante dans leur livre: Oser la rencontre, (Editions de l’Emmanuel, 2021), un récit tissé de fiorettis, anecdotes, réflexion et témoignages de foi. Un livre indispensable pour mieux comprendre cet univers qui suscite incompréhension, peur et malaise et dans lequel pourtant, le pape François nous appelle inlassablement à aller rencontrer nos frères!

Pourquoi avoir écrit ce livre, racontant vos 5 années de mission avec le Rocher?

Isabelle: nous voulions témoigner qu’il est très difficile de sortir de sa zone de confort mais que c’est en sortant qu’on trouve la joie. Pour nous, la mission du Rocher a quelque chose de prophétique: elle répond à l’appel à la fraternité du Pape François dans Fratelli Tutti. Les périphéries de notre société sont immenses: si nous chrétiens n’allons pas repriser là où le tissu social est abîmé, qui ira à notre place?

Pierre: Nous avons aussi écrit ce livre pour susciter des vocations, donner envie à des jeunes, à des vieux de partir s’engager dans les cités. 

Qu’est ce qui vous a poussé à partir en mission?

Isabelle: Les choses se sont faites par étape, de manière très progressive. En 2003: rentrant d’une foire de la rencontre à Toulon, où sa voisine de table lui avait raconté qu’elle vivait en cité, Pierre m’a dit pour la première fois “il faut vivre en cité”. Armée de son seul sourire, elle disait avoir vu changer en quelques mois, la physionomie de la cage d’escalier. Pour Pierre, cela a été une illumination! Pour moi cela tombait comme un cheveu sur la soupe: nous venions de rembourser nos emprunts immobiliers, nos 5 aînés étaient étudiants, Pierre était DRH dans une boîte où il était apprécié et de mon côté je venais de réussir mon Capes de Lettres classiques et de reprendre un temps plein d’enseignement dans mon lycée. J’aimais notre vie à la campagne et puis rien ne m’avait préparé à la vie dans une cité, moi qui avais grandi dans un des plus beaux quartiers de Paris. 

Pierre: pour moi c’était un peu différent. Je suis né en Tunisie d’une famille française, j’ai également habité 5 ans en Algérie. Cet ancrage était tellement prégnant que j’ai choisi d’emmener Isabelle en voyage de noce en Tunisie. 25 ans plus tard, pour mon travail, nous avons eu l’occasion de passer une année de rêve en Tunisie. 

Nous avions aussi créé un groupe d’étude de l’islam avec des amis et nous nous réunissions une fois par mois à Aix en Provence pour en développer tel ou tel aspect. 

Isabelle : Nous découvrons par hasard, en lisant la presse, l’existence du Rocher, une association qui propose à des jeunes volontaires d’habiter au cœur des cités pour accompagner les jeunes et leurs familles. C’est autre chose que de partir seuls en cité !

Quelques mois plus tard, au cours d’une session à Paray-le-Monial, en 2013, me revient avec force le désir de Pierre de vivre en cité, et la demande du pape d’aller vers les périphéries conforte cet appel. Quelques mois plus tard, Pierre démissionne sur un coup de tête et je lui dis: “c’est le moment de partir en cité!” Nous arriverons aux Mureaux quelques mois plus tard. 

Comment ont réagi vos enfants? 

Isabelle: A l’annonce de notre départ, l’avant-dernière a éclaté de rire en disant: “s’il y a bien quelqu’un que je ne vois pas dans la cité c’est toi, maman.” Et je lui ai répondu : “et bien moi non plus je ne m’y vois pas!”

Quelques semaines après notre arrivée aux Mureaux, nos enfants sont venus nous voir et en repartant ils nous ont dit avoir été rassurés de nous avoir vus heureux. 

En quoi consistait votre mission?

Pierre: au début, nous n’avions pas de carnet de route. On nous disait: “c’est à vous d’inventer votre mission”. On nous disait aussi: “il faut être avant de faire”. 

Isabelle: cela me convenait très bien, mais pas Pierre

Pierre: Je suis passé du monde de l’entreprise, très rationnel, à ce monde tout à fait irrationnel. Le rapport au temps était également très perturbant pour moi. Nous sommes arrivés dans une antenne du Rocher qui tournait bien, la première année a été très intense. Le Rocher, à l’inverse d’un centre social, est là pour être et non pour faire. On va beaucoup vers les autres, on écoute et ensuite seulement, on détermine les choses à faire. Dès le premier jour, nous avons rencontré des gens tellement joyeux et accueillants, que cela nous a aidé à trouver notre place. 

Isabelle: J’aimais beaucoup le fait de partager le quotidien avec les habitants. On rencontre une maman qui va chercher ses enfants à l’école, puis la même maman au supermarché, à chaque fois, on s’arrête, on discute et au bout d’un moment, les confidences arrivent et on se rend compte qu’on est devenues amies. 

Pierre: une fois par semaine, nous avions une réunion d’organisation de la semaine, animée par Rodrigue, notre responsable d’antenne. A chaque fois que quelqu’un arrivait dans le local, il interrompait la réunion pour l’accueillir. Au début, je me disais que c’était impensable d’agir ainsi et que nous ne finirions jamais notre réunion, et puis j’ai compris qu’au Rocher on privilégie l’accueil inconditionnel! Le matin, si nous allions à la messe et que quelqu’un nous interpelait, nous nous arrêtions pour échanger. Au Rocher, c’est la rencontre qui prime, même si on est un peu en retard à la messe!

Violence, trafic de drogue, communautarisme: la réalité de la vie en cité est pourtant très dure

Isabelle: Je n’ai jamais subi de violence dans la cité mais j’ai été témoin de confidences de violences conjugales et de violences sur les enfants. Et cette violence nous indigne!! Mais à côté de cette violence, souvent masquée, les familles avaient des préoccupations très normales, ce n’est pas la jungle. 

Pierre : il y a  aussi des personnes dont la vie tourne autour de la drogue, de la violence, du mensonge, et cela nous révolte. La difficulté c’est aussi que ces personnes sont dans une telle haine d’elle-même qu’elles ont tendance à reporter sur elles-mêmes leur mal-être. 

Qu’est ce qui a nourri votre espérance devant ces situations difficiles? 

Isabelle: j’ai eu des relations d’amitié paisibles avec beaucoup de femmes. Un certain nombre d’entre elles ont suscité toute mon admiration pour leur courage. Comme Aïcha par exemple, que son mari, rentré au bled, avait abandonnée, sans ressources avec ses enfants. J’ai rencontré de très belles figures de femmes. J’ai pu constater aussi combien les pères et les hommes pouvaient être absents!

Pierre: Il y a eu beaucoup de belles rencontres, de jolis fioretti, comme ce grand black qui est venu me faire sa demande de pardon ou ce jeune qui, dans sa prison, m’envoie un message au milieu de la nuit pour me dire qu’il pensait à moi. Il y avait un grand sens de l’accueil, une vérité dans la relation, une facilité à dire les difficultés. Mais ce qui nous a vraiment aidés à tenir c’est la prière ! Au début, nous avons été plongés dans la spiritualité de la Communauté de l’Emmanuel que nous connaissions très peu. La louange, la prière et la messe quotidiennes, la maisonnée hebdomadaire, le week-end communautaire mensuel marquaient le rythme. Au début, je me suis dit que nous étions tombés dans une secte. Avant la maisonnée, je pestais : “je vais encore devoir leur raconter des choses”. Et puis j’ai été touché par la bienveillance, la compassion, la charité fraternelle qui s’exerçaient dans la maisonnée. Rapidement, les temps de prières sont devenus une respiration indispensable dans notre quotidien. Et finalement, nous sommes entrés en étape d’accueil et de discernement puis nous nous sommes engagés dans la communauté.. 

Qu’est ce que vous aimeriez dire à ceux, et ils sont nombreux, qui ont peur des cités?

Isabelle: nous aurions envie de reprendre les paroles de Jean Paul II: “N’ayez pas peur!”. Allez y tels que vous êtes, avec vos pauvretés! Allez y avec votre sourire, dites bonjour aux personnes que vous croisez, et vous allez voir, vous allez être surpris du résultat! 

Pierre: Certains de nos amis sont venus nous voir et nous avons vu leur regard, leur discours changer. Tendons la main à ces gens à qui personne ne tend la main! Les personnes qui vivent dans la cité sont souvent dans un système de droits: “j’ai droit à telle allocation”. Mais le Rocher n’est pas là pour leur donner de l’argent, mais pour vivre la compassion:  on vit, on rit, on pleure ensemble . Ceux qui sont venus nous voir ont été très étonnés par cela. 

J’ai le souvenir d’un groupe de scouts venus aider pendant un week-end, un gars de la cité aborde un scout et lui dit: “pourquoi tu fais ça?” Et le scout répond: “parce que c’est ça le scoutisme.” Le gars de la cité lui répond: “si c’est ça, alors je veux bien être scout!”

Quels sont d’après vous les fruits de cette mission?

Pierre: je suis convaincu qu’il faut créer des antennes du Rocher partout !!

Isabelle: Cette expérience m’a donné profondément le goût de la rencontre. J’ai énormément apprécié toutes ces personnes très différentes de moi. Nous n’avions pas la même culture, pas la même religion, et pourtant que de belles amitiés! De retour chez nous, nous avons démarré du porte à porte mais avec la crise sanitaire, nous avons dû nous arrêter. 

Qu’est ce qui porte votre prière en ce moment?

Pierre: Je prie beaucoup le chapelet pendant mes insomnies

Isabelle: je démarre souvent ma prière en disant: “Seigneur, que veux tu que je fasse pour Toi aujourd’hui?” Nous ressentons un appel à continuer la mission là où nous sommes aujourd’hui. Nous avons notamment découvert près de chez nous un foyer d’étudiants africains où les jeunes sont très isolés, les familles ne leur ouvrent pas les portes. 

Pierre: nous demandons au Bon Dieu ce qu’il veut pour nous, où il nous veut pour le servir. 

https://www.editions-emmanuel.com/catalogue/oser-la-rencontre/

Le Rocher : https://assolerocher.org/

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