Science et miracles – De l’explication à l’implication

Cet article fait partie du dossier thématique :Eucharistie, le miracle permanent →

Événement hors de l’expérience ordinaire, le miracle bouscule notre rationalité. Et si la science reste muette sur l’acte miraculeux, elle peut s’avérer très précieuse pour en mesurer les effets.

Par Philippe QUENTIN, professeur de physique à l’université, pour Il est Vivant! n°341

On peut classer les recensions de miracles eucharistiques en deux catégories.

Dans la première, on trouvera tous ceux qui ont laissé des traces matérielles permanentes susceptibles d’études scientifiques ultérieures éventuellement reproductibles. Le cas le plus flagrant, et somme toute le plus fréquent, est la transformation des espèces eucharistiques en tissu cardiaque comportant des cellules vivantes et/ou du sang humain. On citera parmi de nombreux cas recensés, les miracles de Lanciano (Italie, VIIIe siècle), Finca Betania (Venezuela, 1991), Buenos Aires (Argentine, 1996), Tixtla (Mexique, 2006), Sokolka (Pologne, 2008). Il est intéressant de noter que dans certains cas (Lanciano, Finca Betania, Tixtla), le sang prélevé appartient au groupe AB (receveur universel), qui est le même groupe sanguin que celui présent sur les suaires de Turin et d’Oviedo ainsi que sur la tunique d’Argenteuil.

La seconde catégorie regroupe les miracles attestés par de nombreux témoins oculaires. On pense par exemple à la vision de Jésus à la place de l’ostensoir par les fidèles présents à une adoration eucharistique à Bordeaux le 3 février 1822, ou à la lévitation de deux centimètres d’une hostie au-dessus de la patène, filmée pendant la prière de consécration à Lourdes lors d’une assemblée plénière des évêques de France le 7 novembre 1999. Enfin on ne peut manquer d’évoquer le cas de la vénérable Marthe Robin qui, dans l’incapacité physique de se nourrir pendant plusieurs décennies, a survécu en n’absorbant qu’une hostie consacrée une fois par semaine (NDLR : cet article a été écrit en 2018 avant les controverses sur Marthe Robin).

La trop brève mention de ces quelques miracles eucharistiques nous conduit à réfléchir sur le miracle en général, sa nature et sa fonction. Il y a plusieurs façons d’aborder cette question assez générale. Nous le ferons ici pour l’essentiel à partir de notre compétence qui est celle d’un scientifique. De fait, convoquer la science dans cette affaire, convient plutôt bien, compte tenu d’une définition sommaire de ce qu’est un miracle.

Étymologiquement, le miraculeux renvoie à l’admiration. Il provoque l’émerveillement devant la perception sensible d’un événement hors de l’expérience ordinaire qui conduit à y reconnaître une action qui dépasse l’humain, une manifestation proprement divine. Le miracle dans son objectivité se dérobe à une explication causale de type scientifique. C’est ainsi qu’on peut le définir sur ce plan. Dans sa dimension subjective, il renvoie à un certain type d’expérience de nature spirituelle. Le caractère intérieur et non reproductible de ce qui est vécu n’implique pas qu’on se trouve là nécessairement dans le domaine du fantasme. Il peut s’agir en effet d’une véritable expérience mais qui n’est pas directement susceptible d’investigation scientifique. Il convient à ce point de tordre le cou à une opinion trop fréquente qui voudrait interdire absolument à tout scientifique d’accueillir un événement comme étant miraculeux. On ne parle pas ici du caractère miraculeux ou non de tel fait surprenant qu’on doit toujours discuter, mais bien de la possibilité a priori qu’il puisse seulement y avoir un miracle. Et pourtant, dans la mesure même où par définition le miracle échappe à la démarche scientifique, il est trop clair que la science n’a aucune légitimité pour décider de sa possibilité ou de son contraire. Il est vrai que le caractère historiquement situé du discours scientifique fait que tel ou tel événement non expliqué jadis puisse le devenir un jour. On cite souvent, à juste titre, le phénomène des aurores boréales longtemps considéré comme une théophanie et qui est de nos jours parfaitement explicable en termes d’interaction du vent solaire avec la haute atmosphère terrestre. On doit donc être prudent quand on déclare qu’un fait merveilleux ne sera jamais susceptible d’explication scientifique.

Saint Thomas d’Aquin tenait comme évident (Contra Gent., III 101 2) que la nature ne permettrait pas d’avoir deux corps en un même lieu et donc que si cela arrivait, il s’agirait bien d’un miracle. Or la mécanique quantique l’accepte parfaitement de nos jours pour deux particules non-identiques. En ces matières, on doit garder à l’esprit que l’absence d’évidence (d’une explication) ne vaut pas évidence de l’absence. Cependant le discours scientifique n’est légitime en tant que tel, non pas s’agissant de ce que la science pourrait un jour comprendre mais pour ce qu’elle est actuellement, de fait, capable de comprendre. Au-delà, il s’agit d’un acte de foi sur sa capacité. C’est une attitude évidemment acceptable mais non scientifique.

Une autre attitude non moins hors de la science mais également acceptable, est de lire dans tel ou tel événement merveilleux le signe d’une intervention qui dépasse les lois connues de la nature, d’un surgissement du divin dans le cours normal des choses. On peut y être conduit par le caractère peu probable d’une explication scientifique ultérieure comme avec l’inédie de Marthe Robin vécue pendant un demi-siècle, où des principes tout à fait élémentaires de la physiologie, voire de la thermodynamique ont été totalement violés, ou encore par la conjonction de l’événement avec le contexte comme lors du miracle eucharistique de Lourdes survenant lors de la prière de consécration.

Si la science en effet est muette sur l’acte miraculeux, elle peut s’avérer très précieuse pour en mesurer les effets. C’est en particulier le cas, lors de guérisons physiques. Il est légitime d’avoir des doutes devant un paralytique qui se lève de son fauteuil roulant lors d’une prière de guérison et qui repart chez lui à pied. Était-il vraiment auparavant hors d’état de marcher ? N’est-on pas en présence d’une manifestation psychosomatique particulièrement forte dans un contexte d’intense excitation collective ? Certes la question peut se poser, mais on est obligé d’y regarder de plus près si on dispose de radiographies osseuses avant et après la survenue du miracle allégué et qu’ainsi puisse être mise en évidence une disparition soudaine, incontestable et durable de la lésion à l’origine de la paralysie. C’est, par exemple, le rôle des enquêtes diligentées par le bureau médical des sanctuaires de Lourdes : fournir une base solide à l’acceptation du caractère miraculeux de telle ou telle guérison. Dans le cas des miracles eucharistiques où l’hostie consacrée apparaît comme un morceau de chair sanglante, la vision d’une telle transformation est déjà particulièrement saisissante. Mais précisément n’est-ce pas que pure apparence ? Le fait que l’analyse biologique révèle qu’il s’agit bien de tissu cardiaque et de sang humains ajoute incontestablement un élément hautement significatif. Que de plus, le sang appartienne au même groupe sanguin que celui recueilli sur des linges qu’on suppose liés à la Passion du Christ est une donnée tout à fait remarquable. Tout cela aide à y reconnaître une intervention divine de l’ordre du miracle.

Il est important néanmoins d’accepter que ces apports de la science ne sont pas absolument contraignants. Ils donnent à penser. Là comme ailleurs, la liberté humaine est respectée. On reste dans le domaine de l’intime conviction.

Pour autant, doit-on s’accommoder du fait que la certitude de l’existence du miracle soit toujours indécidable ? Certainement si l’on n’avait que la science comme unique référence. Mais il n’en est pas ainsi pour le chrétien. Le croyant catholique tient par exemple que l’infaillibilité pratique de l’Église est engagée dans la canonisation des saints, comme vérité connexe à la révélation. Or celle-ci requiert ordinairement (mais non nécessairement) la reconnaissance de l’existence de miracles. Dans ce cas, le fidèle peut légitimement, au nom de sa foi, accepter la réalité d‘un miracle ainsi prononcée avec autorité. Plus fondamentalement, le chrétien trouvera comme base solide d’une telle croyance le témoignage de la Sainte-Écriture, notamment du Nouveau Testament. C’est ainsi, par exemple, que l’Évangile selon saint Matthieu nous propose pas moins de 22 récits de miracles, principalement (16) relatant des guérisons physiques ou des expulsions de démons, certains (5) correspondant de plus à des guérisons multiples. Le contexte de ces miracles de Jésus est tout à fait significatif ainsi qu’on le perçoit par exemple dans l’épisode du paralytique de Capharnaüm (Mt 9 1-8). Jésus voyant la foi des compagnons de l’infirme pardonne à ce dernier ses péchés. Et pour faire taire l’incrédulité scandalisée de certaines des personnes présentes, il rend l’usage de ses jambes au paralytique.

Le miracle est au service de la foi. Il n’est pas d’abord mobilisé par la seule compassion pour une déficience naturelle auquel cas, il serait incompréhensible que seuls certains malades soient guéris, mais par un autre ordre de com passion s’attachant à l’ordre surnaturel. Saint Augustin (Comm. Jn 24, 1) écrit que les « miracles disposent l’intelligence humaine à connaître Dieu à partir de ce qui est visible, puisque nos yeux sont incapables de le voir en raison même de sa nature ». Saint Thomas d’Aquin de même (Sum. Theol. Ia 105 6 ad tert.), explique que Dieu a placé dans les choses un certain ordre qu’Il respecte sauf « pour une raison spéciale ». Cette exception consiste précisément à faire reconnaître que l’ordre naturel est subordonné à l’ordre surnaturel. Dieu agit habituellement dans l’ordre naturel par sa Providence, alors que par le miracle il désire, de façon exceptionnelle et particulièrement saisissante, nous provoquer à reconnaître qu’Il est la source et la fin de cet ordre naturel. Ainsi nous comprenons que le miracle se refusant à toute explication scientifique, c’est-à-dire à une recherche de causalités matérielle, formelle et surtout efficiente pour reprendre les termes d’Aristote, nous force à rechercher un autre type de causalité : le « pourquoi ? » du miracle. En d’autres termes, le miracle nous conduit à passer de la quête d’explication du miracle à celle de l’implication qu’il suppose. Le miracle participe en quelque sorte du mystère de l’Incarnation. Ici et maintenant, de façon absolument hors du commun, Dieu vient visiter son peuple pour lui rappeler d’où il vient et lui montrer vers où il se dirige.

Les miracles eucharistiques ont pour premier fruit de nous faire pénétrer la profondeur du mystère de l’eucharistie. Cette présence réelle et substantielle ne se donne à voir que sous une apparence autre. La foi supplée à la défaillance de nos sens, comme on le chante dans le Tantum Ergo. Dès lors, de tels miracles servent à conforter notre foi et à rendre plus explicites les multiples facettes d’un tel mystère. Le chapitre 6 de l’Évangile selon saint Jean met en scène Jésus qui, à travers le miracle de la multiplication des pains, se fait connaître comme pain de vie descendu du Ciel, vraie nourriture. Qui en mange vivra. C’est bien ce que Marthe Robin a vécu littéralement dans l’ordre naturel comme sacrement du Royaume déjà à l’œuvre au milieu de nous. Cette nourriture, c’est la chair de Jésus donnée pour la vie du monde. À Lanciano et ailleurs, ce don total s’incarne avec un réalisme saisissant. Le fait qu’il s’agisse ici de tissu cardiaque humain illustre en outre, de façon remarquable, la révélation du Cœur de Jésus à sainte Marguerite-Marie. De même, alors que Jésus a promis à l’Ascension de demeurer avec nous jusqu’à la fin de l’histoire et que cela se réalise principalement en Église dans la présence eucharistique, cette proximité s’est rendue visible de façon admirable à Bordeaux. Enfin, comme lors de l’apparition aux Apôtres où Il apparaît soudainement toutes portes closes, le corps glorieux du Christ se joue des lois physiques. Il n’obéit pas en particulier aux lois de la gravitation comme cela a été manifesté merveilleusement à Lourdes.

Ces miracles comme tous les autres, provoquant notre façon habituelle de nous situer uniquement dans ce monde, nous projettent puissamment dans le Royaume déjà là. Ils nous conduisent à aller au-delà de l’échec d’une explication naturelle de ce que nous percevons par nos sens, pour nous introduire dans la contemplation extraordinaire d’un Dieu dont nous perdons trop souvent la conscience de son implication ordinaire. ¨

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