Querida Amazonia, vivre l’Évangile en Amazonie

Alors que l’exhortation post-synodale Querida Amazonia est sortie mercredi 12 février 2020, voici ci-dessous la texte que Mgr Lafont, évêque de Cayenne et participant au synode sur l’Amazonie, a écrit comme préface de l’édition de la lettre apostolique publiée aux Editions de l’Emmanuel.

En conclusion et en point d’orgue du Synode des évêques pour une Église à visage amazonien, l’exhortation post-synodale du pape François récapitule en quelques pages le cœur de son ministère pétrinien et nous permet d’y voir l’unité profonde que le Pape a voulue dès le début de son pontificat.

Les intuitions profondes de François

Le jour de son élection, il a pris le nom de François. C’était d’abord pour lui une façon de répondre à l’appel de son frère dans l’épiscopat, le cardinal argentin Claudio Hummes. Ce dernier lui avait soufflé, alors qu’ils étaient encore dans la chapelle Sixtine, en ce 13 mars 2013, après le vote qui élisait Jorge Mario Bergoglio au siège de Rome : « N’oublie pas les pauvres ! » Qui plus que François d’Assise a compris le sens de la pauvreté évangélique à la manière du Jésus : « lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté » (2 Co 8, 9) ? François n’a de cesse de vouloir rapprocher l’Église de tous ceux dont elle est loin, et en particulier des peuples de l’Amazonie. Il s’est mis et il a placé l’Église tout entière à l’écoute du cri de ces peuples.

Il a pris le nom de François. Qui plus que le pauvre d’Assise reconnaît dans la création tout entière une œuvre divine, un reflet de la beauté et de la sagesse de Dieu ? Qui plus que lui s’est reconnu le frère du soleil et de la lune, du loup et des oiseaux ? Qui plus que lui ressent dans sa chair la souffrance et le cri de la terre, de la forêt, de l’eau et des milliards d’animaux dans les incendies d’Amazonie, de Californie, d’Australie et d’ailleurs, dans les inondations en Indonésie, à Venise, en Espagne, dans la fonte des neiges et la disparition de tant d’espèces animales ? Le pape a voulu mettre l’Église tout entière à l’écoute de ce cri de la mère Terre, notre « Maison commune ».

Pour lui, comme pour Benoît XVI, l’écologie ne peut être qu’intégrale, mettant l’homme au centre de tout, car tout est lié. L’écologie a une dimension spirituelle autant que matérielle, car l’homme et la nature ont partie liée, pour le meilleur et pour le pire. S’occuper des insectes et des arbres tandis que l’on pratique l’injustice, le rejet de l’équité, et qu’on ne respecte pas le caractère sacré de toute vie, à chaque instant de son existence, ce n’est pas être écologique en vérité.

François vient de la périphérie de l’Église. Il n’a jamais consenti au centralisme, quel qu’il soit. Il est sensible à la nature synodale de l’Église, une assemblée qui marche ensemble, un peuple sacerdotal dont certains sont appelés à être les ministres, c’est-à‑dire les serviteurs. Le sacerdoce ministériel, en effet, n’est là que pour permettre au sacerdoce commun des fidèles de vivre totalement sa mission. Il ne peut y avoir une Église d’en bas et une Église d’en haut ! « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur » (Mt 23, 11). Une Église « synodale » où tous sont à l’écoute de chacun et de l’Esprit Saint qui agit en son sein ; où grandit la confiance dans la parole de Jésus : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20) ; et donc où chacun peut reconnaître l’œuvre de l’Esprit de Jésus dans le consensus qui se forme peu à peu, car le peuple de Dieu tout entier ne peut pas se tromper. Nous avons vécu cette synodalité d’une manière très forte pendant le Synode, où les interventions des participants étaient enveloppées de prière, d’intercession, d’écoute de l’Esprit Saint à intervalles récurrents, après chaque groupe de quatre interventions. Le bienfait de ce temps de prière silencieuse apparut de plus en plus nettement au fil des jours. L’écoute était de nature spirituelle. Nous pouvions dire en fin de parcours : « L’Esprit Saint et nous-mêmes… » (Ac 15, 28).

Périphéries, écologie intégrale, synodalité de l’Église, ces trois axes ont été intimement mêlés dans le Synode sur l’Amazonie et ressortent magnifiquement de l’exhortation apostolique que nous présentons ici.

Querida Amazonia, ou le paradoxe de l’Évangile

Jésus a vécu, pendant sa vie, un paradoxe étonnant, difficile, douloureux aussi. Lorsqu’il accueillait et guérissait, il était entouré de foules immenses, heureuses, exultant devant son autorité, son pouvoir sur la maladie et le mal, sa tendresse.

Mais lorsqu’il invitait à la conversion, lorsqu’il proposait de donner non seulement du pain, mais une autre nourriture, lorsqu’il appelait à le suivre et à prendre sa croix en allant, avec lui, à la rencontre des autres pauvres, il voyait tant de monde le quitter, y compris beaucoup de ses disciples (cf. Jn 6, 66 ; un bien curieux verset !).

Accueillir le salut de Jésus, quel bonheur, quelle paix ! Aller, avec Jésus, à l’écoute des pauvres, au prix de sa vie, quel défi ! Pour le relever, il faut un amour total de Jésus, comme l’avait Pierre, qui sans tout comprendre n’hésitait pas à répondre avec fougue : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6, 68).

Les disciples missionnaires vivent ce paradoxe au quotidien. Tu invites à une veillée de guérison, tu rassembles des centaines de personnes. Tu invites à une soirée sur l’Encyclique Laudato sì’, heureux seras-tu de pouvoir t’entretenir avec quarante personnes… Il en est de même avec Querida Amazonia. Déjà, beaucoup de gens voulaient juste savoir si le pape autoriserait ou non l’ordination de quelques hommes mariés. On peut même supposer qu’ils ne se donneront pas la peine de lire le document…

Peu importe. Laissons les morts enterrer les morts ; pour nous, suivons Jésus.

Querida Amazonia, vivre l’Évangile au quotidien

Le Concile Vatican II a été comme une nouvelle montée de la sève évangélique dans le vieux corps de l’Église. Alors elle a préféré, comme Jésus, la tendresse et la miséricorde en place et lieu de la sévérité et du jugement. Alors elle a regardé les autres chrétiens non plus comme « des hérétiques et des schismatiques », mais comme des frères séparés, puis, selon la belle formule de saint Jean XXIII, des frères, tout simplement. Car « avant d’être séparés, disait-il, nous sommes des frères ». Alors l’Église a regardé les autres religions non pas comme des suppôts de Satan ou seulement des idolâtres, mais comme des mouvements et sociétés inévitablement marqués aussi par l’Esprit, qui est unique, de sorte qu’en chacune d’elles on puisse recueillir la présence de « semences du Verbe », puisque tout ce qui existe n’existe que par Lui, que « celui qui pratique la justice est, lui aussi, né de Dieu » (1 Jn 2, 29) et que « celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu » (1 Jn 4, 7). Jésus lui-même n’avait-il pas déclaré, devant la foi d’un officier romain : « Je vous le déclare, même en Israël, je n’ai pas trouvé une telle foi ! » (Lc 7, 9) ? Alors, à Vatican II, la doctrine sociale de l’Église, profondément enracinée dans l’Écriture, a reçu une confirmation solennelle : l’annonce de la Bonne Nouvelle rime également avec l’engagement social. « Heureux les pauvres et les pauvres de cœur » (Lc 6, 20 ; Mt 5, 3), « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice […] les artisans de paix […] ceux qui sont persécutés pour la justice » (cf. Mt 5, 1-11). Bref, l’exhortation de François se situe dans le même sillon fondamental de la Bonne Nouvelle de Jésus, bonne nouvelle pour les pauvres, les exclus, les malades, les prisonniers et les étrangers ; et défi pour tous les autres. Le message de Jésus n’exclut personne : il est bonne nouvelle pour tous ceux qui en ont terriblement besoin, il est appel à la conversion pour tous les autres : « Viens et suis-moi, tu ne marcheras pas dans les ténèbres. Mets-toi, avec moi, au service des pauvres ! »

Ainsi donc, Querida Amazonia incarne pour l’Amazonie le visage d’une Église ouverte, accueillante, à l’écoute, servante et samaritaine, loin des schémas réducteurs d’une spiritualité qui se lave les mains de l’engagement dans le monde au service du « bien-vivre ». Elle décline les contours d’une Église synodale, où tous, ensemble, sont sur le chemin de l’écoute et du discernement de ce que « l’Esprit dit aux Églises », loin d’un cléricalisme établissant une frontière entre les chefs et les fidèles, ceux qui savent et ceux qui obéissent, ceux qui ont comme la maîtrise de la grâce de Dieu. Une Église loin de cette caricature des clercs telle que l’exprimait Charles Péguy : « Les bougres, ils ont les sacrements, il nous reste la prière ! »

La possible ordination d’hommes mariés

Sur cette question, le Pape n’a pas tranché. Je pense qu’il a eu raison, au vu d’un positionnement émotionnel dans certains coins de la planète, plutôt, il faut le dire, qu’en Amazonie. Le Synode avait été très clair dans ses échanges, soulignant notre attachement au célibat sacerdotal comme une grâce divine, et reconnaissant qu’en la matière, le Pape était maître des possibilités offertes à lui d’y déroger en cas de nécessité.

Mais l’appel de François vient de plus haut encore. Il invite d’abord à décléricaliser l’Église d’abord, à séparer définitivement pouvoir et ministère ordonné. Ce cléricalisme est profondément mortifère. Ainsi, nous éviterons de croire que la seule manière de reconnaître à tous, et particulièrement aux femmes, un vrai pouvoir dans l’Église, consisterait à en faire des clercs !

Construire une Église synodale et décléricalisée sera l’engagement des évêques et de la commission post-synodale qui va maintenant se mettre au travail.

L’Évangile en Amazonie

Ami lecteur, il nous reste à nous nourrir de ce document, écrit dans la chaleur de l’affection profonde que l’Église, avec le Pape, entend restaurer en Amazonie.

Étonnamment, l’exhortation ne remplace pas le document final du Synode, elle invite à le lire et à le travailler intégralement. Il faudra, dans les années qui viennent, nous appuyer sur les deux : sur les rêves de François et sur les propositions des pères synodaux. Nous sommes appelés, de manière décisive, à changer de cap afin que nous soyons, et avec nous l’Église tout entière :

– plus proches de tous ces peuples de la forêt amazonienne, dont nous sommes éloignés depuis trop longtemps, et qui se sentent à la fois méprisés et délaissés ; que nous gardions une grande capacité d’indignation devant le mal qui leur est fait, à eux et à leur terre ;
– émerveillés par tous les signes de la présence de l’Esprit Saint dans tant de traits de leur sagesse, de leurs traditions, de leurs cultures et de leur spiritualité ;
– heureux de leur proposer l’amitié de Jésus, en témoignant humblement qu’il est la source de l’amour que nous leur portons, car « en nul autre que lui, il n’y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver » (Ac 4, 12) ;
– déterminés à soutenir ces peuples d’Amazonie dans le but de restaurer la justice et l’équité dont ils ont été privés depuis tant de siècles, par le colonialisme et sa forme présente de prédation et de destruction massive de leur terre et de leurs biens ;
– les premiers à adopter un style de vie infiniment plus sobre et respectueux de la création, un style de vie marqué par le rejet total du consumérisme et de l’individualisme destructeur et par le désir d’un vrai partage à la même table pour tous les enfants de Dieu ;
– engagés, avec eux tous, à faire grandir une Église synodale, sur laquelle souffle l’Esprit de Dieu qui ne cesse de « faire toutes choses nouvelles » (Ap 21, 5).

+ Emmanuel Lafont,
Évêque de Cayenne

Ce texte est la préface de Mgr Lafont pour l’édition de Querida Amazonia publiée aux Editions de l’Emmanuel.

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