Un prêtre français au pays du thanksgiving

Le père Charles Rochas est responsable de l’Emmanuel school of mission de New York. C’est en arrivant aux États-Unis qu’il a découvert la puissance de la gratitude.

Sensibilisé à la puissance de la gratitude en France, le peu de mise en pratique, à commencer en moi mais aussi autour de moi, m’avait laissé sur ma faim. C’est aux USA que j’ai découvert de façon plus convaincante les ressorts vivifiants de la gratitude. C’est tout simple et cela rafraîchit l’existence[1]. Savoir s’émerveiller Chez nos amis d’Outre-Atlantique, il existe une formidable, extraordinaire, fantastique capacité d’émerveillement. Les trois épithètes que je viens d’égrainer en agacent peut-être déjà certains. Il est vrai que les Américains ne manquent pas de termes pour exprimer leur admiration devant ce qui, pour l’esprit français, n’est parfois que « pas mal », « assez sympa », ou « intéressant » : amazing, unbelievable, outstanding, phenomenal, fantastic. Et les points d’exclamation ne manquent pas ! Aux États-Unis j’ai pris davantage conscience du poison de la « blasitude », si vous me permettez ce néologisme. Le mot ‘blasé’ a d’ailleurs été repris comme tel en anglais : serait-ce à ce point une spécialité française ? To be blasé signifie être dégoûté, las, désabusé ou indifférent devant tout ce que peut offrir la vie ou l’expérience humaine. C’est la caractéristique d’un esprit suffisant et l’antichambre de la désespérance, le plat préféré du diable. Aristote disait que l’émerveillement ou l’admiration est le début de la philosophie. Cette mentalité américaine traverse les frontières de la foi et des croyances. Elle est viscérale, et elle apporte dans son enthousiasme revigorant l’immense mérite de rendre la vie agréable, d’ouvrir le cœur vers les autres, d’introduire à la louange et de donner une dose bienfaisante de confiance en soi. Ce n’est ni naïveté ni narcissisme. C’est une édifiante capacité de s’émerveiller, élément préparatoire et condition nourricière de l’évangélisation. Apprendre à complimenter Cette capacité à s’émerveiller de la bonté des personnes et de la Création grandit en maturité sous forme d’une gratitude saisie comme capacité de louer. Louer Dieu pour ce qu’il est, mais sans oublier les justes prolongements de cette louange dans le discernement du bien et de la grâce qui rayonnent dans la vie des enfants de Dieu. La juste gratitude s’exprime dans la bénédiction des personnes, c’est-à-dire dans la reconnaissance exprimée du bien qui jaillit des personnes elles-mêmes. Elle implique une aptitude à complimenter les personnes. Et là encore, ce sont des frères et sœurs américains qui m’ont édifié. Ils m’ont littéralement impressionné. Je pense à mon frère Thomas, curé de la paroisse de Larchmont (New York). C’est avec lui que j’ai vu pour la première fois et à de nombreuses reprises un prêtre complimenter ses vicaires en public, devant ses paroissiens ou dans le cadre plus intime du presbytère en équipe. Les compliments exprimés ne sont jamais vagues ou polis, mais visent un point précis par lequel son frère l’a enseigné et fait grandir. Ce que Thomas m’a appris après plus de 10 ans de sacerdoce, l’ayant lui-même reçu de deux prêtres aînés de New York, a renouvelé ma manière de comprendre la paternité du pasteur ordonné pour faire grandir et fortifier les brebis, par la force de la grâce qu’il communique mais également par une attention délicate et une parole qui vivifie. Nous sommes des êtres de paroles au service de la Parole. Nous sommes les premiers à encourager les couples à se parler et se fortifier dans une bienveillance reconnue et exprimée. Alors pourquoi nous, qui sommes prêtres, avons-nous tant de mal à nous complimenter et nous encourager les uns les autres ? Encourager les gens La capacité de s’émerveiller, qui se déploie dans une gratitude qui complimente, grandit à son tour en maturité sous la forme d’une gratitude offerte comme capacité d’encourager. Encourager jusqu’à embrasser les échecs comme des jalons qui tracent la route de la croissance et de la réussite. Frédéric, un ami chef d’entreprise, brutalement licencié, s’était vu bénéficier d’une compassion différente selon qu’il s’adressait à des Américains ou à des Français : quand ceux-ci composaient une mine défaite, ceux-là allaient jusqu’à organiser une party pour fêter l’événement… car une nouvelle étape professionnelle, certes encore inconnue, était en germe. C’est aux États-Unis que j’ai découvert qu’échouer n’est pas une tare. J’ai pu y admirer la capacité presque innée de certains à déceler les potentialités inouïes des gens. Il y a toujours du bien à dire des personnes. Il y a toujours de quoi (re)donner courage à ceux qui faiblissent. Il y a toujours de quoi montrer aux êtres qu’ils sont capables de mieux, de plus haut, de plus grand. La gratitude qui encourage n’est pas la flatterie du renard mais la force du père qui engendre et fortifie le rameau qui sort de la souche de Jessé. En tant que prêtre, je manquerai toujours à ma mission de confesseur, d’accompagnateur, de prédicateur ou de pasteur si je laisse repartir une personne sans lui avoir redonné courage un tant soit peu. Une bonne confession, un bon accompagnement, une bonne homélie, une affection ajustée encouragent toujours ; ils redonnent de la confiance en soi et en Dieu ; ils inaugurent un chemin d’espérance, car devant moi tu as ouvert un passage (Ps 30, 9).

[1]. Ce n’est donc pas l’objet de ces lignes de traiter des limites et faiblesses de la gratitude made in USA.

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