« Permettre à l’autre d’aller plus loin »

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Mariée, mère de quatre enfants, Blandine Piotre a d’abord travaillé en tant qu’infirmière au service de l’aide sociale à l’enfance à Paris. Puis, face aux situations de détresse rencontrées, elle a décidé de devenir thérapeute conjugale et familiale. Elle anime des formations à l’écoute.

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Comment définir l’écoute ?

L’écoute est d’abord une attitude du cœur qui suppose de choisir de se rendre disponible, de se décentrer de soi pour se centrer sur l’autre. J’aime cette image : écouter, c’est « apprendre à monter sur la montagne de l’autre », c’est-à-dire apprendre à accompagner l’autre sur son chemin en acceptant, un temps, de ne pas « défendre » à tout prix notre propre chemin (point de vue). Ce qui ne signifie pas perdre de vue ce chemin : écouter, ce n’est pas tout cautionner. C’est marcher au côté de celui qui nous parle, le laisser décrire sa route, ce qu’elle représente pour lui, son vécu. L’écoute invite à l’humilité, à la délicatesse. Et une telle attitude opère en nous un changement de regard sur la personne écoutée. On peut dès lors être en désaccord avec elle tout en gardant un regard d’émerveillement sur ce qu’elle est profondément, sur ses questions qui disent quelque chose de ses désirs profonds. Souvent nous avons peur d’aller jusque-là. Car ce que l’autre vit peut provoquer en nous des réactions liées à notre histoire, notre vécu, notre éducation, en quelque sorte, notre propre montagne pour filer la métaphore jusqu’au bout. Le risque, alors, est de vouloir défendre notre montagne, et de nous arrêter par exemple au jugement ou à la peur que nous pouvons ressentir en écoutant l’autre. Écouter requiert donc d’être lucide sur qui je suis, d’être à l’écoute de mes propres réactions, de les repérer, afin qu’elles polluent le moins possible la qualité de ma disponibilité.

Les conditions qui peuvent favoriser une écoute de qualité

Nous ne sommes pas toujours dans les meilleures conditions ni prêts à écouter l’autre. Quand une personne paraît nous manifester le besoin d’être écoutée, il peut être opportun de lui proposer : « J’ai 20 minutes devant moi vers midi ; je pourrais alors me rendre pleinement disponible, est-ce que cela te convient ? » Proposer un tel cadre permet de favoriser une écoute de meilleure qualité que dans le cas où j’accepte de l’écouter sur-le-champ, entre deux portes, sans être pleinement disponible. Ce cadre est nécessaire autant à l’écouté qu’à l’écoutant.

Certaines personnes attendent parfois de nous une écoute que nous ne sommes pas capables d’assumer. Nous pouvons alors les orienter avec délicatesse vers une autre personne qui sera plus à même d’accueillir ce qu’elles ont à dire.

Il peut arriver que, inconsciemment, nous cherchions plus à atteindre l’idéal que nous avons de nous-même (être une personne charitable et écoutante), qu’à nous mettre véritablement au service de l’autre. Cela peut nous conduire à une forme de toute-puissance, de mainmise sur cette personne. Afin d’éviter soit d’ignorer l’autre, soit de faire trop intrusion sur son chemin, veillons à demeurer dans une attitude de profond respect et de délicatesse.

L’importance de la gratuité dans l’écoute

Savoir écouter l’autre, c’est lui donner l’espace, la possibilité de dire tout ce qu’il a à dire jusqu’au bout, sans interpréter, juger, conseiller, soutenir, enquêter, comprendre. À ces six attitudes, mises en lumière par Porter, peut être ajouté le fait de vouloir témoigner.

Ces attitudes sont bonnes en soi mais nous y allons souvent trop vite. Il y a comme une “ligne de crête” à accueillir d’abord : ce “je-ne-sais-quoi” qui nous dépasse et dépasse également celui qui est écouté. Je fais alors l’expérience d’un émerveillement face au cœur de l’autre qui se révèle. Dans mon cabinet, je suis très touchée d’accéder parfois aux désirs profonds de la personne, au-delà des apparences et de son chemin de vie qui ne correspond peut-être pas à un “schéma classique”. Quand on se laisse dépasser soi-même par celui que l’on écoute, en acceptant, un temps, de s’approcher de sa souffrance, de lâcher ses peurs, ses propres représentations et ses questions aussi légitimes soient-elles, l’autre peut s’ouvrir à nous, donner le meilleur de ce qui l’habite profondément, et avancer.

Dans ma profession, le travers peut être de vouloir tout analyser, tout comprendre. Mais ce n’est pas l’essentiel. Ce qui compte d’abord, c’est que la qualité de notre écoute permette à l’autre d’aller plus loin. Ayant la possibilité de ne plus “tourner en rond” dans sa préoccupation, l’autre va soudainement pouvoir enfin la dépasser. Le dénouement ne m’appartient pas.

Discerner si je suis en capacité d’écouter une personne qui me sollicite

Si nous constatons que ce que nous dit l’autre nous conduit à nous concentrer plus sur nous-même que sur lui, ce n’est sans doute pas le cas. Par exemple, lorsque nous cherchons à défendre à tout prix notre opinion, cela rend une écoute authentique difficile.

Le vécu de l’autre peut, du fait de notre propre histoire, notre contexte de vie, nous atteindre en profondeur ; cela nous rend indisponible à une vraie écoute.

D’autres situations peuvent aussi mettre à mal la nature du lien avec la personne. En résumé, pour entrer dans une écoute authentique de l’autre, nous sommes tous invités à apprendre à discerner les mouvements qui s’opèrent en nous. Écouter l’autre, c’est donc aussi entrer dans un chemin d’écoute de soi.

L’écoute, un chemin de conversion

Un père, lui-même colérique, ne supporte pas les colères de son fils adolescent. Ce fils sait que son père est colérique. Le chemin d’écoute de soi et de l’autre pourrait aboutir dans un tel cas à ce que le père dise à son fils : « Je me mets aussi souvent en colère. Et parfois cela m’est difficile de te voir en colère parce que cela me ramène à ma propre colère. Quand je te rejette, ce n’est pas juste. C’est en réalité ma propre colère que je rejette. » En tenant de tels propos à son fils, le père est dans une démarche humble, cohérente, qui accepte d’identifier les défis personnels qu’il a à relever. Par l’écoute sincère de lui-même, de son fils, il peut devenir un modèle pour ses enfants. Et, en acceptant ce chemin d’humilité, il entre dans une démarche de transformation de lui-même.

L’écoute est comme un muscle au service de notre chemin de sainteté, au service du monde. Le premier que l’on écoute c’est notre Sauveur. L’écoute requiert une posture d’humilité, une garde du cœur.

À quel moment prendre la parole ?

Bien des fois, nous allons trop vite (voir les six attitudes de Porter ci-dessus). Nos intentions sont souvent belles mais elles répondent plus à notre besoin de voir l’autre apaisé, éclairé qu’à sa propre demande. Or une parole trop rapide peut bloquer l’écouté dans son chemin, ou lui faire perdre de vue son propre besoin.

Bien souvent une personne qui a pu exprimer son vécu va finir par tendre une perche : « Tu dois être choqué(e)… Tu dois te dire que j’exagère… » On peut lui dire alors par exemple : « Je vois surtout combien cette situation te pèse, et combien tu en souffres. Qu’est-ce que je peux être, faire pour toi ? »

Une clé est, sans doute, de toujours formuler notre parole sous forme de question, de proposition. Mais lorsque de véritables « autoroutes » s’ouvrent devant nous, nous sommes alors clairement invités à l’audace !

L’écoute spirituelle

J’aime bien différencier l’écoute empathique de l’écoute de compassion où, en écoutant l’autre, je me mets à l’écoute de l’Esprit Saint. Il peut agir dans mon cœur d’écoutant(e), me guider, et aussi intervenir dans le cœur de l’autre. Je l’ai souvent expérimentée. ¨

DISCERNER

Naturellement, plutôt que d’écouter, nous cherchons à nous exprimer ! En définitive, nous voulons pouvoir exister, dire qui nous sommes. Accueillons cette réalité humblement. Car avoir conscience de ces limites nous pousse à nous mettre en marche vers une écoute authentique de l’autre. Par exemple, face à la situation « hors norme » d’une personne qui se confie à nous, nous pouvons être tentés de vouloir très vite lui « annoncer » ce qui est bon pour elle, etc. C’est un très beau désir qu’il ne faut surtout pas piétiner. Mais au cœur de cette écoute, apprenons en même temps à discerner si cette personne est prête à accueillir cette parole. C’est bien à partir de cette personne que se fait le discernement.

APPRENDRE À ÉCOUTER, APPRENDRE À PARLER

Apprendre à écouter, c’est aussi apprendre à parler ! Nos questions ouvertes, nos reformulations vont aider la personne écoutée à distinguer les faits, de son vécu, de son besoin et de sa demande, comme nous le propose la communication non violente*. Comme l’écoutant, l’écouté est invité à cette garde du cœur. Apprendre à parler, c’est apprendre « à prendre en charge » ce que nous formulons. Parler, écouter, voilà qui est indispensable pour gérer les conflits. Il y a ici un véritable enjeu de charité et de joie entre nous ! Par exemple, une épouse pourra dire à son mari : « Ce matin, le verre est tombé de la table et s’est cassé. Je me suis sentie seule et cela m’a mise en colère car je voyais le temps qui passait, Pierre allait être en retard à l’école. Mon besoin aurait été que tu m’aides à ramasser les morceaux de verre. » En apprenant à parler ainsi, je facilite le dialogue constructif. Sinon, je risque de donner une opinion teintée de mon émotion, poussant l’autre à défendre sa propre opinion. Le dialogue n’est pas possible, l’amour ne circule pas et nous en sommes profondément attristés.

* Cette approche a ses limites. Pour son fondateur, Marshall B. Rosenberg, ce type de communication suffit à traiter toute violence, la communication peut en quelque sorte sauver le monde. Nous savons, nous, que ce n’est pas une fin en soi, mais un canal. De même, énoncer un besoin ne veut pas dire que tous les moyens sont bons pour y accéder, ou que je puisse toujours le négocier.


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