« Nous avons perdu l’humilité de la créature »

Cet article fait partie du dossier thématique :Saint François d’Assise →

Entré chez les Frères Mineurs Capucins, fils de saint François d’Assise, en 1998, à l’âge de 27 ans, frère Éric Bidot a occupé divers services dans son Ordre, dont celui de ministre provincial pour la France.

À paraître, en mars, aux Éditions de l’Emmanuel : La création retrouvée, L’écologie selon saint François

Il est vivant ! Qu’est-ce qui a inspiré à François d’Assise cette « fraternité » avec toute la création ? Était-ce alors une approche radicalement nouvelle ?

Frère Éric Bidot Au cours de sa conversion qui se déploie dans les années 1205-1210, François, alors âgé de 22 ans, vit un changement de regard signe d’un changement très profond. Fait prisonnier à Pérouse, ville voisine qu’il attaquait avec d’autres compagnons de son âge, puis libéré car malade, son regard sur les choses et les êtres évoluent. Lui qui aimait ce qui brille et procurait du plaisir a changé… S’ensuivent des années de recherche, de solitude, d’hésitations pour découvrir progressivement le centre de sa vie : Jésus pauvre ! À partir de là, tout se réorganise et son rapport à la création avec. Il remarque ce qu’il ne voyait pas avant ou fuyait même : les oiseaux, les lépreux, les fleurs… Tout prend une nouvelle consistance sous ses yeux et dans ses relations. Cette nouvelle consistance, c’est une relation de fraternité avec le créé car il est issu d’un même Créateur. Avec François, nous sommes dans un regard de foi de bout en bout. Il y a fraternité, parce qu’il y a un Créateur de tout ce qui est. Sans la foi chrétienne, François est sympathique, ce qui est déjà beaucoup, mais guère compréhensible.

Cette approche de François n’est en fait pas entièrement nouvelle, à proprement parler. Déjà, dans les déserts d’Orient, dans les premiers siècles du christianisme, des solitaires ou anachorètes entretenaient des relations spéciales avec tel ou tel animal. Dans Le pré spirituel, Jean Moschus évoque un moine parvenu à une telle vertu qu’il recevait les lions qui venaient dans sa grotte et qu’il leur donnait à manger sur ses genoux, tellement cet homme de Dieu était rempli de la grâce divine. Plus tard, au XIIe siècle, Bernard de Clairvaux, initiateur de la réforme de Cîteaux, écrira dans une lettre : « On apprend beaucoup plus de choses dans les bois que dans les livres ; les arbres et les rochers vous enseignent des choses que vous ne sauriez entendre ailleurs, vous verrez par vous-même qu’on peut tirer du miel des pierres et de l’huile des roches les plus dures. Ne savez-vous pas que la joie distille de nos montagnes, que le lait et le miel coulent de nos collines, et que nos vallons regorgent de froment ? » Ce passage est d’ailleurs dans l’actuel espace d’accueil de l’abbaye cistercienne de Fontenay, en Bourgogne, invitant le citadin pressé à poser les valises pour apprendre à… voir le réel non comme un objet à saisir, mais comme une réalité qui s’offre à contempler pour elle-même !

Comment s’est manifestée concrètement dans sa vie cette fraternité envers les créatures ?

Petit à petit sans doute. François écrit le célèbre Cantique des créatures ou de Frère Soleil à la fin de sa vie, mais cette écriture a été précédée d’une foule de rencontres concrètes. Avec les oiseaux, par exemple, lorsque François s’arrêtant en chemin prêche aux oiseaux d’être dans la gratitude pour tout ce que le Créateur leur a procuré. Et François d’exprimer ensuite publiquement le reproche de ne l’avoir jamais fait auparavant ! Parler aux oiseaux, c’était reconnaître leur existence et les associer à sa louange permanente pour la bonté de Dieu qui prend soin de nous en sa Providence. Nombreux sont les récits de relations avec un loup, des agneaux, des brebis, … Bonaventure, théologien franciscain, écrira que, à force de remonter à l’origine commune de toutes choses, François avait conçu pour elles une amitié débordante. Et cette amitié déborde effectivement, avec tout le créé animé ou inanimé, les fleurs, les cailloux… Cette amitié est à comprendre aussi comme référée à l’Écriture Sainte. François avait une affection de prédilection pour tout ce qui rappelait Jésus, de près ou de loin. Ainsi, les agneaux en référence à la parole de Jean-Baptiste désignant l’Agneau de Dieu, et jusqu’au ver de terre car, sur la croix, Jésus a commencé la prière du psaume 21 où le psalmiste dit : « Je suis un ver, pas un homme » ; l’homme des douleurs s’est comparé à un ver ! Donc le respect de François envers le ver de terre sera référé au Christ souffrant la Passion. On appelle cela de la théologie symbolique : les éléments créés “parlent” de Dieu. Ils ne sont pas Dieu, mais ils évoquent Dieu car, et c’est la théologie de Bonaventure s’appuyant sur l’exemplarisme augustinien qui le dit, toute la création porte l’empreinte du Créateur, à différents niveaux : les créatures minérales, végétales, animales sont des “vestiges” et les personnes humaines et les anges sont à l’image et ressemblance de Dieu Trinité. Cela donne une responsabilité particulière à la personne humaine, intermédiaire choisi, entre Dieu et tout le reste de la création.

Vivre cette fraternité, n’est-ce pas risquer de mettre tous les êtres créés sur un pied d’égalité homme et animal ; homme et végétal… comme le souhaiteraient justement aujourd’hui certains groupes de pression ?

François n’idolâtrait pas la nature. Il avait seulement conscience d’appartenir, parmi les autres éléments, à la création, humblement. C’est cette humilité de la créature que nous avons perdue, nous arrogeant tous les droits sur le créé, ou plutôt les droits d’un propriétaire alors que nous ne sommes que des gérants. Dans le Cantique des créatures, à propos de la terre, François écrit qu’elle nous “gouverne”. Dans l’italien médiéval, gouvernare signifie prendre soin de quelqu’un. Comprenons bien, c’est donc la terre qui prend soin de l’homme et en retour, l’homme doit prendre soin de la terre, en vertu du mandat qu’il a reçu d’être intendant. Il ne peut se soustraire à cette mission car, à l’image et à la ressemblance de Dieu, il porte une responsabilité unique, celle d’être seul capable de réorienter toute la création vers sa finalité, la gloire de Dieu Créateur.

Cette fraternité envers les créatures est parfois perçue comme inspirée d’une vision trop romantique, donc déconnectée de la réalité…

Ceci n’est pas juste. Il n’y a pas de romantisme dans l’attitude de François. Il y a, au contraire, un rapport à la réalité telle qu’elle est réellement, voulue et aimée par Dieu, avec une création dans laquelle « tout est lié » dans le Christ, une création marquée par le péché et désorientée, mais appelée au salut, tout entière. François est l’une des rares figures de l’histoire chrétienne à s’être engagé jusqu’au bout dans la relation au Christ Jésus, au point d’en pénétrer intimement les sentiments, et à être ainsi introduit dans la réalité du royaume qui vient. Ce royaume n’est pas une chimère. Il est bien plus réel même que ce que je peux en comprendre. Le Cantique des Créatures est écrit vers 1225, un an avant la mort de François, et après la stigmatisation qui intervient en 1224. Recevant dans sa chair les marques de la Passion de Jésus confirmant la vie que François a menée, il peut dès maintenant voir la création réconciliée – et inaugurée par la mort et la résurrection de Jésus – dans des relations nouvelles et guéries. François est témoin du royaume à venir dès ici-bas. C’est la “vraie” réalité et non du romantisme !

Comment vivre de cette fraternité avec la création à notre tour ?

Récemment, un jeune agriculteur a témoigné auprès des évêques de France que « le sol grouille de fraternité ». Prenons-nous le temps de voir cette fraternité et de laisser la création nous enseigner, plutôt que de nous croire toujours supérieur ? Il nous manque l’humilité de ceux qui acceptent d’apprendre et ainsi de grandir en humanité.

Ceci dit, nous avons aussi notre rôle à jouer, comme le disait le président de la Conférence des évêques de France, Mgr de Moulins-Beaufort : « Nous pouvons nous servir de cette fraternité, nous pouvons l’asservir ou la détruire, lui permettre de se développer ou la forcer pour ce que nous croyons être notre bénéfice et qui peut l’être pendant un temps ; nous pouvons la servir, l’aider à agir mieux encore, et nous pouvons aussi en rendre grâce au Créateur et y reconnaître un signe de sa sagesse et de la sagesse à laquelle il nous appelle. »

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Le magazine Il est vivant a publié le numéro spécial :

IEV n°350 - François d'Assise, un message universel Se procurer le numéro →

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