Pape, évêques, peuple de Dieu : une articulation délicate mais vitale

Pour François Moog, professeur de théologie et spécialiste en ecclésiologie, le génie propre du pape François est de vouloir faire travailler de manière conjointe les trois instances d’autorité au sein de l’Église : le pape, les évêques et le peuple de Dieu.

Propos recueillis par LAURENCE DE LOUVENCOURT

PRESENTATION – François Moog est professeur de théologie dogmatique à l’Institut catholique de Paris où il dirige le cycle des études du Doctorat.

Il est vivant ! Pourquoi le pape François souhaite-t-il redonner à la synodalité une place centrale dans la vie de l’Église ? Quelle est son intention profonde ?

François Moog Dès 2013, dans Evangelii Gaudium (La joie de l’Évangile), le pape François a énoncé son programme pour l’Église : que l’ensemble du peuple de Dieu soit un peuple de disciples missionnaires. C’est là, de toute évidence, que son intérêt pour la synodalité prend racine. Pour lui, tous les baptisés sont appelés à être les sujets de l’évangélisation. La synodalité est donc à comprendre dans le contexte global de son programme de transformation missionnaire de l’Église. Pour cela, le pape invite toute l’Église à se laisser guider par l’Esprit Saint qui a été reçu par tous les fidèles au cours de leur baptême. Il n’y a dès lors aucune raison que des membres du peuple de Dieu soient exclus de la mission. Cette intention est confirmée dans la Lettre au Peuple de Dieu (septembre 2018) publiée face au choc des révélations de cas d’abus de pouvoir, de conscience et sexuels au sein de l’Église. Dans cette prise de conscience et pour assumer ce choc, le Pape, selon les principes de saint Paul, réaffirme que « Quand un membre souffre, tous les membres souffrent ». Un chemin de conversion est donc à vivre par tous et ce chemin ne permettra à l’ensemble de l’Église de relever ces défis que si nous les assumons en tant que Peuple de Dieu. Le pape se situe là pleinement dans la réception du concile Vatican II, qui a remis la notion de Peuple de Dieu au cœur de l’ecclésiologie catholique.

Comment pense-t-il l’articulation entre la primauté (le pape), la collégialité (les évêques) et la synodalité (le peuple de Dieu) ?

Le pape François essaie de réarticuler ces trois instances au sein de l’Église. Sur l’articulation elle-même, la source habituelle, ce sont les Actes des Apôtres, au chapitre 1. L’Église y est confrontée à un problème tout à fait nouveau : il faut choisir un apôtre. Jusqu’à présent, c’est Jésus qui le faisait lui-même. Or, Jésus vient de disparaître dans la nuée. Se pose alors pour la première fois la question de la prise de décision dans l’Église : qui a autorité dans l’Église pour décider qui est apôtre ? Ce sont trois autorités qui vont alors être mises en œuvre en même temps. Pierre (la primauté) convoque l’assemblée des frères, leur dit que l’Écriture autorise l’Église à choisir un apôtre et il leur présente les critères à prendre en compte pour ce choix. La deuxième autorité, ce sont les Douze, les Apôtres (qui ne sont plus que onze), et dont Pierre annonce la mission : être témoins de la résurrection. Dans ce passage, Pierre se tourne vers l’assemblée des frères et leur demande de choisir ceux qui, à partir des critères donnés, sont susceptibles de devenir apôtres. Les frères choisissent deux hommes : c’est l’exercice de la synodalité du peuple de Dieu. Ensuite, ces trois autorités (Pierre, les apôtres et le peuple de Dieu) se mettent en prière ensemble pour demander à Dieu de choisir. Pour que cette volonté de Dieu s’exprime, il est nécessaire que les trois autorités fonctionnent en même temps : la primauté de Pierre (qui deviendra celle du pape), la collégialité des apôtres (qui deviendra celle des évêques), et la synodalité des frères (qui deviendra celle du peuple de Dieu). Ces trois collèges sont intimement liés : ainsi Pierre, qui a la primauté, est aussi un apôtre ; et il est également un frère dans l’assemblée des croyants. Il n’y a donc pas d’un côté la primauté, d’un autre la collégialité, et enfin, la synodalité. Les trois instances qui font autorité dans l’Église sont en réalité emboîtées les unes dans les autres. Leur articulation peut se vivre certes sous forme de tensions mais on ne peut jamais les opposer. Quand il encourage la mise en œuvre de la synodalité du peuple de Dieu, le pape doit en même temps envisager une nouvelle manière d’être primat et de faire travailler le collège des évêques. Ce processus de transformation voulu par le pape François a des conséquences très concrètes que nous sommes en train d’expérimenter. Un questionnaire a en effet été envoyé à toutes les Églises locales. Ces Églises, représentées par tous les évêques, sont engagées dans ce processus sous l’autorité du primat. Ainsi, le pape François aurait pu décider de ne travailler la synodalité que pour elle-même. Mais son génie propre est de faire travailler ces trois instances d’autorité de manière conjointe.

Ce qui était possible du temps des apôtres l’est-il encore aujourd’hui, alors que l’Église compte un nombre considérable de fidèles ?

Cela pose en effet la question des médiations de ces autorités et de leur expression autorisée. Aujourd’hui, il est quasiment impossible de rassembler tous les évêques, mais le système de représentation par les conférences épiscopales peut prendre le relais. En revanche, pour le peuple de Dieu, il n’existe pas de relais au plan de l’Église entière. Il y a alors deux modes d’expression de la synodalité possible qui impliquent surtout des modalités d’écoute du peuple de Dieu : l’exercice d’une synodalité locale (en diocèse principalement, c’est le cas de la consultation lancée en septembre dernier) et l’écoute du sensus fidei qui s’expriment notamment par le processus de réception des décisions du pape ou du collège des évêques.

Comment le pape François favorise-t-il d’ores et déjà la synodalité ?

Il a pris des mesures concernant le synode des évêques qui vont en ce sens. D’une part, il a décidé de mettre le Synode à l’écoute de l’Église tout entière, en consultant très largement le peuple de Dieu. D’autre part, et de plus en plus, des laïcs, des religieux et des religieuses, prennent part au Synode avec les évêques. Enfin, il considère que le Synode ne peut prendre une décision que dans le cadre d’un consensus ecclésial. Cela suppose d’accepter de dire : « Sur cette question, il n’y a pas d’accord. Nous allons donc continuer à écouter. » C’est courageux. Le pape François favorise ainsi une Église de l’écoute.

Que peut-on attendre de cette transformation de l’Église ?

Ce processus dans lequel nous engage le pape va produire une transformation des relations au sein de l’Église, qui, elle-même, pourra favoriser une transformation du tissu social. Ce qu’on peut en attendre, donc, c’est une forme de « nouvelle évangélisation » du monde. Nous Occidentaux, sommes très conscients de la manière dont la foi chrétienne a contribué à construire nos sociétés et nos cultures (hôpitaux, écoles, démocratie…). La sécularisation nous amène à penser parfois que tout cela, c’est fini. Mais pourquoi devrions-nous l ’accepter ? Il y a bien des lieux aujourd’hui où les hommes et les femmes souffrent. Ils ont besoin que l’Évangile continue de transformer nos sociétés pour le bien du plus grand nombre. C’est ce qu’il faut rechercher.

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