Notre chemin de vérité

En soi, la vérité est une ; mais les chemins pour la rejoindre sont multiples. Une chose est sûre : chaque personne a son chemin et elle se doit de l’assumer. Une autre aussi : chaque société a un chemin de vérité à parcourir ; pour nous aujourd’hui, dans notre société relativiste, il s’agit d’une très longue marche, d’un vrai combat. Marcher ensemble sur un chemin de redécouverte des vérités fondamentales est le grand défi.

Fabrice Hadjadj le résume en quelques mots, disant qu’aujourd’hui, pour nous, à la différence des premiers apôtres, il ne s’agit plus de faire des miracles, « mais de rappeler des évidences premières : que la femme est une femme et l’homme, un homme ; que le mariage est d’un homme et d’une femme ; que l’enfant naît d’un père et d’une mère ; que les vaches ne sont pas des carnivores ; que le donné naturel n’est pas une construction conventionnelle ; que l’être n’est pas le néant …Rappeler ces évidences est plus difficile que la science, plus difficile que le miracle même. Car l’évidence première n’est pas spectaculaire comme le miracle, et elle ne peut se démontrer comme les conclusions d’une science. Si bien que l’on se retrouve à expliquer, avec un certain ridicule – surtout au milieu de l’incendie ou du déluge -, que le feu brûle ou que l’eau mouille … » (Fabrice Hadjadj, L’Aubaine d’être né en ce temps, Editions de l’Emmanuel 2021)

La contre-culture qui nous envahit depuis Mai 68 a pour caractéristique d’être une entreprise de déstabilisation à l’égard de toute vérité quelle qu’elle soit, et ceci de manière insidieuse, douce et progressive. Peu à peu, d’année en année, nous assistons à une lente déconstruction de l’identité humaine, à la liquéfaction méthodique des référents anthropologiques les plus ancestraux et qui nous paraissaient les plus stables. Dans l’indifférence généralisée d’une société hébétée, l’enfant – qui pour nous, enseignants et éducateurs, est absolument sacré – devient un produit de fabrication que l’on peut programmer selon son désir, acheter, vendre, dont on peut faire un commerce lucratif aux salons du Désir d’enfant. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment en sommes-nous arrivés à cette nouvelle forme de barbarie qu’est l’indifférence à l’égard du commerce des êtres humains et la négation de tout ce que nous avons bâti pendant des générations ? Quelles compromissions successives, à quels petits mensonges avons-nous consenti pour que notre conscience se trouve insensiblement étranglée sans que nous puissions pousser un cri ? N’avons-nous pas le devoir de regarder le chemin parcouru pour essayer de comprendre ?

Cela sera difficile parce que nous sommes entrés dans une culture de la post-vérité. Nous sommes dans la « post-truth society ». Et c’est justement ce qui nous rend incapables de trouver la clé du labyrinthe, c’est que nous ne savons plus ce qu’est une clé. Nous ne savons plus ce qu’est une vérité. Le relativisme aurait-il agi sur nous comme un stupéfiant qui nous aurait rendus stupides ? Le grand Soljénitsyne, en son temps, le 12 février 1974, avait proposé une voie à son peuple pour sortir de la dictature idéologique, celle de refuser toute participation au mensonge : « Et c’est là que se trouve la clé de notre délivrance : le refus de participer personnellement au mensonge ! Qu’importe si le mensonge recouvre tout, s’il devient maître de tout, mais soyons intraitables au moins sur ce point : qu’il ne le devienne pas pour moi ! »

Il ne s’agit pas, bien sûr, d’adopter des attitudes provocantes en clamant nos convictions n’importe où sans discernement. Certains aiment adopter ainsi la posture du martyr, ce qui ne produit aucun fruit. La vérité à laquelle nous voulons donner un culte est celle qui nous conduit non à des gesticulations extérieures, mais une conversion intérieure. La non-participation au mensonge est d’abord dans le discours intérieur. Nous croyons vraiment que la vérité libère parce que le Christ l’a dit. Seulement, nous nous faisons souvent une idée fausse de la vérité, et la connaissant mal, nous l’utilisons mal. En réalité, nous ne devrions jamais utiliser la vérité, mais la servir. Humblement, comme quelque chose qui nous dépasse et nous conduit, et non pas avec arrogance. D’ailleurs, sur la vérité, le Christ nous a laissé une révélation (dont nous n’avons pas encore pris toute la mesure) quand il a dit : « Moi, je suis, le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6). La vérité n’est pas une pierre que l’on jette à la tête de son ennemi. Elle est chemin et elle est vie, et le malheur vient de ce que nous avons une vision desséchée de la vérité et que nous ne savons plus la percevoir comme vie et comme voie.

C’est-à-dire que le changement de société ne se fera pas en se contentant de dire aux autres qu’ils sont dans l’erreur, mais en laissant la vérité opérer un changement en nous aussi, dans notre intelligence, dans notre cœur, dans notre propre vie. Autrement dit, si dénoncer l’erreur n’est pas une mauvaise chose, en tous cas, cela ne suffit pas. Il vaut mieux allumer une lampe que dénoncer l’obscurité. C’est un peu une approche de stratégie globale qui prend le problème en amont et l’envisage de manière plus large. C’est aussi une approche pédagogique, car comment pouvons-nous faire comprendre l’erreur si nous ne donnons pas l’exemple d’une vérité vivante ? C’est enfin et surtout une approche plus vraie car si chacun a bien sa responsabilité personnelle, nous avons tout de même à nous interroger sur la part que nous avons dans la responsabilité collective à l’égard des nouveaux défis sociétaux.

Reprenant une tradition philosophique ancienne, Thomas d’Aquin dit que la vérité est l’adéquation de l’intelligence au réel. Il dit aussi qu’il y a plusieurs niveaux d’adéquation au réel. Il y a d’abord une première approche, globale, peu précise, et qui contient d’autant moins d’erreur qu’elle demeure plus générale ; c’est la connaissance commune, qui nous concerne tous et nous permet d’être en adéquation globale avec les réalités de la vie quotidienne du monde visible. En revanche, dès lors qu’il s’agit d’affiner notre compréhension du monde, nous risquons davantage l’erreur parce que nous raisonnons à partir des données de la connaissance commune et que nos raisonnements, pour mille raisons, peuvent être faux. Par exemple, les hommes de tous les temps ont vu le soleil, la lune et les étoiles, et ils ne se sont pas trompés en affirmant qu’ils voyaient ces objets lumineux. Les erreurs viennent des raisonnements qu’ils ont pu tenir sur eux.

Mais notre histoire avec la vérité ne s’arrête pas à l’erreur, car nous pouvons revenir sur ces erreurs, nous pouvons les corriger. Pour les plus grandes erreurs, il a fallu plusieurs générations pour que les hommes en prennent conscience et pour qu’ils commencent à les corriger. C’est ainsi que la vérité a une vie, comme une civilisation a ses heures de gloire et ses déclins. Cela nous peut nous donner une grande espérance et aussi nous faire peur, car certaines vérités peuvent se perdre.

A titre d’exemple, la pratique religieuse du sacrifice des nourrissons et des enfants avait été remise en cause avec le sacrifice d’Abraham et avait disparu en Israël jusqu’à ce qu’elle réapparaisse vers les VIIe et VIe siècle avant J-C, et puis qu’elle disparaisse à nouveau.

Autre exemple, le commerce des esclaves avait quasiment disparu d’Occident avec la christianisation, mais il est réapparu au XVIe siècle, il a été aboli en 1794 dans les colonies françaises, il a été rétabli dans nos colonies en 1802 par Napoléon qui l’a finalement aboli en 1815, mais les intérêts économiques étaient tels qu’il a fallu une nouvelle loi pour l’interdire et que nous devons cette fois à Lamartine en 1831 et il l’a obtenue en accordant un dédommagement financier aux propriétaires d’esclaves qui se retrouvaient avec une main d’œuvre beaucoup plus onéreuse. C’est dire combien les principes éthiques sont faibles face à la pression de l’argent. Nous connaissons un certain nombre de situations répondant aux mêmes schémas dans notre monde d’aujourd’hui, et les discours officiels ou médiatiques et les comités d’éthique ne nous font aucune illusion. L’opinion publique est facile à convaincre en raison de sa naïveté, car généralement, il y a une sorte de consensus qui s’établit autour de telles pratiques et la force de l’instinct social fait que la majorité des hommes répugne à penser différemment de leurs contemporains. Il faut, pour changer, des hommes de caractère qui prennent des risques et osent penser à contre-courant.

Le phénomène de régression morale est donc un phénomène connu et nous en avons de nombreux exemples. Sortir d’une telle régression n’est pas impossible, avec l’aide de Dieu, mais cela ne se fait pas du jour au lendemain. Tant que nous demeurons pétris d’une culture de l’immédiateté, nous ne pouvons que désespérer. Nous devons nous convaincre que la victoire sera au bout d’une longue marche dont nous ne savons ni la durée, ni les revers, ni les surprises. Mais ce qui est sûr, c’est que ce chemin est notre chemin, celui de notre génération et d’aucune autre, et que c’est un chemin de vie.

La vérité est une, ce n’est pas « notre » vérité, elle s’impose à nous, elle nous transcende. Cependant, ce qui nous appartient et n’appartient qu’à nous, c’est le chemin que nous avons à parcourir et c’est d’avoir le courage de le parcourir avec la vérité. C’est notre chemin de vie, c’est notre chemin de vérité.

Dans un prochain article, nous tenterons de comprendre pourquoi le Christ a dit non pas « je vous enseigne la vérité », mais « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie », et comment cette parole peut éclairer notre route.

 

Bernard de Castéra

 

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