« Même au fond du trou, nous donner était ce qui nous rendait heureux »

Mariés depuis 2012, Olivier et Joséphine Mathonat ont connu l’épreuve de l’infertilité. Dans leur livre: “Attendre et espérer, itinéraire d’un couple sans enfant” (Éditions de l’Emmanuel 2019), ils témoignent avec une grande délicatesse de ce long chemin pour apprendre à passer d’une vie subie où la souffrance prend toute la place, à un consentement au réel qui, paradoxalement, leur apporte la joie. En février 2020, ils ont donné naissance à leur premier enfant. 

Cette rencontre est le 2ème épisode de notre série de l’Avent sur le sens de l’attente. 

Comment avez-vous vécu cette épreuve: l’attente d’un enfant qui ne vient pas? Comment chacun de vous l’a-t-il vécu? Comment l’avez vous vécu en couple?

Joséphine: Nous avons eu la chance que cette épreuve consolide notre couple au lieu de le fragiliser ;  et elle a contribué à faire de nous ce que nous sommes aujourd’hui. 

Ensuite, il est vrai que nous l’avons vécu différemment. Pour ma part, je l’ai vécu dans mon corps de femme: chaque mois me rappelait l’enfant qui ne venait pas. J’ai aussi eu besoin d’extérioriser par des pleurs, d’en parler à quelques amis très proches. 

Olivier: Pour moi, c’était plus intérieur : je ne voulais surtout pas en parler. J’ai d’ailleurs parfois éprouvé une grande violence intérieure dont je ne me savais pas capable. 

A un moment donné, nous nous sommes rendu compte que notre souffrance risquait de nous renfermer sur nous-mêmes et nous avons éprouvé le besoin de nous ouvrir à d’autres réalités, pour prendre soin de ceux qui en avaient besoin. Nous avons réalisé que même au fond du trou, nous donner était ce qui nous rendait heureux.

Et puis, nous prions tous les soirs ensemble depuis que nous sommes mariés: c’est vrai que cela nous a beaucoup aidés. 

En quoi cette attente a-t-elle pu être féconde?

O: Il a d’abord fallu accepter l’attente, et accepter que cela puisse être une attente douloureuse. Il ne fallait pas “zapper le deuil”. Le week-end pascal commence d’abord par le Vendredi Saint, puis le Samedi Saint avant d’arriver à la Résurrection. Avec du recul, on s’est rendu compte que nous avons eu besoin d’aller au fond de l’obscurité du Samedi Saint. 

J: J’aime l’idée qu’on ne s’habitue pas à la souffrance mais qu’on peut l’habiter. Dès que je voulais m’éloigner de la souffrance, elle me revenait dans la figure. Mais quand j’ai accepté qu’elle fasse partie de ma vie, cela m’a permis de franchir une étape importante. Une phrase de Martin Steffens m’a marquée: “une épreuve est un chapitre de notre vie mais ce n’est pas toute notre vie”. Cette épreuve fait partie de nous mais notre vie ne se résume pas à ça !

O: Nous avions l’impression d’être dans une salle d’attente et que seule “l’étape d’après” nous permettrait d’être enfin heureux et féconds. Un jour, nous avons fait le choix de sortir de cette salle d’attente pour vivre pleinement notre quotidien, tel qu’il était. 

J : Quand on n’a pas d’enfant, un danger est de se demander : “quelle est notre vocation?” Alors que la vocation d’un couple est avant tout de s’aimer et que cet amour rayonne. 

Et c’est vrai que souvent, les couples en espérance d’enfant n’aiment pas ce mot de “fécondité”. Pour ceux qui ont des enfants,  la fécondité “charnelle” se voit. Dans notre situation, comme les prêtres et religieux, nous ne la voyions pas !  Cela passe davantage par des actes de foi et en posant des petits “oui”. 

 Ce temps nous a aussi permis de prendre soin des autres, notamment de personnes qui vivaient un célibat non choisi, de nous rendre utiles auprès de notre paroisse, de créer les week-end “Esperanza”  pour les couples en espérance d’enfant. 

Comment passer de la désespérance au consentement?

O: Un jour, une religieuse souffrant d’une maladie incurable depuis plusieurs années nous a dit qu’elle s’était longtemps révoltée contre Dieu. Elle a arrêté de lutter le jour où elle s’est dit: “Je vais être malade toute ma vie.”

 Il est bon de lutter, c’est notre élan vital qui se manifeste. Mais un jour il a été nécessaire de consentir à ce que, peut-être, nous n’aurions jamais d’enfant. A l’Ircom, nous avons une formation pour de futurs humanitaires. Ils apprennent que dans le cas d’une prise d’otage, pour tenir, il faut vous imaginer non pas que vous serez libéré demain, mais au contraire que votre captivité durera peut-être des années !

J: il faut accepter que cela prenne du temps de consentir. Sinon, c’est un consentement de surface, qui ne dure pas. Un jour, un évêque nous a dit: “je vous propose de renoncer à avoir des enfants car c’est la seule manière d’habiter pleinement votre quotidien et de ne pas rêver d’un ailleurs”. 

O: Au moment de notre anniversaire de mariage, nous faisons le bilan de l’année écoulée: la crasse et la grâce. Lors d’un de ces bilans – qui était peu enthousiasmant- nous nous sommes redit que malgré le fait de ne pas avoir d’enfant, nous avions aussi de nombreuses raisons d’être heureux, dès maintenant !

J: Nous ne choisissons pas une épreuve, mais nous pouvons choisir la manière dont nous la vivons. Notre liberté se situe là. Dans l’évangile, on parle souvent des guérisons miraculeuses. Par exemple, Lazare est ressuscité mais on ne dit pas la suite: un jour Lazare meurt de nouveau ! De la même manière, nous savons que nous aurons d’autres épreuves dans nos vies et qu’une guérison ou un miracle n’est pas un aboutissement en soi. 

Comment le Seigneur vous a -t’il accompagné dans cette souffrance?

J: J’ai d’abord eu besoin de m’interroger sur le sens de cette épreuve pour finalement accepter que la souffrance n’a pas de sens.

O: De mon côté, je n’ai pas voulu mettre d’énergie dans la recherche d’un sens spirituel de cette épreuve. En fait, il n’y a pas de sadisme de la part de Dieu. Il n’y est pour rien. Cette souffrance, il la vivait avec nous. Cette certitude que Dieu était avec nous nous a permis de donner de l’épaisseur à notre foi. 

J : Nous  avons fait des pèlerinages, des neuvaines et nous n’étions pas exaucés. Avec du recul, cette “nuit des sens” nous a permis de rentrer dans une relation plus gratuite avec Dieu. Aimer Dieu quand tout va bien, c’est facile, mais nous avons appris à l’aimer pour ce qu’il est et non pour ce qu’il nous donne. Cela a été un vrai cap dans notre foi. 

En février dernier, après 7 ans d’attente, vous avez donné naissance à un petit garçon: Jean. Comment vivez-vous son arrivée après une si longue attente?

J: Après avoir attendu aussi longtemps, tout prend une saveur particulière et nous ne nous lassons pas de nous émerveiller chaque jour ! Son arrivée est un cadeau gigantesque qui nous remplit de joie!  Nous prenons conscience aussi que sa vie ne nous appartient pas, elle nous a été confiée… Et puis, Jean n’a pas la responsabilité de notre bonheur : il n’a pas à porter ce poids ; d’ailleurs, nous avions appris à être heureux avant de l’attendre.

O: Il y aura toujours des manques, tous nos problèmes ne sont pas résolus. Mais la vie est si belle !  Et notre désir d’être féconds, y compris en dehors de notre foyer, demeure. 

http://esperanza-couples.fr/

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