Méditation – La parabole du bon grain et de l’ivraie

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Où en sommes-nous avec l’option préférentielle pour les pauvres prônée par le Christ ? Et si, loin de la course à la performance et à la réussite, cet amour de prédilection nous ouvrait un chemin qui nous ramène aux vraies richesses de notre humanité ?

Par JOHAN GLAISNER

Dans l’évangile de Matthieu, le Christ nous propose une bien étrange parabole (Mt 13, 24-30). Alors qu’un homme sème du blé dans son champ, l’ennemi survient la nuit pour répandre de l’ivraie. Lorsqu’ils découvrent la situation, la réaction des serviteurs est immédiate et logique : il faut retirer cette mauvaise herbe qui risque d’étouffer la culture. L’ivraie va puiser les ressources de la terre dont a besoin la bonne graine pour pousser et donner du fruit. Les rendements seront plus faibles, la performance ne sera pas au rendez-vous. Pourtant le maître demande à ses serviteurs de ne rien faire : en voulant éliminer le mal, on risque d’abîmer le bien.

De surcroît, il arrive souvent que l’ivraie soit infestée d’un champignon qui présente un risque pour celui ou celle qui consommerait cette plante. Le travail de tri sera donc indispensable mais aussi fastidieux pour que la céréale qui aura survécu puisse être conservée et consommée sans risque. À l’opposé de nos raisonnements orientés vers la maximisation de la performance, le Seigneur nous propose ici un autre chemin, une autre finalité. Il y a, semble-t-il, quelque chose d’essentiel mais de fragile, de plus précieux que la performance ou la réussite et qui doit retenir toute notre attention, qui justifie un travail conséquent.

En contrepoint de ce texte, le même évangéliste évoque une promesse du Christ tout aussi surprenante. Alors que Jésus se trouve chez Simon le lépreux, une femme s’approche de Jésus et verse un précieux parfum sur sa tête (Mt 26, 6-12). Les disciples s’indignent de ce gâchis. Ne pouvait-on utiliser cet argent pour les pauvres et pour ceux qui n’ont rien ? Même notre solidarité ne souffre pas que l’utilisation des ressources soit faite sans souci de performance ! Jésus reprend alors ses disciples et fait cette promesse qui pourrait décourager à tout jamais ceux qui ont vocation à s’occuper des plus démunis : « des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi vous ne m’aurez pas toujours. » (Mt 26, 11). Et le Seigneur ne parle pas ici d’une pauvreté de cœur ou d’une simplicité d’esprit mais bien d’une pauvreté matérielle. Notre lutte pour soulager la pauvreté, pour alléger les souffrances paraît, dès lors, bien illusoire ! Mais la logique de Dieu est définitivement bien différente de la logique des hommes ! Parmi les enseignements que saint Jean Paul II nous a légués, il en est un, rarement mobilisé, et qui pourtant mérite toute notre attention. Dans la lettre apostolique Salvifici doloris, ce pape nous a proposé une réflexion essentielle sur le sens chrétien de la souffrance et de la vulnérabilité. Il y explique que la souffrance et les situations de dépendance sont intolérables et doivent être combattues, soulagées, résolues. Mais il est urgent en parallèle de développer la conscience que le Christ habite toujours ces situations : il a pleuré la mort de Lazare (Jn 11, 35), il s’est ému de la souffrance d’une mère en deuil (Lc 7, 13) et de tous les malades qui lui ont été présentés. C’est pour cela que ces situations sont aussi un chemin de conversion et de rencontre authentique avec le Seigneur. Le Christ est même allé jusqu’à s’identifier à toutes ces personnes en souffrance : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un des petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).

Au-delà de l’apparence

Fragilité, vulnérabilité et pauvreté mettent la personne dans une situation non choisie de dépendance aux autres. Alors que notre monde contemporain promeut l’interdépendance, c’est-à-dire la possibilité de vivre des rapports de réciprocité égalitaires, ces situations humaines nous rappellent que l’homme ne peut se suffire à lui-même. La proximité avec la fragilité est souvent rude car elle nous fait percevoir notre propre finitude, elle nous révèle quelque chose de notre humanité que le culte de la performance ne pourra jamais nous révéler complètement. Cette rencontre avec la personne vulnérable nous transforme car, comme l’affirmait Benoît XVI, « j’apprends alors à regarder cette autre personne non plus seulement avec mes yeux et mes sentiments mais selon la perspective de Jésus Christ. Son ami est mon ami. Au-delà de l’apparence extérieure de l’autre, jaillit son attente intérieure d’un geste d’amour, d’attention, que je lui donne […]. Je vois avec les yeux du Christ et je peux donner à l’autre bien plus que les choses qui lui sont extérieurement nécessaires : je peux lui donner le regard d’amour dont il a besoin. » (Deus Caritas Est, n° 18).

Passer à l’action

L’amour dont il est question ici n’est pas seulement le sentiment qui nous émeut mais un amour qui engage notre volonté et notre intelligence. C’est ce même amour que nous sommes invités à vivre envers Dieu et envers le prochain. L’amour pour Dieu ou le prochain n’est pas qu’une idée mais doit être aussi action. Comme nous le rappelle Benoît XVI : « L’amour de Dieu (envers Dieu) devient un mensonge si l’homme se ferme à son prochain ou plus encore s’il le hait. » (DCE, n° 16). L’incarnation du Christ dans un être d’abord pauvre et dépendant (un bébé) puis souffrant et agonisant sur la croix, nous rappelle que notre foi ne peut être seulement piété. Elle se déploie dans la rencontre avec le prochain, avec le plus pauvre.

Une rencontre ouverte à l’amitié

Cependant, cette rencontre est toujours un risque. Elle n’est jamais une évidence. Que de déceptions pouvons-nous vivre face à ces situations : découragement, sentiment d’ingratitude face aux sacrifices consentis, colère, etc. La rencontre, quelle qu’elle soit, mais peut-être particulièrement avec la personne en situation de vulnérabilité, pour être authentique doit être habitée par le désir de recevoir. Les personnes vulnérables nous font ce cadeau immense de nous dévoiler une part de notre humanité : la gratitude d’exister, notre finitude et notre situation d’héritier, toujours redevable de ce qui lui a été donné. Lorsque la rencontre est authentique, elle nous ouvre souvent à l’amitié véritable. Avant de donner ce que l’on croit être bon, il est nécessaire de savoir recevoir.

« Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous. » Tous, si nous voulons bien ouvrir les yeux, nous pouvons découvrir que ces personnes en situation de vulnérabilité, de pauvreté ou de souffrance sont à notre porte, dans notre famille, nos entreprises, nos communautés. Que de cette période inédite de notre histoire, nous sachions conserver le bon grain : accueillir chaque jour la grandeur de notre vulnérabilité qui nous ouvre à l’autre, à nous-même et au Christ. ¨

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