Lecture comparée de Fratelli tutti (Pape François) et de la deuxième lettre à Timothée.

Après la lecture de Fratelli tutti, l’encyclique du dialogue, pourquoi ne pas tenter un saut rapide dans les six pages de la Deuxième lettre à Timothée ? Comme un petit café après un repas roboratif ! Ensuite, il n’y a plus qu’à comparer les deux avec un petit digestif, histoire de faire dialoguer Paul et François. Nous procéderons en deux temps : nous verrons d’abord les conditions concrètes du dialogue, puis nous nous tournerons vers les sources que proposent les deux auteurs à ceux qui veulent entrer dans l’arène et combattre avec les armes pacifiques, « comme un bon soldat du Christ Jésus » (2 Tm 2, 3).

Une petite remarque avant de commencer : l’auteur des deux lettres à Timothée n’est sans doute pas Paul lui-même mais l’un de ses disciples. Pour notre propos, cela importe peu, car l’inspiration doctrinale est bien la même. Pour plus de commodité, quand nous parlerons de l’auteur, nous le nommerons Paul, puisque c’est ainsi qu’il se nomme au premier verset – ce qu’on avait coutume de faire à cette époque pour honorer son maître à penser.

Le dialogue n’est pas un long fleuve tranquille

On peut en effet relire la petite lettre comme un enseignement sur la pastorale du dialogue : « Evite les discussions folles et simplistes : tu sais qu’elles provoquent des querelles. » (2,23) Tiens, ils connaissaient déjà cela ? Avant les réseaux sociaux ? Lisons la suite : « Un serviteur du Seigneur ne doit pas être un querelleur ; il doit être attentionné envers tous, capable d’enseigner et de supporter la malveillance » (2,24) La malveillance envers un enseignant, il a connu cela ? « Il doit reprendre avec douceur les opposants » : cela signifie qu’aux premiers siècles, le dialogue se pratiquait déjà dans l’enseignement, avec objections et réponses, et que les discussions pouvaient être vives. Ce que nous croyons propre à notre temps s’est plus ou moins toujours fait. En revanche, ce que je découvre dans les versets suivants, c’est la présence de deux acteurs dont on ne parle guère aujourd’hui, deux acteurs qui appartiennent à une autre dimension. Il est vrai que, loin de vivre dans un monde plat, Paul n’oublie pas la troisième dimension, verticale. Voyez plutôt : « Car Dieu leur donnera peut-être de se convertir, de connaître pleinement la vérité : ils retrouveront leur bon sens et se dégageront des pièges du diable qui les retient captifs, soumis à sa volonté » (2, 25-26) Dieu et le diable : voilà qui situe le dialogue dans la perspective d’un combat eschatologique ! C’est un véritable dépaysement pour nous qui entendons rarement parler du premier et n’osons jamais envisager le second.

Mais le dépaysement s’arrête là, car l’auteur de cette terrible petite lettre se livre à une description des interlocuteurs que les chrétiens candidats au dialogue rencontreront sur leur chemin. Je ne sais pas s’il faut le croire – au lecteur de juger ! – en tous cas voici ce qu’il en dit : « Sache-le bien : dans les derniers jours viendront des moments difficiles. En effet, les gens seront égoïstes, cupides, fanfarons, orgueilleux, blasphémateurs … » Ah oui ? Pardon d’interrompre sans cesse la lecture, poursuivons plutôt ! « … révoltés contre leurs parents … » Je n’interromps pas. « …ingrats, sacrilèges, sans cœur, implacables, médisants, incapables de se maîtriser, intraitables, ennemis du bien, traîtres, emportés, aveuglés par l’orgueil, amis du plaisir plutôt que de Dieu … » Cette liste est effrayante, elle ne nous concerne certainement pas, non, pas nous. « … Ils auront des apparences de piété … » Je ne vois pas de qui il parle. « … toujours en train d’apprendre et jamais capables de parvenir à la pleine connaissance de la vérité » : ici, nous sommes bien obligés de replacer l’épître dans son contexte, celui de l’Antiquité, bien avant le Moyen-Age lui-même, où l’on croyait que la vérité est une, où l’on n’avait pas encore reçu la révélation de l’infini kaléidoscope et le spectacle sans fin aux innombrables facettes, bref de l’ensorcelant tourbillon de Google !

La fin du paragraphe de Paul est décevante : « Cependant, ils n’iront pas bien loin, car leur stupidité sera évidente pour tous. » (3,9) Voilà bien une prophétie ratée, et ratée dans les deux parties de l’assertion ! Les lecteurs préfèreront de beaucoup une autre phrase, qui pourra leur paraître fort éclairante sur ce que nous vivons depuis deux siècles : « Quant aux hommes mauvais, ils iront toujours plus loin dans le mal, ils seront à la fois trompeurs et trompés. » (3, 13) Voilà un progrès qu’on n’arrêtera pas de si tôt !

A une époque où les journaux la télé, la radio, internet n’existaient pas, Paul recommande à Timothée : « Quant aux bavardages impies, évite-les : leurs auteurs progressent sans cesse en impiété et leur parole se propage comme la gangrène. » (2, 17) Dialoguer n’est donc pas bavarder. Pour un vrai dialogue, certaines conditions doivent être réunies, et la première d’entre elles est de renoncer au bavardage pour favoriser l’accueil, l’écoute, l’échange attentif et posé. Autant dire, un ressourcement dans le silence prolongé, dans la prière, dans la foi en la présence de l’Esprit Saint tant dans les interlocuteurs que dans le disciple de Jésus Christ.

Première conclusion : si Paul est vivement engagé dans une pastorale du dialogue, ce n’est manifestement pas une solution de facilité. Il a conscience des enjeux et de la présence d’un combat de l’Adversaire, en clair le Diable, contre Dieu et les hommes. Il a conscience de l’aveuglement possible des interlocuteurs pris par leurs passions. Il a conscience de ses propres faiblesses et que la victoire ne lui appartient pas, mais à Dieu seul. Il a conscience que le dialogue n’est pas une stratégie d’évitement de la croix : « D’ailleurs, affirme-t-il, tous ceux qui veulent vivre en hommes religieux dans le Christ Jésus subiront la persécution » (3,12).

Face aux difficultés du dialogue, ni Paul ni ses disciples n’ont tenté de lever une armée ni même une milice pour défendre leurs intérêts. Il n’est jamais question de violence physique de leur part. Ce point est à noter particulièrement. Toute religion n’est nécessairement alliée à la violence. En tous cas, la religion du Christ, aux premiers temps de l’Eglise, témoigne d’une non-violence exemplaire et unique dans l’histoire des religions.

Pourtant, des violences physiques, Paul en a subi : la lecture du ch.11 de la deuxième lettre aux Corinthiens y fait clairement référence : il a reçu cinq fois les trente-neuf coups de fouet qui, en général, laissaient le supplicié à la dernière agonie, trois fois la bastonnade, et une fois, il a été lapidé (11, 24). Il faut reconnaître que c’est désagréable, quand le sujet se proposait simplement de dialoguer ! A aucun moment, il n’est revenu avec ses émules pour retrouver les fautifs de violence et se venger, histoire de leur apprendre à dialoguer en douceur.

En comparaison de cela, l’encyclique de François est-elle fade ? Si nous réfléchissons aux destinataires, ce ne sont pas les mêmes. L’auteur de la lettre à Timothée s’adresse uniquement à ses disciples, alors que l’auteur de l’encyclique s’adresse au public le plus large possible : les chrétiens, les non-chrétiens plus ou moins amis ou curieux, et les adversaires du christianisme. A tous, quel que soit leur bord, il veut enseigner la voie du dialogue respectueux de l’autre. Ce n’est pas un mince programme, dans son camp comme dans celui des adversaires.

Or, si elle incite au dialogue patient, l’encyclique est loin d’être frileuse dans sa description des errements du monde contemporain ; bien au contraire, l’audit clairvoyant qu’elle déroule fait froid dans le dos. Un certain libéralisme mondialiste est clairement dénoncé comme source d’enrichissement des uns par l’appauvrissement des autres au total mépris du bien commun réel des peuples. Cette globalisation favorise les puissances économiques transnationales et dissout les identités des régions plus fragiles. « Que signifient aujourd’hui des termes comme démocratie, liberté, justice, unité ? Ils ont été dénaturés et déformés pour être utilisés comme des instruments de domination, comme des titres privés de contenu pouvant servir à justifier n’importe quelle action. » (§ 14) Il est plus facile de parvenir à ces fins dans le contexte culturel du déconstructionnisme « où la liberté humaine prétend tout construire à partir de zéro » : « C’est ainsi que fonctionnent les idéologies de toutes les couleurs qui détruisent (ou dé-construisent) tout ce qui est différent et qui, de cette manière, peuvent régner sans opposition. Pour cela, elles ont besoin de jeunes qui méprisent l’histoire, qui rejettent la richesse spirituelle et humaine qui a été transmise au cours des générations, qui ignorent tout ce qui les a précédés. » (§ 13).

En fin de compte, dit le pape François, tout est fait ou pour éviter le dialogue ou le fausser : « Par divers procédés, le droit d’exister ou de penser est nié aux autres, et pour cela, on recourt à la stratégie de les ridiculiser, de les soupçonner et de les encercler. » (§ 15) Sont dénoncées « des recettes de marketing visant des résultats immédiats qui trouvent dans la destruction de l’autre le moyen le plus efficace. Dans ce jeu mesquin de disqualifications, le débat est détourné pour créer une situation permanente de controverse et d’opposition » (§ 15).

Et la conclusion de cette analyse sonne terriblement : « Il n’y a pas de pire aliénation que de faire l’expérience de ne pas avoir de racines, de n’appartenir à personne. » (§ 53) Ces mots-là sont forts, nul ne peut le nier. Cela montre que les conditions concrètes du dialogue ne sont pas plus faciles aujourd’hui pour François et les siens qu’elles ne l’étaient hier, pour Paul et les siens.

Enfin, ce qui est aussi très audacieux, c’est de citer comme source d’inspiration une autorité dans le monde musulman, le Grand Iman sunnite Ahmad Al-Tayeb. C’est un témoignage de dialogue et c’est un acte d’espérance qui montre que le dialogue est possible.

 

Bernard de Castéra

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