« Le progrès ressemble parfois à Minority Report » – Interview de Thomas Jauffret pour le Forum Zachée

Auteur de Dieu, l’entreprise, Google et moi, Thomas Jauffret interviendra au prochain Forum Zachée du 30 mai au 2 juin 2019, sur le thème du progrès. Interview de cet entrepreneur à mi-chemin entre catho et techno.

Peux-tu te présenter en quelques mots, et présenter ton livre Dieu, l’entreprise, Google et moi ?

Je viens de passer le cap des 40 ans. Avec mon épouse Roselyne, nous avons 3 jeunes enfants extraordinaires. Professionnellement, j’ai une expérience de banquier d’affaires, d’investisseur et d’entrepreneur. Cela m’a conduit à me poser la question de la vocation profonde de l’entreprise que j’ai pu explorer à travers divers engagements (Zermatt Summit, Boussole) ainsi qu’à un approfondissement plus personnel de la Doctrine sociale de l’Église. Puis est né ce livre qui parle d’un monde qui change et qui a besoin de la sagesse chrétienne. Deux demandes m’avaient été faites en parallèle par deux univers qui se parlent peu : l’univers catho me demandait d’écrire un livre qui vulgariserait la Doctrine sociale de l’Église, quand l’univers techno me demandait d’en écrire un qui donnerait le point de vue catholique sur les enjeux actuels. J’ai pris le parti de tout mélanger en faisant se rencontrer ces deux cultures en 198 pages.

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Quel sera le sujet de ton intervention au Forum Zachée ?

« Par leur existence elle-même dans le monde, les chrétiens sont en effet appelés à faire resplendir la Parole de vérité que le Seigneur Jésus nous a laissée. » (Benoit XVI, Porta Fidei). Qu’est-ce que cela veut dire ? Dans ce monde en mutation exponentielle qui vit une effusion d’intelligence, nous sommes appelés à avoir une parole sage. Qu’avons-nous à dire aujourd’hui en tant que chrétiens, qui aiderait chacun à réajuster la dynamique de progrès ? Si je n’ai pas encore préparé mon intervention, ce qui a motivé l’écriture de mon livre est finalement ce paradoxe soulevé par Coluche : « pour critiquer les gens, il faut les connaître et pour les connaître il faut les aimer. » Je dirais ainsi qu’à une période historique passionnante, nous devons être des prophètes inspirés dans un monde que nous connaissons et que nous aimons, mais dont nous voyons aussi les biais très profonds que nous appelons fraternellement à corriger.

Quelles sont les problématiques auxquelles le progrès nous confronte ?

D’un point de vue philosophique ou théologique, il nous pose une question anthropologique fondamentale, qui est débattue depuis la nuit des temps : corps, âme et esprit sont-ils intrinsèquement liés ? Les transhumanistes, comme les gnostiques en leur temps, n’aiment pas le corps, tandis que le christianisme est charnel, vivant. Plus largement, il y a actuellement une survalorisation de l’intelligence, ou de ce qui est considéré comme intelligence. D’autres talents, d’autres charismes ne sont pas pris en compte, ce qui conduit à une déshumanisation quasi inconsciente. Partout autour de nous, dans nos entreprises, dans nos relations avec les institutions, dans notre vie quotidienne, nous ne mettons pas suffisamment à profit le miracle de notre humanité. C’est un problème. Une société qui a une telle effusion d’intelligence, qui pense pouvoir tout résoudre seule, qui ne semble pas se sentir fragile, ne s’appuie alors pas sur la vitalité humaine et est incapable d’aimer. La science-fiction est pleine de cette tension où la seule manière de trouver la paix, la joie, l’amour est de sortir de la Matrix et de vivre pleinement. Plus concrètement, il est urgent de redécouvrir l’immensité des charismes humains.

Ensuite, le progrès nous interroge sur ce qui est bien. Depuis quelques temps, on parle beaucoup de AI for Good, Tech for Good, etc. Mais qu’est-ce qui est « good » ? C’est une question essentielle à se poser régulièrement, et les réponses que nous entendons ne sont pas forcément justes. La pensée chrétienne apporte des clefs de discernement fondamentales.

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Enfin, mais il y aurait beaucoup d’autres choses à dire, le progrès nous confronte à la place de la liberté. Nous vivons une forme de néo-paternalisme où certains pensent savoir ce qui est bien et mettent donc en œuvre tout ce qui permet d’atteindre cet objectif. Cela peut parfois ressembler à Minority Report où les policiers arrêtent les criminels avant qu’ils ne commettent leurs méfaits. Grâce à l’immensité des datas collectées, grâce aussi au développement des sciences comportementales et aux méthodologies de design ou de nudge marketing, il devient plus aisé de conduire quelqu’un à faire quelque chose, à l’orienter. Pour le bien de tous, espère-t-on, mais il y a parfois des considérations moins glorieuses. Comment pouvons conserver notre pleine liberté qui est, selon les mots de Benoit XVI, « pouvoir réellement suivre le désir du bien, de la vraie joie, de la communion avec Dieu et ne pas être opprimé par les circonstances qui nous attirent vers d’autres directions » ?

Qu’est-ce que la Doctrine sociale de l’Église peut apporter concernant ces problématiques ?

La Doctrine Sociale mais également toute la tradition élaborée au fil des ans par celles et ceux qui ont essayé de mettre en œuvre ce à quoi nous invite l’Évangile, apportent des clefs magnifiques. J’insiste sur la Tradition qu’on oublie trop souvent, notamment la tradition monastique qui sera dignement représentée durant ce forum ! On voit la Doctrine sociale de l’Église comme une somme de principes inapplicables dans le quotidien, alors que d’autres ont tenté. Nous aussi avons besoin de redécouvrir le « test and learn » ; nous ne partons pas de zéro. Tout ce corpus qui mêle doctrine et tradition nous enseigne ce qu’est l’Homme, nous aide à discerner dans le silence ce qui est « bien », nous ouvre à la fragilité, nous encourage à l’émerveillement, nous rappelle la dignité de chacun, et dans le même temps, nous abreuve de méthodologies incroyables pour agir. Les communautés de chrétiens qui nous ont précédé sont riches en méthodologies. Le chapitre monastique, le principe de décanie, l’art du questionnement, l’expérimentation, la participation de tous, l’audace, l’humilité… La pensée chrétienne a énormément à offrir à la période actuelle. Peut-être l’avons-nous juste un peu oublié.

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