Être vrai

Comme nous l’avons fait dans les articles précédents, depuis le numéro du 1er octobre 2021 de L’Aqueduc[1], nous poursuivons notre méditation sur la vérité parce que notre métier d’enseignant et d’éducateur n’aurait aucun sens s’il n’y avait pas de vérité. Notre parole de professionnels de l’enseignement et de l’éducation doit être une parole de vérité.

La vérité n’est pas seulement la clé de notre profession ; elle est la raison d’être de notre mission. Redisons-le : pour nous chrétiens, la vérité n’est pas une pierre que nous jetons à la tête de nos adversaires, mais la clé de la vie – et, si nous tournons cette clé avec beaucoup de douceur, elle est la clé des cœurs.

L’objet de la présente réflexion est de nous interroger sur le rapport entre nos paroles et notre vie : être vrai, c’est faire l’accord entre nos paroles et nos actes. Nous avons dans le Christ le Maître qui unit la Vie et la Vérité. Qu’est-ce que cela signifie ? Quel enseignement pour nous ?

L’évangéliste saint Jean nous rapporte que le Christ a dit : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6). Il n’a pas dit : je vous conduis sur le chemin, je vous dis la vérité, je vous ouvre à la vie ; il a dit beaucoup plus que cela, et même, il a dit autre chose, en un sens, quelque chose d’incroyable, quelque chose d’inacceptable sans la foi. Il a dit : « Je suis ». Ici, la Parole s’adresse à notre foi.

En effet, le Christ affirme que la Vérité est son être même : « Je suis la Vérité ». Aucun philosophe, aucun prophète, aucun sage n’a jamais osé une telle assertion. Si le Christ l’a osée, c’est qu’il n’est pas seulement philosophe ni seulement prophète. Pour celui qui a des oreilles pour entendre, c’est l’affirmation de sa divinité. Posture clivante s’il en est, voilà une contradiction frontale du relativisme ! Peu importe, ce qui compte pour nous, c’est de comprendre ce que le Christ a voulu nous dire, nous dire de lui-même, nous dire de la Vérité et nous dire de notre rapport à lui en tant que Vérité 

Comparons le sens du mot vérité selon la tradition religieuse hébraïque et selon la tradition philosophique grecque, car le terme français se trouve au confluent de ces deux traditions.

Selon la sagesse hellénistique, le grec aleqeia (alétheia, de a privatif et lanthano, être caché pour) signifie la réalité dévoilée, et donc une correspondance entre le réel et l’esprit, acquise au terme d’un processus de dévoilement, donc au terme d’un effort de la raison. La vérité est donc un accord juste, l’expression correcte de quelque chose.

Si la tradition grecque est caractérisée par l’attention portée à la raison, à l’argumentation rationnelle et donc à la qualité du jugement de la raison, la tradition sémitique est davantage tournée vers la qualité de la relation. Selon la tradition sémitique, l’hébreu emet (issu de aman, être solide, stable) désigne ce sur quoi l’on peut s’appuyer, ou celui en qui l’on peut se fier, avec lequel on peut avoir une relation solide, confiante, une alliance.

Pour la culture grecque, la vérité est la qualité d’un discours dont la valeur est objective, intemporelle, universelle, que l’esprit peut saisir par le raisonnement. Dans la culture biblique, la vérité est la qualité d’une relation entre des personnes, relation qui se dévoile par la fidélité à travers les épreuves.

Pour le Grec, l’antonyme de la vérité est l’erreur ; pour le Sémite, c’est le mensonge. Le psaume 12 en est la parfaite illustration. Le mensonge étant une volonté de tromper, il met en cause l’intention de fausser la relation entre des personnes, alors que l’erreur ne met pas en cause les relations entre les personnes.

La vérité au sens grec se connaît par l’abstraction et le raisonnement : elle concerne l’intelligence. La vérité au sens sémite ne concerne pas seulement l’intelligence, mais toute la personne de sorte qu’on la connaît par une relation personnelle, on l’éprouve par un engagement et une fidélité. Elle est révélée par Dieu, le premier à s’engager personnellement auprès d’Abraham, auprès de son peuple et auprès de l’humanité.

Ainsi pouvons-nous comprendre en quel sens le Christ s’exprime : il s’agit de la vérité qui fonde la relation, parce que le Cœur de Dieu est immuable et sa fidélité, de toujours à toujours.

Le terme de vérité a donc deux polarités : vérité de la raison et vérité de la relation. Or, loin de s’exclure mutuellement, ces deux polarités se soutiennent. La première raison, c’est qu’il est bien peu de vérités de la raison qui ne nous engagent pas à terme, en sorte que reconnaître ces vérités suppose l’honnêteté intellectuelle, la droiture morale. Fatalement, nos pensées et nos actes sont appelés à s’accorder, ce qui faisait dire à Sénèque : « Choisis le maître que tu dois admirer davantage lorsque tu le vois que lorsque tu l’écoutes. » (Ad Lucilium, livre V, lettre 11).

Plus encore, quand il y a une contradiction manifeste entre ce qu’un maître dit et ce qu’il fait, cela devient un jour ou l’autre, une occasion de scandale. C’est encore plus vrai si ce maître est fondateur d’une école de pensée, d’un mouvement, d’une œuvre, car il a exercé un leadership au nom d’une vérité qu’il a défendue par ses paroles mais que ses actes ont démenti. C’est une exigence essentielle, que cette cohérence entre ce que l’on dit et ce que l’on fait. Et saint Paul VI, dans l’encyclique Evangelii nuntiandi, applique cette exigeance à l’évangélisation : « Le monde d’aujourd’hui a besoin de témoins plus que de maîtres, et s’il a besoin de maîtres, il a besoin qu’ils soient d’abord des témoins ».

En tant qu’enseignants et éducateurs, la conversion au Christ nous conduit à être de plus en plus VRAIS dans notre être, ce qui veut dire vrais dans nos pensées, vrais dans nos paroles, vrais dans nos actions, et vraiment ajustés dans nos relations. Ainsi que le dit Christiane Conturie : « Nous allons vers les élèves avec tout ce que nous sommes »[2] Et si nous sommes passionnés de transmission, c’est que nous aimons faire advenir les êtres à la vérité pour communier avec eux dans la vérité, quand bien même elle ne serait qu’une lumière encore ténue à travers un brouillard qui n’a pas fini de se lever. Pour nous, la vérité de la relation est une exigence intérieure. Ce n’est pas qu’un beau discours, même quand chaque mot compte. Cette qualité de vérité n’est pas dans le flux des paroles ; elle est la source de la parole.

Si le Christ EST la Vérité, c’est qu’il y a en lui cette source mystérieuse qui fait de lui la Parole de Dieu. Il est venu sur terre pour rendre témoignage à la vérité, comme il l’a dit à Pilate (Jn 18, 37), et il nous propose de nous conduire dans le secret de cette Vie de la Vérité. Dans notre prochain article, nous nous laisserons conduire encore plus loin dans l’intimité de ce mystère divin en prenant le temps de méditer sur le buisson ardent de la Vérité divine, la seule capable de nous sauver (nous et nos élèves) du relativisme.

            Bernard de Castéra

[1] L’Aqueduc n°13, 1er Octobre 2021 : Notre chemin de vérité, L’Aqueduc n°14, 8 décembre 2021 : Le Maître de Vie et de Vérité.

[2] Christiane Conturie, Enseigner avec bonheur, Editions Parole et Silence 2004, p.13.

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