« L’Église a une révolution copernicienne à vivre » – Rencontre avec Véronique Garnier

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Auteur du livre Au troisième jour – De l’abîme à la lumière, Véronique Garnier est coresponsable d’un service de protection des mineurs pour le diocèse d’Orléans. Elle partage l’importance de l’écoute des victimes.

Propos recueillis par LAURENCE DE LOUVENCOURT

Il est vivant ! Trop souvent, le traumatisme des abus mure la victime dans le silence. Comment l’écoute peut-elle permettre de déceler un abus ?

Véronique Garnier Il faut savoir que les personnes victimes ne peuvent parler que quand elles sont prêtes. On ne peut donc qu’attendre ce moment. Rien ne serait plus maladroit que de “forcer” cette parole en quelque sorte. Il y a un moment où, pour différentes raisons, la personne est prête à parler. Il faut alors être là, disponible. Si par exemple, un jeune se met à parler à Taizé, pendant un temps de confession, au prêtre qui a su gagner sa confiance, ce prêtre ne doit pas le renvoyer vers quelqu’un d’autre mais plutôt lui proposer d’en reparler juste après la confession. Car si ce jeune a choisi ce prêtre pour parler, c’est parce qu’il lui fait confiance. Il va sans doute d’abord le tester et s’il sent qu’il n’est pas réellement écouté, il n’ira pas plus loin. Quand une personne essaie de parler, c’est un instant très précieux. Si ce n’est pas perçu par son interlocuteur, et qu’elle n’est pas écoutée comme elle l’espérait, elle va se sentir une nouvelle fois abandonnée et trahie. Cet instant de la parole peut arriver au bout de très longues années de silence.

Que peut-on dire au sujet des “signaux faibles” dont on a beaucoup entendu parler au moment de la remise du rapport Sauvé, et qui n’ont pas été suffisamment perçus ?

VG Il faut distinguer le cas des victimes mineures du cas des victimes majeures. Le cas d’une personne de 70 ans qui veut rencontrer une cellule d’écoute, c’est très différent d’un jeune en aumônerie ou en camp qui va essayer de parler. Un jeune qui a été victime d’abus, peut, dans un moment privilégié (camp, pèlerinage…), tenter d’appeler au secours. Mais s’il voit que l’adulte ne comprend pas ou panique, il va s’arrêter immédiatement. Les signaux faibles, cela peut être, dans un groupe de catéchisme, un enfant très agité, ou à l’inverse très taciturne. Un tel comportement est, quoi qu’il en soit, le signe qu’un enfant ne va pas bien. Par son attitude, il cherche parfois malgré lui à exprimer sa souffrance. Aussi, est-il très important que tous ceux qui travaillent auprès des enfants soient formés pour repérer ces signaux et permettre à l’enfant ou au jeune de parler, en se mettant à son écoute, en l’encourageant, en lui disant que ce qui a été fait à son égard est répréhensible, que ce soient des maltraitances ou des abus. Dans le cas des adultes, le moment venu, ils vont essayer de trouver des personnes en capacité de les entendre. Quand une personne âgée arrive dans une cellule d’écoute, très agressive et violente, il faut comprendre que c’est l’enfant, ou l’adolescent agressé qu’elle a été qui parle à travers elle. Elle revit le traumatisme, est dans une détresse totale, ne comprenant pas ce qui lui arrive, comme ce fut le cas il y a 30, 40 ou 50 ans. Les personnes qui écoutent doivent le savoir pour l’accueillir comme il se doit.

Parfois, un homme arrive en costume cravate, s’exprimant très bien. On peut avoir l’impression qu’il a dépassé le traumatisme. Et tout d’un coup, il se met à pleurer comme un enfant de 10 ans.

Les membres de la Ciase ont témoigné avoir vu s’effondrer devant eux certaines personnes, et combien cette expérience les avait marqués. Ils ne s’y attendaient pas du tout, et ont dû être eux-mêmes suivis sur le plan psychologique. Il faut être prêt à le vivre.

Comment pouvons-nous chacun progresser dans cette écoute des victimes ?

VG Il y a un très gros travail à entreprendre dans l’Église à tous les niveaux pour ouvrir les cœurs des chrétiens à ce que les gens autour d’eux, parfois des proches, ont à leur dire. Beaucoup vont tomber de haut en découvrant que sous leur nez, depuis 30 ou 40 ans, il y a beaucoup de victimes qui n’avaient rien dit jusqu’ici. Soit parce qu’elles n’étaient pas prêtes, soit parce qu’elles ont essayé de parler et n’ont pas trouvé un accueil suffisant.

Je conseillerais à chacun de commencer par la lecture de De victimes à témoins, un document publié par la Ciase, en marge du rapport. Il faut le lire à son rythme : lire, pleurer, prier, et retourner à la lecture de ce manuscrit bouleversant dans lequel des personnes témoignent de ce qu’elles ont vécu. Ce n’est pas du voyeurisme. Cela permet de comprendre et de préparer son cœur à recevoir des confidences parfois inattendues. Beaucoup disent : « Moi, je ne connais aucun prêtre pédophile ni aucune victime » Pourtant, un jour, quelqu’un peut leur raconter ce qu’il a vécu. Et il faut alors être prêt à entendre.

En quoi cette écoute des victimes est-elle vitale pour toute l’Église ?

VG Elle est d’abord vitale pour les victimes. L’Église a à vivre une révolution copernicienne qui consiste à mettre les victimes au centre, au cœur de tout le travail à entreprendre. Début novembre à Lourdes lors de l’assemblée plénière des évêques, il y a eu un basculement. Ce basculement, ce sont les personnes en précarité, invitées, qui l’ont rendu possible. Ces personnes ont en effet

déplacé l’Église hors d’elle-même, de ses façons de faire, de son droit canon, de son organisation… Ce décentrement est passé par une véritable écoute. Grâce à ces personnes, on est passé d’un face-à-face “victimes évêques” à un “être ensemble” : il s’agit maintenant de chercher ensemble comment se sortir de toute cette boue. Le samedi matin, nous sommes passés ensemble d’une rive à l’autre. Cet “ensemble”, on ne le trouvera que si on met les victimes au centre, mais aussi les migrants, les malades, les personnes handicapées, les pauvres, en un mot, les rejetés.

J’ai dit aux évêques que par rapport aux recommandations de la Ciase, il s’agit maintenant de les prendre une par une, d’y réfléchir, de les travailler, et toujours en mettant les victimes au centre. Par exemple, au sujet du secret de la confession : ne pas regarder d’abord ce que dit ou permet le droit canon, mais de se demander comment aider le jeune ou l’enfant, qui essaie de se confier. Cela ne remet en rien en cause le secret de la confession.

Mais en mettant l’enfant appelant au secours au centre, on va trouver une solution : par exemple, sortir du temps du sacrement de confession et prendre un temps avec lui, tout de suite après. De même pour l’indemnisation, partir des victimes change complètement le regard. J’ai dit aux évêques : « Écoutez-nous, comprenez nos besoins, et ensuite, vous trouverez l’argent. » Et sur tous les sujets, l’Église est invitée à une telle démarche. La clé, c’est de ne pas réfléchir ou agir en fonction de l’Église mais en fonction des victimes.

Cette clé, il va falloir y revenir sans cesse, car l’habitude risque souvent d’être la plus forte.

Une telle écoute peut-elle porter du fruit pour tous les baptisés ?

VG Je pense que nous sommes à un moment crucial de la vie de l’Église. Crucial, parce que nous souffrons tous, et nous sommes tous au pied de la croix. Mais crucial renvoie aussi à l’idée d’un croisement. Nous sommes devant un choix : « Choisis la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. » (Dt 30).

Nous, victimes, avons été tuées par les abus et ensevelies dans un tombeau à cause du silence. Et c’est la parole, le dialogue qui peuvent nous permettre de sortir de ce tombeau. S’il y a un vrai dialogue, cette écoute qui donne à l’autre la possibilité de parler mais aussi, ensemble, de trouver des solutions, cela va nous faire passer sur l’autre rive, la rive de la vie. Je crois vraiment que c’est une question de vie ou de mort pour toute l’Église, comme cela l’a été pour nous les victimes. La vie est du côté du dialogue, et la mort du côté du silence.

Hostia signifie victime. En remettant hostia au cœur, on ne peut pas se tromper. Quand j’ai entendu ces propos lors du colloque organisé à Rome en février 2019 à l’initiative du pape François sur la pédophilie dans l’Église, j’ai pleuré. Je réalisais qu’un lien particulier nous unissait, nous victimes, à la passion du Christ et la résurrection.

Je suis convaincue que nous avons quelque chose à apporter à l’Église pour l’aider à vivre davantage ce mystère du passage de la mort à la vie. Si on veut bien nous entendre, nous pouvons mettre des mots sur ce que nous vivons.

Moi, par exemple, je ne peux plus dire que je crois à l’Eucharistie, mais plutôt que je la vis. De même, du fait de ce que j’ai vécu, il y a beaucoup de choses de la foi que je ne peux plus comprendre sur un plan intellectuel mais, avec l’expérience qui est la mienne, je peux encore les vivre. Et si des théologiens m’aident à mettre des mots sur cette expérience, quelque chose se passe dont l’Église entière va pouvoir bénéficier.

Nous, victimes, qui avons été abusées dans notre corps, au sein de l’Église, avons « mal au corps du Christ » : au corps eucharistique, mais aussi au corps ecclésial. Notre corps et notre âme ont éclaté en mille morceaux. Et l’Église aujourd’hui est, elle aussi, en mille morceaux à cause des abus. Nous avons une résilience personnelle à vivre, et l’Église aussi, en tant que corps. De même que j’ai besoin de comprendre ce qui m’est arrivé pour l’assumer, de même l’Église a besoin de comprendre ce qui lui est arrivé à travers nous pour pouvoir l’intégrer. Nous n’en sommes qu’au tout début.

Comment avez-vous reçu le rapport Sauvé ?

VG J’étais présente avec d’autres victimes lors de la remise du rapport Sauvé aux évêques et aux religieux. Comme beaucoup de victimes, j’ai vécu ce moment comme un énorme soulagement mais c’était en même temps extrêmement douloureux. Ce travail extraordinaire de la Ciase a permis de mettre des mots. Travailler avec des personnes qui ont été victimes, comme l’ont fait les membres de la commission, est une chance, une grâce. Dietrich Bonhoeffer parlait de « la grâce qui coûte ».

Quand on accepte de travailler ensemble, c’est en effet “coûteux”. C’est un travail en profondeur, jusqu’à l’âme. Je dirais qu’à la fois cela coûte, et que cela n’a pas de prix. Car c’est donner à l’Esprit Saint la possibilité de faire son travail en nous et dans l’Église.

À LIRE

Au troisième jour, Véronique Garnier-Beauvier, Artège

Une réflexion sur les douleurs spirituelles des victimes.

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Le magazine Il est vivant a publié le numéro spécial :

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