« L’écoute ne s’invente pas, elle s’apprend » – Rencontre avec Véronique de Lachapelle

Cet article fait partie du dossier thématique :Écouter →

Véronique est conseillère conjugale et familiale au cabinet Raphaël, et thérapeute en psychosomatique relationnelle. Écoutante au Service Samuel, une écoute spirituelle prenant en compte toutes les dimensions de la personne.

Propos recueillis par LAURENCE DE LOUVENCOURT

En quoi consiste l’écoute d’une victime ?

Vignette carree Lachapelle IEVPour écouter une personne victime, il s’agit d’abord de se mettre en vraie relation avec elle, avec respect et en assurant la confidentialité des échanges (différente du secret).

Écouter, c’est autoriser la personne à tout dire mais à son rythme. Une personne victime a souvent besoin de temps, et donc d’une très grande disponibilité de l’écoutant.

Écouter, c’est être conscient de toutes les conséquences qu’un traumatisme sexuel peut avoir sur la personne : psychologiques, médicales, intellectuelles, corporelles…

C’est aussi comprendre tous les mécanismes de culpabilité, de honte qui sont liés à cet événement. L’agresseur dit à la victime : « Cela va être notre secret… » La personne s’identifie alors à cette faute.

Écouter, c’est connaître toutes les conséquences de ce traumatisme sur l’image que la personne a d’elle-même. Quand la personne parle, elle peut avoir peur d’être jugée et son image peut être encore une fois en risque de déconstruction. Il peut être de ce fait très difficile pour elle de supporter de parler. Cela suppose donc beaucoup de délicatesse. Et c’est elle qui sait.

Écouter, c’est aider la personne à désigner l’agresseur comme seul coupable. Dire à un enfant : ce monsieur est fautif, cela permet à l’enfant d’aller bien ensuite. Cette déculpabilisation fait partie de l’écoute.

C’est aider les écoutés à passer de leur état de victime, puis de survivant, à vivant.

En tant qu’écoutante à Samuel, j’aimerais ajouter qu’écouter suppose de s’ouvrir à la dimension spirituelle de ces personnes.

En 2014, le pape François a dit : « Un prêtre qui fait cela trahit le corps du Seigneur car ce prêtre doit mener cet enfant à la sainteté… Je vais faire une comparaison, c’est comme célébrer une messe noire. » Quand on écoute une victime, on comprend que sa vie spirituelle est très chamboulée : rentrer dans une église, dans un confessionnal lui devient parfois impossible psychologiquement et ou spirituellement.

Ces personnes entendent parfois des voix quand elles prient, des blasphèmes à la messe, etc. une porte a été ouverte au Mal par l’agression. Dans l’Eucharistie, Jésus se livre lui-même : « Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne… » Il est une personne libre qui donne son corps. Dans un abus, on est comme dans une distorsion eucharistique.

L’enfant est soumis. On lui prend sa vie. C’est le sacrifice de quelqu’un qui est innocent. Les répercussions sur sa vie spirituelle sont très fortes. Écouter, pour nous les chrétiens, c’est savoir que ces conséquences peuvent exister. Cela peut aller jusqu’à les aider à être libérées de ces entraves.

C’est aussi connaître toutes les sortes de réactions possibles : quand ils parlent de leur traumatisme, certains sont dans le déni ; d’autres le vivent comme un élément douloureux de leur histoire de vie mais arrivent à l’intégrer ; d’autres en parlent beaucoup et disent qu’ils vont très bien ; d’autres se font les porte-parole de toutes les victimes, et quelquefois sont dans une colère sans fin : ils n’ont pas été assez écoutés et justice n’a pas été faite ; d’autres personnes rejouent leur traumatisme, et s’inscrivent dans un scénario sexualisé.

Écouter c’est enfin essayer de comprendre l’atmosphère familiale dans laquelle a grandi cette personne. Le neurologue hongrois Ferenczi démontre que souvent les victimes sont des personnes qui n’ont pas été suffisamment soutenues, validées dans leur famille en amont ou au moment du trauma. Et du fait qu’elles ne se sentent pas en sécurité, dans un abandon émotionnel, l’agression a été facilitée. L’écoute des victimes va donc jusqu’à l’écoute des familles, souvent dévastées.

Y a-t-il des limites à cette écoute ?

Quand la personne commence à parler, elle revit ce jour-là le traumatisme avec angoisse et effroi. La personne qui l’écoute, par compassion, cherche à entrer dans son monde : elle vit donc elle-même une immense violence. C’est ce qu’on appelle en psychologie le traumatisme vicariant : un traumatisme vécu par les soignants (et accompagnateurs). C’est une limite très forte à l’écoute pour des non-initiés car l’écoutant se doit de tenir dans sa présence à l’écouté.

Une autre limite, c’est que, quand on écoute les personnes, si on n’élabore pas avec elles comment la justice peut se faire, elles ne peuvent pas être consolées. On pourrait dire que la justice précède l’écoute. En tout cas, l’écoute doit intégrer le fait de faire justice. Tant que justice, prévention, reconstruction ne seront pas faites, il sera difficile de passer vraiment à l’étape de l’écoute car la paix du cœur ne sera pas possible : « Justice et paix s’embrassent ».

Est-il possible d’écouter au-delà des mots ?

Certaines victimes n’ont pas les mots, n’ont jamais parlé de sexualité. Certaines ne savaient pas encore parler lorsque cela est arrivé. Et “mettre des mots” quand l’entourage n’a jamais voulu entendre, c’est très compliqué. L’accompagnement de ces personnes ne peut se cantonner à une psychothérapie classique. Les thérapies corporelles sont ici très importantes. Par exemple aller chez l’ostéopathe, faire de l’escrime pour refaire vivre leur corps, en sécurité. Et cela produit des résultats étonnants. Avec l’escrime, par exemple, les personnes apprennent à se défendre mais dans les règles, de façon civilisée et protégée. Cela permet de remettre de l’ordre dans un ressenti qui a pu être très sauvage.

Dans quel cadre écouter ?

L’écoutant ne doit pas se mettre en surplomb, encore moins poser des questions intrusives. C’est en instaurant un climat de confiance, en laissant venir les choses, que l’on permet à une victime d’un tel traumatisme de s’exprimer quand c’est possible pour elle. Le rôle de l’écoutant est, à l’inverse de l’agression, de sécuriser la personne, de valoriser sa vie, d’être préoccupé de cette personne.

Est-ce que tout le monde peut écouter ?

Tout le monde peut être formé à discerner les personnes qui ont besoin d’aide, être sensibilisé à un comportement qui peut faire penser à celui conséquent à un abus.

Le rôle de chacun de nous est d’être avec ces personnes dans une amitié fidèle, qui ne trahit pas la confiance, et qui ne cherche pas à tout savoir.

Pour ne pas rester dans l’entre-soi, il est important de savoir orienter ces personnes vers des professionnels formés à garder la bonne distance avec ces événements. Les spécialistes peuvent tout entendre de la personne, lui faire confiance pour trouver des chemins de vie, parce qu’elle n’est plus seule, parce qu’elle est crue.

Dans mon travail, je constate que très souvent, c’est parce qu’elles ont été seules, abandonnées émotionnellement, que les personnes ne parviennent pas à dépasser ces événements. Quand on est avec (c’est l’étymologie de « consoler ») quelqu’un qui nous accompagne, des chemins s’ouvrent au creux du drame. Un enfant qui a été agressé, que ses parents ont pris l’habitude de scruter, d’écouter, va plus pouvoir s’exprimer, et les parents sauront plus reconnaître le changement dans l’enfant, et donc agir.

Le bon accompagnant, c’est celui qui sait rester à sa place et aimer la personne dans ce qu’elle vit. La supervision nous aide. On apprend à ne pas tout prendre pour nous, à travailler s’il y a un écho en nous. L’écoute ne s’invente pas. Elle s’apprend. ¨

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