« Dieu se révèle dans un dialogue »

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Dei Verbum, l’un des quatre documents majeurs de Vatican II, porte sur la Révélation, et met en lumière que Dieu se révèle dans un dialogue. Ce chemin emprunté par Dieu, nous sommes invités à l’emprunter à notre tour en Église. Décryptage.

Par MÉLISENDE GIACOBI

PRÉSENTATION – Mélisende Giacobi, engagée dans le Célibat pour le Royaume, est titulaire d’une licence canonique de théologie.

«Dieu se révèle dans un dialogue… » Loin d’un slogan ou d’une idée convenue qui serait dans l’air du temps, cette affirmation pointe ce qui constitue, aux dires du pape Benoît XVI, « la nouveauté de la Révélation biblique »1 et exprime, de façon ramassée, la réalité que la constitution dogmatique Dei Verbum du concile Vatican II sur la Révélation divine avait exposée ainsi : « Par cette révélation, Dieu, invisible, à cause de son immense amour s’adresse aux hommes comme à des amis, et converse avec eux, pour les inviter à la communion avec lui et les recevoir. »2 Cette réalité si grande, et paradoxalement exprimée en des termes si simples, demande que l’on s’y arrête pour en entrevoir la profondeur et en saisir quelques implications.

Un texte né du dialogue

Cette belle affirmation se trouve au début du premier chapitre de Dei Verbum, qui fait partie des quatre documents majeurs du deuxième concile du Vatican3. Or, l’histoire de la rédaction de ce document dans lequel tout paraît aller de soi est loin d’être anodine. En voici très sommairement les grandes lignes : Dei Verbum ou plus précisément, un travail sur la Révélation, était l’un des premiers sujets envisagés par la commission antépréparatoire du Concile dès 1959. Pourtant, il fut l’un des derniers documents conciliaires à être adopté, puisqu’il est promulgué seulement lors de la dernière session du Concile, le 18 novembre 1965. De fait, ce texte cristallise un certain nombre d’oppositions, parmi lesquelles la question du rapport entre Écriture et Tradition, ou encore celle du rôle du magistère. Par deux fois, les débats dans l’aula conciliaire sont si vifs que l’on semble être dans une impasse et qu’il faut une intervention du Pape pour pouvoir continuer le travail. La première version de ce texte intitulée De fontibus revelationis (« Des sources de la Révélation ») est élaborée par la commission théologique préparatoire présidée par le cardinal Ottaviani. Mais elle est rejetée dès le 19 novembre 1962 par une majorité de près des deux tiers, qui refuse de poursuivre la discussion sur les articles proposés. C’est Jean XXIII qui, en créant audacieusement une commission mixte réunissant les deux partis opposés4, permet la poursuite des travaux sur la Révélation. Un nouveau schéma voit laborieusement le jour et s’ouvre désormais par un chapitre non envisagé jusque-là sur la nature de la Révélation5. Le nouveau document est discuté lors de la troisième session à l’automne 1964, mais les modi (amendements) demandés sont si nombreux que le vote est repoussé à la session suivante. En 1965, en dépit du travail prodigieux réalisé par la commission, trois points de litige demeurent encore et d’innombrables notes arrivent sur le bureau de Paul VI, qui finit par adresser une lettre à la commission théologique : il lui suggère de réaliser trois modi relatifs aux points débattus, tout en « lui laiss[ant] toute liberté d’en arrêter les termes »6. Le 29 octobre, le texte définitif peut enfin être soumis au vote de l’assemblée conciliaire et approuvé par 2 081 voix contre 21, et le jour de sa promulgation, le 18 novembre, le texte recueille 2 344 voix sur 2 350 exprimées. Cette unanimité témoigne du chemin parcouru depuis la première session du Concile et nous fait percevoir l’action de l’Esprit à l’œuvre dans l’aula conciliaire jusque dans les débats parfois houleux. Cet accord au terme du chemin atteste qu’à travers les discussions, la confrontation de points de vue différents, c’est bien la Parole de Dieu que les Pères ont écoutée religieusement7 pour recevoir et transmettre ce que l’Esprit dit à l’Église8. Dei Verbum, ce beau texte aux tonalités contemplatives, est le fruit de l’expérience dialogale vécue par les Pères conciliaires, à travers des échanges et des débats parfois passionnés, toujours à l’écoute de la Parole. D’une certaine manière, les Pères ont, un peu comme autrefois les prophètes de l’Ancien Testament, fait l’expérience de la réalité qu’ils proclament…

« Dieu converse avec » les hommes

Il est temps de relire à présent cette belle vérité de foi que l’on trouve au début du premier chapitre de Dei Verbum, lequel, on vient de le voir, est né des discussions conciliaires : « Par cette Révélation, Dieu, invisible (cf. Col 1, 15 ; 1Tm 1, 17), à cause de son immense amour, s’adresse aux hommes comme à des amis (cf. Ex 33, 11 ; Jn 15, 14-15), et converse avec eux (cf. Ba 3, 38), pour les inviter à la communion avec lui et les recevoir. » La concision et la simplicité du propos, mais aussi peut-être une certaine accoutumance à l’inouï de la Révélation, peuvent nous voiler l’immensité du mystère d’un Dieu qui, par amour, vient dialoguer avec nous. Qu’une divinité s’adresse aux hommes est chose assez banale dans beaucoup de « récits fondateurs ». La radicale nouveauté de la Révélation biblique vient de ce que Dieu se révèle en s’adressant aux hommes « comme à des amis » et en « convers[ant] avec eux ». Les termes choisis par les Pères conciliaires disent en même temps le merveilleux abaissement de Dieu qui, par sa Parole, franchit l’abîme infranchissable entre lui et sa créature, et l’incroyable dignité de l’homme, élevé non seulement au rang d’interlocuteur mais encore d’ami de Dieu. Les mots « amis » et « converser » suggèrent le climat tout de familiarité, de spontanéité et d’intimité de ce dialogue. Cette confession de la Révélation comme un dialogue d’amitié tire son origine de l’Écriture, ainsi que l’indiquent les deux références retenues par les Pères : Ex 33, 11 ; Jn 15, 14-15. Ce choix est riche de signification : ce dialogue entre Dieu et les hommes trouve bien sûr son parfait accomplissement dans l’intimité de Jésus avec ceux qu’il appelle désormais ses amis (Jn 15, 14-15), eux qui ont « vu », « contemplé » et « touché » le Verbe de vie9 ; mais ce mot « ami » renvoie aussi au récit de la révélation faite à Moïse : « Le Seigneur conversait avec Moïse, face à face, comme un homme converse avec son ami » (Ex 33, 11). Ainsi, de façon discrète, ces quelques lignes du document conciliaire embrassent l’ensemble de l’histoire de la Révélation et suggèrent que son caractère dialogique appartient pour ainsi dire à son « essence » même.

Entrer dans le dialogue

La manière dont est construit le chapitre 1 est significative. En effet, aux trois premiers paragraphes centrés sur la révélation de Dieu font suite deux paragraphes axés sur l’accueil de cette Révélation par l’homme : – Les trois premiers paragraphes s’attachent à montrer comment la Révélation est un acte libre de Dieu qui, par amour, se révèle aux hommes dans une conversation, dans un dialogue (DV 2), comment cette Révélation se déploie dans l’histoire (DV 3) et comment elle trouve son accomplissement dans le Christ, qui en est « à la fois le Médiateur et la plénitude »10 (DV 4). – Les deux derniers paragraphes traitent de l’accueil de la Révélation par la foi, comprise comme un assentiment « par lequel l’homme s’en remet tout entier et librement à Dieu » (DV 5) et de « la possibilité d’une connaissance naturelle de Dieu, en même temps que de la nécessité du secours apporté par la Révélation à la raison humaine » dans la condition présente de l’homme (DV 6). Autrement dit, le premier chapitre du texte conciliaire se présente lui-même comme un dialogue entre Dieu qui en a pris l’initiative et l’homme invité à y répondre librement. Loin d’être incongrus dans un chapitre qui a pour objet « la Révélation elle-même », les deux derniers paragraphes indiquent discrètement que la réponse de l’homme fait partie de ce dialogue qu’est la Révélation : celle-ci s’achève dans cet accueil croyant de Celui qui se révèle. C’est bien le caractère pressant de cette réponse que saint Bernard nous fait contempler dans sa belle homélie sur le récit de l’Annonciation : « Ne tarde plus, Vierge Marie. – Vite, réponds à l’ange, ou plutôt, par l’ange, réponds au Seigneur. Réponds une parole et accueille la Parole ; prononce la tienne et conçois celle de Dieu ; profère une parole passagère et étreins la Parole éternelle. »12 Ainsi, le premier chapitre de Dei Verbum résonne comme une invitation adressée au croyant à entrer dans le dialogue avec Celui qui se révèle dans un dialogue, car Il est lui-même dialogue, éternel « dialogue d’amour des Personnes divines »13 . C’est bien à cet éternel dialogue que nous sommes invités à participer.

  1. Benoît XVI, Exhortation apostolique Verbum Domini, 2010, n° 6.
  2. Concile Vatican II, Constitution dogmatique Dei Verbum, 1965, n° 2.
  3. Avec la Constitution dogmatique Dei Verbum, il s’agit de la Constitution dogmatique Lumen Gentium, de la Constitution pastorale Gaudium et spes et de la Constitution Sacrosanctum concilium.
  4. Ces deux « partis » étaient représentés par le cardinal Ottaviani qui présidait la commission théologique du Concile et le cardinal Bea qui était en charge du Secrétariat pour l’Unité des chrétiens.
  5. C’est seulement le 22 avril 1964 que la commission théologique prend la décision de rédiger ce nouveau chapitre (cf. Henri de Lubac, La Révélation divine, « conclusion », in Œuvres complètes, IV, Cerf, 2006, p. 181.
  6. Henri de Lubac, La Révélation divine, « appendice I », in OEuvres complètes, IV, Cerf, 2006, p. 211.
  7. Cf. Concile Vatican II, Constitution dogmatique Dei Verbum, 1965, n° 1.
  8. Cf. Ap. 2, 7.
  9. Cf. 1 Jn 1, 1.
  10. Concile Vatican II, Constitution dogmatique Dei Verbum, 1965, n° 2.
  11. Henri de Lubac, Op. cit. , p. 213.
  12. Bernard de Clairvaux, Quatrième homélie sur le « Missus est », 8.
  13. Benoît XVI, Exhortation apostolique postsynodale Verbum Domini, 2010, n° 6.

DEI VERBUM, LE VERBE DE DIEU

1 – Préambule

En écoutant religieusement et proclamant avec assurance la Parole de Dieu, le saint Concile fait sienne cette parole de saint Jean : « Nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous est apparue : ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous soyez en communion avec nous et que notre communion soit avec le Père et avec son Fils Jésus Christ » (1 Jn 1, 2-3). C’est pourquoi, suivant la trace des conciles de Trente et du Vatican I, il entend proposer la doctrine authentique sur la Révélation divine et sur sa transmission, afin que, en entendant l’annonce du salut, le monde entier y croie, qu’en croyant il espère, qu’en espérant il aime.

La Révélation elle-même

2 – Nature de la Révélation

Il a plu à Dieu dans sa bonté et sa sagesse de se révéler en personne et de faire connaître le mystère de sa volonté (cf. Ep 1, 9) grâce auquel les hommes, par le Christ, le Verbe fait chair, accèdent dans l’Esprit Saint, auprès du Père et sont rendus participants de la nature divine (cf. Ep 2, 18 ; 2 P 1, 4). Par cette révélation, le Dieu invisible (cf. Col 1, 15 ; 1 Tm 1, 17) s’adresse aux hommes en son surabondant amour comme à des amis (cf. Ex 33, 11 ; Jn 15, 14-15), il s’entretient avec eux (cf. Ba 3, 28) pour les inviter et les admettre à partager sa propre vie. Pareille économie de la Révélation comprend des actions et des paroles intimement liées entre elles, de sorte que les œuvres, accomplies par Dieu dans l’histoire du salut, attestent et corroborent et la doctrine et le sens indiqués par les paroles, tandis que les paroles proclament les œuvres et éclairent le mystère qu’elles contiennent. La profonde vérité que cette Révélation manifeste, sur Dieu et sur le salut de l’homme, resplendit pour nous dans le Christ, qui est à la fois le Médiateur et la plénitude de toute la Révélation.

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