« Il nous faut changer en profondeur » – Rencontre avec Mgr Luc Ravel

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Comme un cœur qui écoute. C’est le titre d’un livre écrit par Luc Ravel archevêque de Strasbourg. Une parole de vérité d’un évêque face à la terrible crise des abus sexuels dans l’Église.

Propos recueillis par LAURENCE DE LOUVENCOURT

Il est vivant ! Comment l’Église a-t-elle pu être pendant si longtemps sourde aux cris des victimes et garder le silence sur ces crimes ?

Mgr Luc Ravel L’Église fut sourde et muette, sourde aux cris des victimes et muette sur les crimes. En évoquant cette surdité et ce mutisme, je pense à ces sourds-muets que guérit Jésus. Ou encore à cette comparaison entre les idoles muettes et ces hommes qui ont des oreilles mais n’entendent pas, des yeux mais ne voient pas, des narines et ne sentent pas.

Pendant toute ma formation religieuse en vue du sacerdoce, dans les années quatre-vingt, personne ne nous avait parlé de ces crimes ni même effleuré la question pastorale qu’ils pouvaient poser.

Je découvre maintenant l’ampleur et la continuité de ces abus dans le temps. À regarder les dossiers en ma possession, je me demande encore comment personne n’a rien vu, surtout dans les congrégations religieuses où on vit en communauté, en proximité de vie. Pourquoi et comment une telle infirmité dans une Église sauvée  et disposée en théorie à écouter la clameur des pauvres à l’image d’un Dieu dont il nous est dit : « Un pauvre crie et le Seigneur entend ! »

Bien sûr, il y a les réponses rationnelles, évidentes : l’Église, bien qu’elle soit un mystère dans son fond est aussi une institution dans sa forme sociale. Or toute institution tend à se défendre et à présenter une face lisse, sans rides. Toute institution veut éviter le scandale né des abus en son sein. Au mieux, une institution règle ses déviances à l’interne. C’est d’ailleurs ce qu’on faisait jusque dans les années soixante avec les normes du moment. Au pire elle les ignore ou les néglige.

Mais je pense qu’il nous faut creuser plus loin car, précisément, l’Église n’est pas une institution comme les autres : elle vit d’un autre esprit, de l’Esprit du Christ. Les saints sont les seuls vrais membres de l’Église. Ils sont pleinement l’Église. Il me semble que nous devons nous interroger sur un prodigieux déficit : là, comme dans d’autres domaines sociaux, avons-nous gardé les yeux fixés sur les plus pauvres ? Voilà que nous avons été absorbés par ce qui brille et non pas par ce qui se cache, ce qui est petit, ce qui est faible et brisé. Et, pourtant, notre doctrine sociale nous presse d’aller vers un amour préférentiel pour les pauvres. Nous n’avons pas su entendre les victimes. Nous n’avons même pas su les voir : dans mes dossiers, on ne parle jamais d’elles, on ignore leur nom et souvent nous n’avons même pas leur nombre !

Depuis quelques années et à travers une prise de conscience progressive, l’Église a mis en place des cellules d’écoute, des procédures, des mesures de protection, qui s’avèrent encore, selon le rapport Sauvé, largement insuffisantes : quels pas supplémentaires doit-elle faire concrètement pour que disparaissent de tels dysfonctionnements ?

Au-delà des mesures et moyens déjà mis en place, quel pas supplémentaire ? Les moyens nouveaux, nous les trouverons, à condition de ne pas rester tout seul à réfléchir mais de se faire accompagner par des experts et des associations indépendantes. Il nous faut sortir de l’entre-soi et travailler de plus en plus avec des organismes indépendants.

En cas contraire, nous ne serons jamais à la hauteur des appels lancés par les victimes, les médias, le Seigneur. Si nous restons avec nos ressources internes non seulement nous bricolerons (amateurisme) mais en plus nous serons toujours suspectés de minimiser ou de favoriser. De défendre les criminels, par exemple.

Mais, au-delà des moyens concrets (cellules, prévention etc.), c’est un état d’esprit qui, seul, nous permettra d’avancer sur du long terme. Il faut changer en profondeur, se placer dans l’optique d’une métanoïa. Le pape François nous y invite souvent en parlant de conversion pastorale.

À mon avis, nous n’avancerons loin et au large que si nous acceptons cette crise des abus sexuels dans l’Église comme un « kaïros », un moment opportun pour changer, en particulier pour relire notre façon d’être prêtre, la manière d’exercer cette autorité spirituelle donnée par le sacerdoce mais qu’on pervertit quelquefois en pouvoir de contrainte ou en capacité d’organisation. Le prêtre n’est ni le petit tyran qui impose ses vues dans sa paroisse, ni le gentil et joyeux animateur de la communauté, même s’il joue de la guitare et même s’il est jeune et sympathique…

Et par quels processus peut-elle devenir, comme le demande le pape François, une Église de l’écoute ?

Il y a d’excellentes formations à l’écoute dans tous nos diocèses. Être un écoutant bien formé est demandé dans bien des domaines, en particulier dans l’accompagnement.

Mais en face des abus sexuels, l’écoute dont nous avons tous besoin pour agir aujourd’hui relève de la vigilance. Une sorte d’état de veille parce que nous sommes enfants de lumière, nous sommes des fils du jour et non des ténèbres. Jésus nous commande : « Veillez et priez ! » Tous ne sont pas appelés à se former à l’écoute en vue d’une mission. Mais chaque chrétien doit veiller, être attentif à l’autre. C’est une forme d’écoute plus universelle, liée à notre état de chrétien.

Le processus pour devenir cette Église de l’écoute nous est indiqué dans la Bible car l’écoute est le socle de tout. Si nous parlons d’appels et de discernement, d’attention et de compassion, c’est que nous sommes avant tout sur une posture d’accueil, de réception. Dieu parle en premier.

Nos frères aînés, les juifs, prient tous les jours avec la prière du Chéma, Israël : « Écoute, Israël, le Seigneur est un. » (Dt 6) Avant d’obéir, il faut écouter ! Le bon sens nous l’indique : comment obéir à un ordre qu’on n’a pas ou mal entendu ?

Dieu a l’initiative de l’appel comme il a celle de nous créer. En disant cela, j’ai conscience que je peux favoriser une certaine passivité. Les saints ne sont pas des paresseux mais ils ont été des créatifs à partir d’un appel reçu. Nous devons redire que nous sommes une Église de la grâce, celle où nous révélons l’amour bienfaisant et actif du Seigneur.

Je pourrais évoquer ici la parabole du bon samaritain : le prêtre et le lévite passent, voient mais ne s’arrêtent pas. Leur cœur n’a pas été touché par la compassion. Ils n’ont d’intérêt que pour eux-mêmes, leur vie est trop occupée pour qu’ils perdent leur temps à s’approcher.

L’écoute commence par un intérêt pour ce qui n’est pas moi et mes occupations. Ou mes préoccupations. Nous en faisons tous l’expérience : trop soucieux de nous-mêmes, nous n’entendons plus les cris des autres. Il nous faudrait sûrement à ce point de notre réflexion comparer ce que je viens d’affirmer au slogan moderne qu’il faut être à l’écoute de son corps, à l’écoute de soi, de ses besoins etc. Mais je crois qu’il n’y a pas d’opposition car les oreilles de notre cœur sont faites pour écouter Dieu, l’autre, soi. Et ces oreilles du cœur à la différence des oreilles du corps ouvrent le cœur à la compassion. Il n’y a que le bon samaritain qui voit bien et écoute juste. Je le sais parce que lui seul a eu de la compassion pour l’homme à moitié mort laissé au bord de la piste.

À LIRE

Comme un cœur qui écoute, La parole vraie d’un évêque sur les abus sexuels, Artège, 2019

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