C’est la joie qui est la plus forte – Marguerite Léna

A la source et au terme de l’éducation, il y a la confiance de l’homme dans l’homme, une sorte d’optimisme vainqueur qui n’est ni naïveté ni refus du tragique de la condition humaine, mais certitude que, comme le répète Claudel à la fin de Jeanne au bûcher, comme le disait à sa manière la Genèse et comme y répond en écho L’Apocalypse : « C’est la joie qui est la plus forte ».

D’où sourd et rejaillit notre joie ? Il est trop clair que le monde est difficile, que l’éducation est en crise, que l’enseignement est parfois inadapté, les jeunes souvent rebelles aux projets éducatifs les plus réfléchis et les plus généreux. Mais notre humanisme prend sa source dans le Mystère pascal : il est capable de nous sauver et de nous donner cette joie que nul ne peut nous ravir, dont la tâche éducative a tellement besoin.

Car, pour nouer une relation éducative, il faut croire à la joie, et d’abord à la joie de vivre. L’éducation est pour l’homme une nécessité biologique ; pour survivre, l’enfant doit tout apprendre. Aussi exige-t-elle de la part des éducateurs une sorte de jeunesse accentuée qui est moins une fonction de l’âge qu’une disposition du cœur. Notre métier nous situe du côté où la vie se lève et recommence. Mais nous savons bien qu’au regard de la sagesse seulement profane, ce goût de vivre est fragile, cette estime de la vie, dans son élan et sa fantaisie, est vite menacée. L’instinct de reproduction et de conservation de la vie, cette volonté obscure de l’espèce, ne suffit plus à les garantir. La merveille de la résurrection de Jésus Christ, c’est de nous assurer que cette vie, si vulnérable à la mort, porte en elle une promesse d’éternité. Alors la joie de vivre est possible, non comme un naturalisme béat et finalement trompeur, ni comme une fuite dans l’ailleurs, mais ici et maintenant, comme joie que l’autre soit et grandisse vers sa plus haute mesure d’humanité.

Non seulement il faut croire à la joie de vivre, mais à celle d’aimer. Elle est aussi une joie enfouie et souvent menacée : dans la société comme elle va, dans le monde comme il va, la violence et l’injustice font plus de bruit que la force d’aimer. Mais il est bien difficile, sinon impossible, de faire œuvre d’éducation sur le fond d’une attitude essentiellement critique et définitive vis-à-vis de la société ambiante. Il ne s’agit pas de tout canoniser de ce qui existe, mais il faut résister au dénigrement et au soupçon érigé en système, qui ne peuvent, à court ou à long terme, que marginaliser les jeunes, les enfermer dans la révolte et le désespoir. Ici encore, la lumière du Ressuscité peut nous aider à échapper à l’évidence trop massive, et délétère pour les jeunes, que la loi du plus fort est la plus forte ou que la combine et le mensonge règlent seuls les rapports humains. Dans le monde violent et perturbé de la fin du Ier siècle de notre ère, la formule du vieux saint Jean : « Nous, nous avons cru à l’amour » (I Jn 4,16) avait un accent de joie triomphale. Il faut retrouver cet accent.

Joie de vivre, joie d’aimer, j’aimerais ajouter : joie d’être un homme. Il n’y a pas d’éducation possible sans cette joie, car la relation éducative n’a pas sa fin dans une transformation technique du monde, dans une maîtrise des choses. Elle s’accomplit dans la formation d’un homme. Si nous ne croyons plus à l’homme, à quoi bon et même de quel droit éduquer, c’est-à-dire : partager notre humanité ! Toute éducation est à sa manière, un « ecce homo », et c’est pourquoi il faut en dernière analyse la référer à celui qui seul sait en vérité « ce qu’il y a dans l’homme » (Jn 2,25) et qui a cru en l’homme jusqu’à livrer sa vie, partager son humanité jusqu’à la mort et la mort de la Croix. Alors seulement la tristesse, cette ennemie insidieuse des éducateurs, peut être définitivement surmontée : « Qu’est-ce donc que l’homme, que tu en prennes souci ? » (Ps 8, 5), s’exclamait déjà le psalmiste. Oui, merveille que je suis, merveilles que tes œuvres, puisque nous savons désormais que l’homme est, en Christ, sauvé de sa propre idole et restauré dans la vérité de son image, l’image de Dieu.

Marguerite Léna, Le Passage du témoin, p.20-21 Editions Parole et silence 2020.

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