A l’école de Dieu, le maître qui nous entraîne

Je voudrais avec vous regarder Dieu ; comment il s’y prend pour faire grandir l’homme, pour l’élever, pour l’éduquer. Dans ce parcours biblique, déjà vous entendrez bien des échos avec votre pratique d’éducateur ; car la Bible est très concrète, elle nous parle sans cesse de l’homme, de ce que Dieu a désiré lui faire vivre. La Parole de Dieu est un puits inépuisable pour apprendre à vivre conformément au dessein de bonheur et de fécondité de Dieu. Prenons donc le temps d’écouter ce que le Seigneur nous dit.

« Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. » (Mt 11,29) : nous allons nous mettre à l’école de Dieu, en apprenant de lui à être des éducateurs. Dieu est celui qui donne la vie, et qui la fait grandir jusqu’à son accomplissement : il est le seul éducateur, et nous serons de bons éducateurs dans la mesure où nous collaborerons docilement à son dessein d’Amour pour chaque personne. Nous recevons notre mission d’éducateur de Dieu : il est le seul Maître, qui nous donne de participer à sa mission.
Il y aura quatre étapes dans ce parcours biblique. Nous verrons d’abord la pédagogie propre au Créateur, puis les trois éléments de sa pédagogie de la rédemption : la Parole, l’infinie patience de la voie longue et le mystère de la Croix.

I – L’humble effacement du Créateur

Le premier récit de la Création montre que Dieu a créé tout ce qu’il fallait pour accueillir l’homme, comme dans un écrin. Et le sixième jour, il dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance ». Dieu créé l’homme en vue d’un bonheur qu’il ne peut se donner à lui-même : l’homme est appelé à être plongé dans l’Amour de Dieu. Il est une créature, mais il est créé à l’image de Dieu, en vue de la ressemblance avec Dieu. Il a une vocation divine, la divinisation. Nous sommes faits pour vivre une Alliance avec Dieu. Dieu seul peut nous donner de vivre une telle vocation, on ne peut pas s’emparer de cette vie d’Amour en prenant nous-mêmes le fruit de l’arbre de vie.
Pourtant, alors que Dieu veut nous conduire vers un bonheur qui est au-delà de tout ce qu’un homme peut construire, il ne va pas réaliser cette divine vocation sans nous. Il veut nous éduquer – nous conduire hors de… notre petitesse de créature –, il veut nous élever, plus hauts que notre seule nature. Il nous donne des commandements dès le début, ce qui montre qu’il compte sur nous, sur notre libre participation : dominez la terre, rendez-là féconde, multipliez-vous. Il ne le fait pas à notre place. Il nous a créés pour que nous participions à son œuvre de vie. Déjà ces commandements disent la confiance que Dieu a dans sa créature, il compte sur elle, sur le dynamisme qu’il a mis dans sa créature.
Cette confiance que Dieu a dans sa créature est particulièrement manifeste dans le récit du septième jour. Le texte insiste sur le fait que Dieu a arrêté : le verbe arrêter, shabbat en hébreu, apparaît deux fois :
1 Le ciel, la terre et tous leurs éléments furent achevés. 2 Dieu acheva (verbe qalah) au septième jour l’œuvre qu’il avait faite, il arrêta (verbe shabbat) au septième jour toute l’œuvre qu’il faisait. 3 Dieu bénit le septième jour et le consacra car il avait alors arrêté (verbe shabbat) toute l’œuvre que lui-même avait créée par son action. 4 Telle est la naissance du ciel et de la terre. (Gn 2)
Dieu s’arrête, il met une limite à sa toute-puissance de Créateur, il s’efface, pour ouvrir un espace, pour faire de la place avec sa créature, parce qu’il veut vivre avec elle une relation.
Le texte dit aussi Dieu acheva : ce verbe achever, qalah en hébreu, est le nom donné à la fiancée, par exemple dans le Cantique des cantiques : la parfaite, l’achevée pour son fiancé. Dieu s’arrête pour laisser place à la fiancée, au partenaire de l’Alliance. Le shabbat, c’est la place pour l’épouse, la place pour la réponse. Le shabbat est le signe de l’Alliance de Dieu et du peuple : dans la liturgie juive, le vendredi soir, on chant le Cantique des cantiques pour accueillir la fiancée shabbat, pour entrer dans ce temps où l’on vit particulièrement l’Alliance. « Viens, mon bien-aimé ! » Merveilleuse tradition : Dieu a créé le monde, et il s’est effacé pour laisser place à sa créature. Mais il a laissé des étincelles de sa présence dans le monde pour qu’on aspire à lui. En gardant le shabbat, à son tour, Israël s’efface de tout travail pour redonner au Créateur toute sa place. C’est l’espace de la relation, l’appel à s’effacer de tout le créé pour ne pas le posséder ni en devenir esclave, mais pour l’admirer, et louer le Créateur.
Discrétion de Dieu qui s’efface, qui se cache : qui en sa présence aurait remarqué la fourmi ? Dieu se cache pour ne pas écraser. Il laisse la place au petit que nous sommes, pour nous laisser grandir, selon notre nature limitée.
Le commandement du shabbat nous donne de comprendre que Dieu nous veut coopérateurs de son œuvre de création, mais en Alliance avec Lui. De même que lui s’est arrêté pour nous laisser la place, nous aussi dans notre manière de travailler, nous ne devons pas oublier que ce qui est premier, et qui permettra à notre œuvre d’être féconde, c’est que nous sommes en Alliance. C’est avec Lui que nous œuvrons. Viens, Seigneur, je te fais la place. Je ne travaille pas comme si j’étais seule, comme si j’étais Dieu. Je peux témoigner de cela : lorsque j’ai commencé mes études de théologie, après sept ans d’enseignement du Français, c’était très intéressant pour moi de voir la pédagogie de mes maîtres, des vieux jésuites, des sages. Le père Radermakers, qui était mon directeur d’études, avait toujours l’air de découvrir quelque chose quand je lui partageais mes découvertes. Il se mettait totalement à mon petit niveau, toujours capable de s’émerveiller de mon chemin. C’est comme le bon Dieu. Quand je sortais d’un entretien avec lui, je me sentais presqu’intelligente ; je me sentais élevée.
Cette humilité de Dieu Créateur se retrouve dans son œuvre de Rédempteur, dans la Création nouvelle : le Shabbat fait aussi mémoire de la libération opérée par Dieu qui nous a fait sortir d’Égypte : est-ce que je sais vivre mon travail en demeurant libre, sans me remette sous un nouveau joug ? On peut faire un parallèle entre la Création originelle et la Création nouvelle, éternelle, qui accomplit la Création :

Création

Création nouvelle, éternelle, accomplissement de la création des origines

6ème jour Dieu a créé l’homme et la femme

7ème jour, Dieu s’est arrêté / Shabbat ouvert sur l’éternité, attente de l’éternité

 

JOUR UN : jour de la Création                                –>

6ème jour, Jésus Nouvel Adam est mort

7ème jour, le jour du shabbat, Jésus a reposé au tombeau. Il s’efface complètement, il disparaît

8ème jour, au sortir du shabbat, il est ressuscité = jour UN de la Création nouvelle, éternelle

Pourquoi Dieu peut-il s’arrêter ainsi le septième jour ? Parce qu’il fait confiance à tout ce qu’il a déposé en germe dans sa créature.
Regardons un peu le regard de Dieu sur sa créature :
« Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon ». Dieu a confiance dans la fécondité exponentielle de sa créature. Il se réjouit de ce à quoi cette créature est appelée : à partager sa Vie, sa fécondité.
Éduquer, c’est permettre à l’autre de grandir, de faire un chemin, de se développer, de déployer ce qu’il est en germe. C’est avoir confiance dans ce qu’il porte.

Le regard que Dieu porte sur sa créature est un regard qui espère, un regard plein de confiance dans le possible qui dépend de la réponse de l’homme ; un regard qui voit loin, un regard qui voit au-delà des apparences. Après le péché, on voit les hommes porter les uns sur les autres un regard bien limité et limitant ; Dieu jamais, lui voit le cœur , il voit le potentiel qu’il a déposé en chacun. Dieu trouve sa créature très belle ! Il l’aime, inconditionnellement, avec sa fragilité, et même avec son péché.
Regardons ce regard que Dieu pose sur sa créature au moment de la Création nouvelle en Jésus Christ : le regard de Jésus sur la Samaritaine en Jn 8. On lui amène une femme prise en flagrant délit de mal ; Jésus ne veut pas la regarder. « Jésus ne peut pas poser sur elle son regard, parce que Dieu ne peut pas, comme le voudrait Satan, la voir à partir du mal. Il s’adresse aux accusateurs. Quand ils sont tous partis, alors Jésus se redresse et regarde la femme… L’Accusateur est parti, il n’y a plus personne qui pose sur toi le regard du mal ? La femme répond : “Non, Seigneur”. Et Jésus lui dit : “Eh bien moi non plus, je ne te condamne pas”. En disant cela, il la regarde. […] et la guérison vient de ce que le Créateur qu’il est lui-même voit et fait exister à nouveau la création telle que le Père l’a voulue » .
Jésus nous regarde dans notre beauté, et non à partir de nos failles ; en rencontrant Jésus, on sent le contact du Seigneur nous recrée dans toute notre dignité. « Son regard est le regard éternel du Créateur […]. Au même moment où nous disons à Dieu : “Seigneur mon péché moi je le connais”, Dieu nous répond : “Mon enfant, voilà ce que tu es pour moi”. » « Ce qui est inouï dans le regard de Jésus et qui convertissait les hommes, c’est qu’enfin un regard était posé sur eux, qui était comme une eau vive, cette eau de l’Esprit dans lequel ils renaissaient, dans lequel ils n’étaient plus que tels que la volonté du Père les voit dans son dessein » .
Dans son regard nous pourrons toujours retrouver cette source de notre être, toujours plus profond que nos non, nos fermetures à cet amour de Dieu.
Quel regard je pose sur ceux qui me sont confiés ? Un regard qui fait grandir ? Il me faut moi-même demeurer longuement sous le regard du Christ pour être guérie de mes incapacités à aimer. Il me faut puiser à la miséricorde pour commencer à aimer en vérité.
Double effacement : l’un est de l’ordre de la création : est-ce que j’accepte que mon élève est encore petit, pas encore construit ? Et l’autre, l’effacement de l’ordre de la rédemption : est-ce que je l’accepte en chemin d’être guéri, encore très marqué par le péché ? Est-ce que je supporte qu’il soit pécheur, c’est-à-dire menteur, tricheur ? ou est-ce que parce qu’il est pécheur, je lâche l’affaire, pour lui ?

II – Dieu éduque par sa Parole

Au commencement
Dès le commencement, nous avons vu que Dieu parle à l’homme, pour qu’il collabore, en lui révélant ce pour quoi il est fait. Et dès le commencement, il protège l’homme de la grande puissance qu’il lui a donnée, par le don de la limite : ne cherche par à prendre par toi-même ce que je veux te donner. Tel est le sens de l’interdiction du fruit défendu. La Parole de Dieu met en liberté, suscite dans la créature un mouvement de déploiement de ce que Dieu a mis en germe en lui.
Prenons l’image d’un archer : Dieu tient serrée sa flèche préférée dans son carquois, comme dit le prophète Isaïe, puis il la tire. Elle est alors porteuse de cette forte impulsion initiale pour sa course, elle peut aller très vite et l’archer divin a bien visé pour qu’elle atteigne son but : le cœur de la cible, le Cœur de Dieu. Mais une fois qu’il la tire, il la lâche, et la flèche peut parcourir sa course. C’est une analogie, on ne peut pas tout comparer dans les détails, Dieu ne nous lâche jamais, en fait, mais gardons de l’image que Dieu donne à sa créature le mouvement foncier vers lequel elle court, si elle ne dévie pas. Et il nous laisse voler de nos propres ailes.

Après le péché
Pour conduire l’homme vers le bonheur qu’il a compromis en voulant tout, tout de suite, quel est le premier acte de Dieu ? Il ne donne pas d’emblée une liste de commandements, mais il met en marche vers une promesse. Tel est le sens de l’appel d’Abraham à quitter la maison de son père pour aller vers la terre promise.
Dieu s’adresse toujours à la liberté de l’homme. Il ne fait jamais notre bonheur malgré nous ; il désire un accueil libre, et c’est pour cela qu’il parle :
Le Seigneur dit à Abram : “Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir. 2 Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai. Je rendrai grand ton nom. Sois en bénédiction. 3 […] en toi seront bénies toutes les familles de la terre”. 4 Abram partit comme le Seigneur le lui avait dit. (Gn 12)
Dieu dès le début fonde Abraham dans une confiance profonde, qu’il mènera jusqu’au bout lors de l’épisode du sacrifice d’Isaac :
Après ces événements, la parole de YHWH fut adressée à Abram, dans une vision : “Ne crains pas, Abram ! Je suis ton bouclier, ta récompense sera très grande. (Gn 15)
Dieu promet une descendance innombrable. C’est une aventure à deux qui commence : « Pars, je te montrerai… » ; un partenariat, orienté par une promesse qui lui donne tout son sens : promesse d’une immense fécondité faite à celui qui en son humanité a souffert de la stérilité de son couple. Il le met en route pour une fécondité qui dépasse largement sa propre petite vie : son obéissance portera du fruit pour tous.
Nous voyons comment Dieu est éducateur : il met en route vers une direction, il stimule en donnant un sens, un orient. Par sa Parole, Dieu permet que l’homme quitte un monde d’idolâtrie pour trouver la terre promise. Dieu permet que l’homme vive le temps non comme un temps cyclique, non comme un temps de vanité, mais comme une marche vers. La vie est un cheminement.

L’Exode, le don de la Torah
De même qu’au moment de la création, Dieu avait parlé pour protéger le don fait à sa créature libre, de même après la libération d’Égypte, Dieu va donner à son peuple la Loi, la Torah de Vie, pour que le peuple vive de cette liberté qui lui a été donnée par le Rédempteur. Il ne suffit pas d’avoir été libérés, Dieu va apprendre à son peuple au désert à vivre libre. Dans le concret, dans le quotidien, le peuple va faire l’expérience de tout ce qui le rend encore esclave. Il va apprendre à compter sur Dieu complètement.
La racine du mot Torah, c’est YaRaH, ce qui nous renvoie à un enseignement, une doctrine qui touche son but (comme une flèche). Le mot est associé par résonance avec la lumière et le feu. C’est une doctrine, aussi la force et la lumière qui permettent d’atteindre ce but. Bien sûr il y a un aspect de loi, mais à l’intérieur d’une lumière d’une chaleur d’un amour. Dieu ne donne sa loi que dans une histoire, pas une loi arbitraire : il donne sa loi à un peuple en Alliance, qui a déjà fait l’expérience de la bonté de Dieu qui l’a arraché à la servitude. La loi de Dieu c’est donc une Loi pour que l’homme atteigne sa cible, ce pour quoi il est fait. Une Loi pour la Vie. Tenir compte de la liberté, pour Dieu, ce n’est pas mettre tout sur le même plan : « Choisis la vie ! »
Mais parce que l’homme est pécheur, c’est-à-dire qu’il vise mal sa cible, la loi de Dieu est perçue par lui comme un frein à sa liberté : le chemin est exigeant, Dieu nous conduit vers la vie divine, la vie de don total ; vers la vie d’adulte, et non pas rester comme un petit enfant qui veut être gavé et qu’on obéisse à tous ses caprices. L’apprentissage de la confiance ne se fait pas sans souffrance, sans obstacles. Le livre des Nombres, dans l’Ancien Testament, est très intéressant pour les éducateurs : après la grande libération, le peuple marche dans le désert et n’arrête pas de murmurer : il fait trop chaud, on mange tout le temps la même chose, on regrette les petits oignons d’Égypte, ça ne sert à rien de suivre Moïse, on tourne en rond, etc. Le peuple veut assouvir ses besoins et désirs immédiats, il refuse l’effort et la dureté du quotidien dans le désert, et Moïse a mission de le conduire vers la terre promise : le vrai bonheur, mais pas tout de suite, et pas au niveau purement sensible.
Il faut beaucoup de courage à Moïse, lieu-tenant de Dieu, pour continuer à conduire ce peuple vers son bonheur. Le peuple met Dieu à l’épreuve, rejette son envoyé, mais Moïse continue sa mission, celle de laisser Dieu conduire son peuple à travers lui, parce que « Moïse était un homme très humble, l’homme le plus humble que la terre ait porté. » (Ex 12, 3)

III – La voie longue

Le dessein de bonté de Dieu est-il détruit par le péché, par la liberté mal employée ? Dieu a créé l’homme pour lui donner sa Vie, mais l’homme ne cesse de refuser de recevoir. Dans l’Exode, à peine l’Alliance est-elle conclue que le peuple fait un veau d’or, un petit dieu qu’il construit de ses mains et qu’il maîtrise. Alors quand tout va à vau l’eau, comment va réagir le Maître, Dieu notre Pédagogue ? Il est tout puissant : il aurait pu renoncer à la liberté de sa créature : puisque vous utilisez mal votre liberté, on arrête les frais…
Mais Dieu manifeste sa toute-puissance en limitant sa toute-puissance. Par amour pour les hommes, il reste fidèle à son dessein originel, de vouloir une Alliance avec une créature capable de répondre librement à son amour. Pour cela, la grande pédagogie de Dieu tout au long de l’histoire, c’est la voie longue : Dieu nous sauve comme en sous-main. Il entre dans notre histoire blessée par le péché, et de l’intérieur du mal que les hommes ont provoqué en s’opposant à lui, il va le transformer en bien, ouvrir des chemins de vie. Dieu ne désespère jamais de l’homme pécheur : pas d’ardoise effacée, mais un Dieu qui veut bien assumer nos horreurs, pour transformer ce fumier en fleurs… dans le temps.

L’histoire de Joseph Gn 37-50
C’est une histoire de jalousie entre frères ; une histoire bien humaine : histoire de préférence, de jalousie, qui débouche sur la violence. Les frères de Joseph voulaient se débarrasser de lui en le jetant dans une citerne. Dieu n’a pas voulu cela. Qu’a-t-il fait ? Allait-il venger son élu en exterminant les frères ? Non, la Genèse raconte la longue histoire d’un cheminement. Comment à partir de ce mal, au lieu d’en tirer vengeance, Dieu va tirer un plus grand bien : Joseph, après avoir été esclave, en prison, presque mort, va devenir le premier ministre de l’Égypte ; et grâce à la sagesse qui lui vient de Dieu il sauvera beaucoup de vies, lui qui a anticipé la famine.
Lorsque ses frères viennent le supplier de lui donner à manger, il ne se fait pas reconnaître tout de suite : il va les conduire sur un vrai chemin de pardon. C’est le contraire de la vengeance, c’est la vie qui jaillit de la mort, le pardon qui jaillit de la haine.
Cependant, jusqu’à la fin de l’histoire, les frères sont encore dans une logique de mensonge, de peur, de rivalité :

“Voyant que leur père était mort, les frères de Joseph se dirent : Si Joseph allait nous traiter en ennemis et nous rendre tout le mal que nous lui avons fait ? 16 Aussi envoyèrent-ils dire à Joseph : Avant de mourir, ton père a exprimé cette volonté : 17 Vous parlerez ainsi à Joseph : Ah ! Pardonne à tes frères leur crime et leur péché, tout le mal qu’ils t’ont fait ! Et Joseph pleura aux paroles qu’ils lui adressaient. 18 Ses frères eux-mêmes vinrent et, se jetant à ses pieds, dirent : Nous voici pour toi comme des esclaves ! 19 Mais Joseph leur répondit : Ne craignez point ! Vais-je me substituer à Dieu ? 20 Le mal que vous aviez dessein de me faire, le dessein de Dieu l’a tourné en bien, afin d’accomplir ce qui se réalise aujourd’hui : sauver la vie à un peuple nombreux. 21 Maintenant, ne craignez point : c’est moi qui vous entretiendrai, ainsi que les personnes à votre charge. Il les consola et leur parla affectueusement. 22 Ainsi Joseph et la famille de son père demeurèrent en Égypte, et Joseph vécut cent dix ans. […] 24 Enfin Joseph dit à ses frères : Je vais mourir, mais Dieu vous visitera et vous fera remonter de ce pays dans le pays qu’il a promis par serment à Abraham, Isaac et Jacob ». (Gn 50)

Joseph est bien sûr une figure du messie, on voit ici sa merveilleuse bonté. Il est passé par la mort pour donner la vie à un peuple nombreux.
La voie longue, plus loin que cette histoire de Joseph, c’est bien sûr tout le plan du salut : la promesse d’être tiré de l’esclavage, celui d’Égypte, et celui du péché. Dieu travaille dans le temps. La parabole du bon grain et de l’ivraie est là pour nous le rappeler : il ne faut pas trop vite vouloir arracher l’ivraie. La patience de Dieu permet un chemin, un passage, une Pâque. Dieu se sert de tout, pour notre bien :
Et nous savons qu’avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien, avec ceux qu’il a appelés selon son dessein. (Rm 8, 28)
Tel est l’enseignement de la voie longue : l’éducateur accepte le rythme de l’autre, son humanité pauvre et blessée.

IV – Mystère de participation : Dieu nous forme de l’intérieur

Nous avons vu que Dieu nous élève, nous façonne, nous éduque par son regard, par sa Parole de Vie, par sa miséricorde pleine d’espérance. Mais cette Parole, ce regard, sont loin de rester des relations extérieures : la Parole s’est faite chair. La miséricorde a été jusqu’à la mort. Il y a un mystère de participation que nous allons maintenant scruter : Dieu me transforme de l’intérieur. Dieu m’éduque par son être même qui me prend en lui si ma liberté y consent.
Dieu par sa Parole a tout créé. Voyons comment la Parole faite chair permet la création nouvelle sans écraser notre liberté, en la transformant de l’intérieur.
Déjà dans l’Ancien Testament, la parole de Dieu mise dans la bouche des prophètes ne leur reste pas extérieure : ils la transmettent en étant configurés à cette Parole. Ils ne sont pas des haut-parleurs, ni des perroquets : la parole les brûle eux-mêmes, et c’est à ce prix, et à cette joie, qu’ils transmettent la Parole de Vie en vérité, une Parole qui n’est pas bien reçue et pour laquelle ils acceptent d’être rejetés, puisque cette parole fait corps avec eux.
Relisons la vocation de Jérémie :
5 Avant même de te former au ventre maternel, je t’ai connu, je t’ai consacré; comme prophète des nations, je t’ai établi. Vers tous ceux à qui je t’enverrai, tu iras, et tout ce que je t’ordonnerai, tu le diras. 8 N’aie aucune crainte en leur présence car je suis avec toi pour te délivrer, oracle de YHWH. 9 Alors YHWH étendit la main et me toucha la bouche ; et YHWH me dit : Voici que j’ai placé mes paroles en ta bouche. 20 La parole de YHWH a été pour moi source d’opprobre et de moquerie tout le jour. Je me disais : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom ; mais c’était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu. (Jr 1)
Combien plus dans le cas de Jésus : Jésus est la Parole de Vie qui rencontre tout ce qui dans les hommes s’oppose à l’amour, à la vie. C’est ce que vous propose de contempler dans l’évangile de Gethsémani. Jésus qui n’est qu’amour souffre plus que quiconque de l’opposition des hommes à Dieu. Judas s’approche, et en Judas on voit tous nos non, tout ce qui en nous, et dans l’histoire, refuse la bonté de Dieu, se révolte devant le fait que Dieu ne détruit pas d’un coup toute souffrance, se révolte contre cette pédagogie qui ne fait pas l’économie de la souffrance, mais la rend féconde. Tous nos non : il y a dans ce texte beaucoup d’échos avec le Serviteur souffrant d’Isaïe :
4 En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées, et nous, nous l’estimions touché, frappé par Dieu et humilié. 5 Mais lui, il était déshonoré à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos perversités : et dans ses plaies se trouvait notre guérison. (Is 53)
Comment Jésus agit-il, à ce moment de la plus extrême opposition à l’Amour ? Jésus est le Fils, il demeure toujours le Fils : du plus bas de l’angoisse humaine dans laquelle il se retrouve englué, il reste relié au Père, il prie que la volonté de Dieu se fasse, volonté d’Amour jusqu’au bout, volonté que cette Alliance pour laquelle l’homme est créé puisse être réalisée en l’homme Jésus. Et parce qu’il est le Fils, il reçoit du Père de dire ce oui au cœur de la violence, de rompre la chaîne de la violence, de la violence dans le monde, de la révolte des hommes contre Dieu, accusé de tous les maux.
Nous, nous n’avons pas à affronter comme Jésus toute la souffrance du monde, toute la souffrance du monde ne nous atteint pas. Dans ce texte, Jésus est seul dans cet ultime combat ; mais il nous demande une chose pour traverser notre part de souffrance : rester reliés à lui ; être avec l’Emmanuel, être avec lui qui vient dans nos Gethsémani ; être avec lui, qui est le seul homme qui soit capable de dire oui au dessein de Dieu, dessein d’Amour qui dans notre histoire doit traverser toute la marée de la violence humaine.
« Demeurez ici et veillez avec moi » (Mt 27,38) ; « Veillez et priez » (Mt 27,41) Jésus à Gethsémani et dans la Passion ouvre le chemin de la vie d’enfants du Père, c’est-à-dire une vie d’homme qui sait qu’elle ne peut s’accomplir qu’en recevant tout de Dieu. « Hors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15,5).
À Gethsémani, Jésus, au plus bas de nos souffrances, crie « Abba, Père ! » (Mc 14,36) : Père c’est affreux ce mystère de la haine et de la violence, mais j’ai confiance en toi, j’ai confiance en ta pédagogie : donne-moi d’ouvrir un chemin à l’intérieur de toute cette marée noire. Jésus ne doute pas à un seul moment que le Père n’est que bonté. En Mt 11,25-27, Jésus priait ainsi : « Je te loue, Père. 26 C’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance. 27 Tout m’a été livré par mon Père ». C’est de son Père qu’il reçoit de se livrer jusqu’au bout : on peut voir l’Amour du Père quand on voit l’Amour de Jésus aller jusqu’au bout ; il se laisse tellement aimer par le Père qu’il reçoit un Amour total, qui va jusqu’au bout. Jusqu’à l’amour de ses bourreaux. Jésus est Dieu mais il est le seul homme qui ait su qu’il ne pouvait rien faire qu’il ne demande à son Père, à Dieu.
Rester reliés à Jésus qui nous sauve de cette manière, c’est croire en la puissance de son Esprit de Fils, qu’il a répandu dans nos cœurs : l’Esprit de Jésus « par lequel nous crions : Abba ! Père! » (Rm 8,15) Unis à Jésus, en Lui, laissant son Esprit Saint nous transformer. Nous aussi, nous pouvons vivre comme des enfants qui reçoivent tout ce dont ils ont besoin de leur Père tout puissant.
Voilà donc comment Jésus est notre Maître : il nous donne son Esprit de Fils. Il nous transforme de l’intérieur. Il suffit pour cela, et c’est le travail de toute une vie, de vivre avec lui, de demeurer en Lui. Il n’y que comme cela que nous pourrons nous aussi, quand nous serons atteints par tous les non à l’amour, nous livrer pour donner la vie. Nous recevons de Jésus de savoir dire oui à ce monde qui est marqué par toute sorte de mal et de violence : avec lui nous buvons nos petites coupes, sûrs qu’il a bu toutes nos coupes, et que en buvant ma petite coupe unie à lui, il me transforme, il me rend féconde, il m’apprend un peu plus à tout recevoir de Dieu.

Agnès de Lamarzelle

 

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