L’ex-caïd et le col blanc témoignent
De la rencontre entre Antoine Desjars, associé d’une grande entreprise vivant au Chesnay, et Rodrigue Tandu, ex-délinquant de Bondy, vont naitre une amitié, des rencontres partagées et une association qui met en relation des chefs d’entreprise et des ex-caïds. Dans une société clivée, Rodrigue et Antoine ont choisi leur camp : celui de la rencontre qui ouvre à La Rencontre. Récit.
Retrouvez Antoine et Rodrigue au Forum Zachée du 14 au 17 mai à Paray
Il y a 8 ans, ils ont vécu un pèlerinage des pères de famille croisé entre Le Chesnay et Les Mureaux. Aujourd’hui, ils vivent des amitiés fortes, improbables qui font tomber des murs.
Rodrigue Tandu, ancien délinquant ayant grandi à Bondy et devenu éducateur, a été touché par l’authenticité d’Antoine Desjars, associé chez KPMG : « Il était vrai, mais j’ai senti des fragilités aussi, dans lesquelles je me suis retrouvé. » Antoine, qui se décrit comme un homme direct, spontané, intuitif et contemplatif, est touché au cœur par le rire « très fort » et la joie de vivre de Rodrigue : « On a sympathisé » confie-t-il sobrement, « c’était tout simple. »
Un cycle de rencontres
Quelques mois après le pèlerinage, Rodrigue a appelé Antoine : « Il voulait me proposer de lancer des cycles de rencontre entre des personnes issues de deux mondes qui ne se connaissent pas et qui ont peur l’un de l’autre : les banlieues et le monde économique classique. Pour se découvrir et peut-être créer des amitiés. » Rodrigue explique : « Quand j’étais responsable de l’antenne du Rocher aux Mureaux, j’avais des stagiaires polytechniciens, avec des cerveaux bien faits qui travaillent bien mais qui intellectualisent tout. Nous, en revanche, on est moins rigoureux, mais on est simples dans la relation. J’ai eu l’intuition qu’on avait des choses à s’apporter. » Antoine précise : « Rodrigue voulait toucher des personnes qui tiennent des réseaux, pas des petits jeunes » parce que, complète Rodrigue, « si on arrive à mener des actions avec des ex-caïds ou des caïds qui exercent déjà une autorité sur les jeunes des quartiers, on pourra peut-être transformer les choses. » Antoine a dit oui !
Tous deux se souviennent avec émotion de la première rencontre organisée « dans un lieu neutre. » Deux banquiers d’un côté, deux caïds de Montfermeil de l’autre, autant d’appréhension et de questionnement chez les uns que chez les autres. Pourtant, les rencontres se sont poursuivies.
C’est sur cette base, après une retraite à l’abbaye de Flavigny avec les participants des premiers cycles de rencontres, que le Réseau des Deux-Cités s’est lancé. Sa mission ? « Permettre à chacun de découvrir sa vocation. A travers des rencontres gratuites qui passent par un engagement dans la durée où chacun, qu’il vienne d’une banlieue favorisée ou non, partage en vérité ce qu’il a au fond du cœur. Aussi bien les doutes, les questionnements, que les convictions. »
« Des frères d’arme »
Sur le papier, un pari fou. Dans la réalité « des rencontres qui nous ont amenés au fil des mois à de vraies transformations d’un côté comme de l’autre » témoigne Antoine qui n’hésite pas à dire qu’ils sont devenus les uns pour les autres « des amis, des frères d’arme » et d’ajouter : « Jusque-là, je n’avais pas expérimenté d’amitié aussi profonde dans un temps aussi court. »
L’aspect professionnel ne fait partie des objectifs qu’à partir du moment où la personne a posé un choix radical de changer de vie. « Dans ces cas-là, et ça arrive » dit Antoine « on active nos réseaux pour susciter de nouvelles rencontres ou proposer des jobs qui pourront épanouir pleinement la personne » car la finalité première de ces rencontres reste de se réaliser soi-même et de bâtir, pierre après pierre, la civilisation de l’amour, sans prosélytisme. « Dieu est présent dans nos rencontres, car tout le monde est croyant » souligne Rodrigue. Antoine confirme : « Sur la question spirituelle, on partage en vérité, sans faux-semblant. » Si bien qu’un jour, il y a quelques années, Sébastien a été baptisé en l’Eglise Notre-Dame des Armées à Versailles, « avant de faire la fête chez moi au Chesnay, jusqu’à 3h du matin avec tous les gens du réseau des Deux-Cités » sourit Antoine, heureux de se remémorer ce moment.
La clé de ses rencontres ? La confiance : « Les caïds ou les ex-caïds que je connais acceptent de rencontrer Antoine parce qu’ils me font confiance. Je le crédibilise dans mon milieu et il me crédibilise dans le sien » explique simplement Rodrigue. Antoine confie quand même que « l’une des plus grandes difficultés reste de trouver, dans le milieu professionnel, des personnes qui acceptent de se livrer en vérité et dans la durée. Les profils qui matchent le mieux sont souvent d’anciens officiers supérieurs de l’armée qui, je le découvre, ont un profil finalement assez proche de celui des caïds : des valeurs fortes et la solidarité à l’épreuve du feu. C’est la finalité de leur engagement qui diverge. »
Des joies, des fruits et quelques tristesses
Parfois, malgré toute la bonne volonté du monde, Antoine et Rodrigue rencontrent l’échec, comme avec ce caïd sortant de prison, qui, le soir de leur rencontre, refaisait un casse et retournait en prison pour 12 ans. « Un échec, oui, mais on ne sait jamais ce que deviendra ce que nous avons semé » espère Antoine. « On se confronte à la liberté de la personne. On propose, mais on doit rester à notre place » partage Rodrigue.
Mais les fruits et les joies sont plus nombreux que les tristesses : on a parlé du baptême de Sébastien, il faut signaler aussi celui de son fils, et cette journée qu’Antoine a passé à Montfermeil chez Sébastien : « Il m’a dit de mettre des baskets parce qu’il faudrait peut-être courir en cas de descente de police, et de garer ma voiture à l’extérieur de la banlieue pour éviter les problèmes. Une journée d’une rare intensité, dans une tension permanente, épuisante. Ce jour-là, j’ai compris que les caïds étaient en mode survie depuis leur plus jeune âge. »
Antoine se souvient aussi de cette retraite de 3 jours à l’abbaye de Sept-Fons avec 3 caïds musulmans (photo ci-contre) de ces temps de travail avec le Réseau des Deux-Cités à Flavigny mais aussi des barbecues dans son jardin « et – il en rit encore – de ces 5 blacks, venus dans la même voiture avec Rodrigue, qui sonnent à ma porte, au Chesnay, en me disant : ouvre-vite avant qu’on se fasse choper par la BAC ! »
Enfin, parmi les fruits et pas des moindres : cette filière d’excellence créée chez KPMG pour des jeunes de banlieue, hors du processus RH classique, et dirigée par Rodrigue. « Les jeunes ont un contrat de travail de 3 ans et sont formés pour produire slides et powerpoints pour les consultants. Le niveau d’exigence attendu est identique à celui des jeunes sortant de grandes écoles. » Rodrigue les accompagne pendant ce temps pour construire un projet professionnel pour la suite.
Retrouvez Antoine et Rodrigue au Forum Zachée 2026
Antoine : « Pour réaliser pleinement votre vocation, ce pour quoi Dieu vous a fait, fuyez le bruit permanent de notre monde. Il empêche de se trouver soi-même et d’être en paix avec soi-même. Prenez du temps pour vous, pour vivre des rencontres, pour vivre La rencontre qui transforme. Mettez-vous à votre écoute pour y reconnaitre le souffle et la voix de Dieu résonner en vous. »
Rodrigue : « Je leur dirai d’apprendre à être avant de faire pour ne pas devenir les robots que j’ai vu dans ce monde de l’entreprise que je ne connaissais pas. Être en silence, être face à soi-même. Pour être à l’écoute de leurs intuitions, y rester fidèles, se faire confiance et entendre ce que le Seigneur murmure à leur oreille. Car le Seigneur parle ; le Seigneur appelle ! »











