Jean-Marie Vianney – La vie d’un curé de campagne

Le saint Curé d’Ars est surtout connu pour avoir passé de nombreuses heures au confessionnal. Mais hormis le temps passé au service des pénitents, qu’a-t-on retenu de la vie du plus populaire des curés ? Le père Pierre Descouvemont prêche pour la paroisse d’un curé finalement méconnu : le Jean-Marie Vianney de tous les jours, tenaillé par l’obsession de quitter Ars, fantaisiste et rusé. Il est l’heure de le rencontrer.

 
Par l’Abbé PIERRE DESCOUVEMONT
Article extrait du magazine Il est vivant ! n°266, de décembre 2009

Vignette Facebook biographie St JM VianneyPrêtre du diocèse de Cambrai, Pierre Descouvemont est docteur en théologie. Il prêche de nombreuses retraites et anime une école de prière. Il est l’auteur de livres à succès: Le guide des difficultés de la foi catholique (éditions du Cerf), Dieu de justice ou de miséricorde? Gagner le combat spirituel, Peut-on croire à la Providence? (éditions de l’Emmanuel). Esprit rigoureux, ce narrateur prolixe dresse ici un portrait savoureux du Curé d’Ars.

Dardilly. C’est à quelques kilomètres au nord-ouest de Lyon que Jean-Marie Vianney vient au monde le 8 mai 1786, trois ans avant la Révolution. Il est le quatrième enfant d’une famille de six. Il a un frère aîné qu’on appelle François l’aîné. Après lui viennent Marguerite – la seule qui lui survivra – et François, dit le cadet. Mathieu, son père, cultive douze hectares de terre. Quand le garçonnet a 7 ans, c’est la Terreur. L’église de Dardilly est fermée. Elle ne rouvrira qu’en 1795. Le curé, l’abbé Jacques Rey, est un prêtre jureur, mais les Vianney ne savent pas qu’il s’est coupé de l’Église. Un enfant pieux Tous les témoins sont unanimes : Jean- Marie se retire souvent dans la solitude pour réciter, à genoux, son chapelet. L’enfant demande à d’autres garçons de veiller sur ses bêtes pendant ce temps. Quand il joue au palet, son jeu préféré, il gagne souvent. Mais le vainqueur redonne à ses camarades l’argent qu’il a gagné. Généreux, il l’est à l’exemple de ses parents qui accueillent chaque jour des pauvres chez eux. Souvent plus de dix ! Chassée de son couvent et retirée à Dardilly dans sa famille, une religieuse qui rend visite aux Vianney donnera à Jean-Marie une petite statue de la Sainte Vierge qu’il emmène avec lui quand il travaille dans les champs.

Première communion

Les Vianney apprennent par des parents qui habitent à Écully que vient de temps en temps là-bas un prêtre réfractaire. Du coup, ils ne vont plus à l’église de leur village, mais se rendent à Écully. Jean- Marie s’y confesse pour la première fois et s’y prépare à sa première communion. Elle a lieu en secret dans une grange. C’est à l’occasion de cette préparation assurée par deux anciennes religieuses qu’il apprend les rudiments de lecture et d’écriture. Il a 13 ans. Il continue à travailler dans les champs, toujours fidèle à réciter l’Angélus et à le faire réciter par ses camarades. En 1802, le vieil abbé Rey adhère au Concordat et se soumet aux décisions du Saint-Siège : la famille Vianney retourne à l’église du village. Lui succède en 1803 l’abbé Fournier, que Jean-Marie admire beaucoup. 1803, c’est aussi l’année où une école s’ouvre à Dardilly. Jean-Marie y commence sa scolarité. Il a 17 ans. Le désir de devenir prêtre grandit dans son cœur : il voudrait ramener beaucoup d’âmes à Dieu. À dix-huit ans, il ose en parler. Mais son père n’est pas d’accord: on a besoin de lui à la ferme. Et puis où trouver l’argent pour lui payer ses études ?

L’élève de Monsieur Balley, curé d’Écully

Appartenant à une famille de seize enfants qui a donné à l’Église deux religieuses et trois prêtres, l’abbé Balley a dû se cacher pendant la tourmente révolutionnaire. Nommé en 1803 curé d’Écully, tout près de Lyon, il accueille dans son presbytère un Lyonnais de 15 ans, Mathias Loras, dont le père a été guillotiné et dont la mère a eu le mérite de le cacher lorsqu’il était missionnaire clandestin. Après hésitation, il accepte de prendre en charge en 1806 un autre jeune, âgé de 20 ans et dénommé Jean-Marie Vianney. Quel contraste entre les deux garçons ! Une “vieille fille” d’Écully dit un jour en les voyant: « Celui-ci sera un saint prêtre et cet enfant-là un bon évêque. » Après avoir été supérieur du petit séminaire de Meximieux, Mathias devint effectivement évêque en Amérique du Nord. Il admira toujours son ancien condisciple malgré son extrême difficulté à apprendre le français… et le latin ! Lors de sa confirmation par le cardinal Fesch, en 1807, Jean-Marie ajoute à son prénom de baptême celui du Baptiste comme pour attester sa résolution d’imiter le dépouillement, la pénitence et le zèle du précurseur.

1807 : Le pèlerin de La Louvesc

Pour obtenir la grâce de persévérer dans ses études en dépit des grosses difficultés qu’il y rencontre, lui vient l’idée de partir en pèlerinage à la Louvesc, auprès de la châsse de saint Jean-François Régis, l’apôtre du Vivarais. Il fait le vœu de s’y rendre à pied en mendiant son pain tout au long des cent kilomètres du pèlerinage. Il doit subir bien des affronts : on se demande pourquoi ce solide gaillard de vingt ans se permet de mendier. Il n’a qu’à travailler ! Épuisé, il fait changer son vœu et ne mendie plus sur le chemin de retour. Toute sa vie, il se souvient de la façon dont il a été traité lors de ce pèlerinage et accueille toujours les mendiants avec un grand respect.

Le conscrit et le déserteur

Les candidats au sacerdoce étaient alors dispensés du service militaire. Mais on oublia d’inscrire Jean-Marie sur la liste. C’est pourquoi, lorsqu’en 1809 – l’année d’Eckmühl et de Wagram – Napoléon ordonne une levée supplémentaire sur les conscrits de 1806 à 1810, Jean-Marie Vianney est convoqué à se présenter à Lyon. Il tombe malade : on le transporte à l’Hôtel-Dieu où il reste seize jours. À Roanne où il est transféré, il est de nouveau hospitalisé pendant trois semaines. Mais, au lieu de rejoindre son régiment, il se retrouve dans la commune des Noës, après avoir traversé plusieurs bois en compagnie d’un autre conscrit qui lui a proposé de prendre son sac et de le conduire en lieu sûr. Beaucoup de chrétiens estiment à l’époque qu’ils ne sont nullement obligés d’aller faire la guerre sous les ordres d’un Empereur qui vient de se faire excommunier par le pape Pie VII pour avoir envahi les États pontificaux. On comprend que Jean-Marie ait opté pour la désertion. Le maire du village lui donne un nouveau nom: “Monsieur Jérôme” et l’envoie loger chez la veuve Fayot. Pour ne pas se faire remarquer, il évite d’aller à la messe le dimanche, mais il s’y rend pendant la semaine. Les mois d’hiver, il fait la classe aux enfants Fayot ; les beaux jours revenus, il travaille dans les champs. Il étonne tout le monde par le régime particulièrement austère qu’il continue à s’imposer. À l’occasion de son mariage avec Marie- Louise en 1810, Napoléon accorde une amnistie aux insoumis. Jean-Marie laisse passer la date où il doit se présenter pour en bénéficier. Il décide de rester aux Noës, quitte à risquer de nouveau les sanctions réservées aux déserteurs saisis par la police impériale. Il reprend ses livres, car il ne perd pas l’idée de se préparer au sacerdoce. Il reste aux Noës durant quatorze mois.

Le frère sacrifié

À Dardilly, Mathieu Vianney subit des pressions : on ne peut pas croire qu’il ignore l’endroit où se cache le déserteur. Il faut donc qu’un volontaire prenne sa place. Le candidat pressenti fait faux bond. Il ne reste qu’une solution : que François le cadet prenne la place de son frère Jean-Marie. C’est chose faite. Le 1er août 1810 François part pour Phaslbourg. Il ne reparaîtra jamais à Dardilly. Son silence étant devenu définitif au cours de la campagne de 1813, les siens le pleurent comme un mort. Toute sa vie, Jean-Marie porte le deuil de ce frère qui l’a remplacé de manière si tragique. Mais il ne manifeste pas le moindre repentir de la conduite qu’il a adoptée face à la conscription militaire. Lorsqu’à la fin de sa vie, il reçoit la légion d’honneur, il déclare avec humour : « Je ne sais pas pourquoi l’Empereur me l’a donnée, à moins que ce soit parce que j’ai été déserteur. »

La reprise des études

Quand Jean-Marie revient à Dardilly, sa mère est morte un mois plus tôt. On peut imaginer l’accueil qu’il reçoit de son père. En revanche, à Écully, il est attendu avec impatience. L’abbé Balley le loge dans son presbytère. Le 28 mai 1811, Jean-Marie reçoit la tonsure en la Primatiale Saint-Jean de Lyon. Il a 25 ans. Jean-Marie entre au petit séminaire de Verrières à la Toussaint 1812. Parmi les 232 élèves, se trouvent ceux qui seront plus tard à l’origine des maristes : Marcellin Champagnat, Jean-Claude Colin et Étienne Déclas. À Verrières, il développe sa piété mariale en rejoignant l’association appelée « l’esclavage de Marie ». En 1813, il entre au grand séminaire Saint-Irénée de Lyon, mais il n’y reste qu’une quarantaine de jours. Il ne comprend pas grand-chose des cours de théologie donnés en latin. Néanmoins quand on l’interroge en français, ses réponses sont laconiques mais justes. Il n’empêche que la note qu’il reçoit pour son premier examen le classe comme debilissimus! Il est renvoyé chez son curé le 9 décembre. Désemparé, Jean-Marie se demande s’il ne doit pas entrer chez les Frères des écoles chrétiennes. C’est la ténacité du curé d’Écully qui va lui permettre de poursuivre sa marche vers le sacerdoce. Il obtient que son protégé soit interrogé en français dans son presbytère. Le 2 juillet 1814, Jean-Marie reçoit les Ordres mineurs et le sous-diaconat.

Trop de peine pour ordonner un bon prêtre?

Le 23 juin, il est ordonné diacre dans la chapelle du séminaire. Et le dimanche 13 août, c’est dans la chapelle du grand séminaire de Grenoble qu’il est ordonné prêtre par Mgr Simon, l’évêque du lieu. Jean-Marie se souvient toute sa vie de la parole bienveillante qu’a prononcée après l’ordination Mgr Simon qu’on félicite d’avoir procédé ce jour-là à une seule ordination : « Ce n’est pas trop de peine pour ordonner un bon prêtre. » Il fut décidé que ce “jeune” prêtre de 29ans terminerait sa formation sacerdotale en servant de vicaire à M. Balley.

Un curé exceptionnel

Jean-Marie arrive dans un presbytère qu’il connaît depuis l’âge de 20 ans et où il doit achever sa formation théologique. Il n’a d’ailleurs pas encore l’autorisation de confesser ! L’abbé Balley, qui a été jadis à Lyon maître des novices de la communauté des chanoines réguliers de Saint-Augustin, forme son vicaire comme un religieux. Celui-ci en est tout heureux. Ils récitent ensemble le bréviaire, prennent leurs repas en silence, travaillent à heure fixe, etc. Ils jeûnent quasiment toute l’année, quitte à se dénoncer mutuellement auprès du vicaire général, M. Courbon, pour leurs pénitences excessives. Jean- Marie admire profondément le zèle pastoral du curé. Toute sa vie, il essaie de faire comme lui: nourrir le peuple chrétien de la Parole de Dieu, visiter les malades, prendre soin des pauvres, bien administrer les sacrements, célébrer la messe avec beaucoup de piété, donner au culte la majesté qui lui convient, former les enfants à la vie chrétienne et bien faire le catéchisme.

Les débuts du ministère

C’est devant les enfants de la paroisse que le jeune vicaire commence à prêcher. La première personne qu’il confesse est son curé. C’est d’ailleurs celui-ci qui enseigne au futur Curé d’Ars comment il faut résoudre les cas de conscience qu’il rencontre au confessionnal. Comme un ulcère à la jambe contraint M. Balley à rester au presbytère, le jeune vicaire est obligé de le remplacer de plus en plus… et de prêcher le dimanche. Il recommande beaucoup la dévotion à la Sainte Vierge, copie des prières en l’honneur de l’Immaculée Conception pour les répandre dans la paroisse. Avant de mourir, le 16 décembre 1817, l’abbé Balley donne à son fils spirituel sa discipline et son cilice en lui disant: « Cache bien cela! Si on le trouvait, on croirait que j’ai fait quelque chose. Je n’ai rien souffert, parce que mon corps est dur. »

Le vicaire de Monsieur Tripier

Malgré le désir des paroissiens de voir le vicaire succéder au curé défunt, il n’est pas question de confier au pauvre Monsieur Vianney une paroisse aussi importante. C’est Monsieur Tripier, 39 ans, qui est nommé le 15 janvier 1818. Le régime alimentaire du nouveau curé n’a rien de commun avec celui de l’ancien pasteur. Il aime se laisser inviter aux bonnes tables. L’archevêché comprend rapidement que le changement de M. Vianney s’impose. Le 11 février 1818, il est nommé desservant de la chapellenie d’Ars-en-Dombes.

Les débuts d’un curé “pas comme les autres”

Le vendredi 13 février 1818, à l’âge de 32 ans, Jean-Marie Vianney arrive dans le village d’Ars dont il vient d’être nommé “chapelain”. La chapellenie dépend de la paroisse de Mizérieux et compte 230 habitants. L’ancien curé, Monsieur Saunier, s’est marié. Les hommes du village ont perdu l’habitude d’aller à l’église. Malgré la Restauration, il y a dans l’air du temps une vague d’anticléricalisme. Voltaire et Rousseau sont réédités, des romans polissons et des brochures antireligieuses se multiplient, les chansons de Pierre-Jean Bérenger obtiennent un immense succès : elles dénoncent l’ignorance et l’intolérance des curés de campagne, leur enseignement terrifiant sur l’enfer, leurs critiques des bals et des cabarets, etc. Les chrétiens sont profondément ébranlés par les divisions et les scandales qui ternissent l’image du clergé depuis la Révolution. Réfractaires, jureurs, mariés, les prêtres traversent bien des difficultés.

Des débuts très modestes

Le nouveau pasteur s’empresse de renvoyer au château de Mademoiselle d’Ars les meubles qu’il estime trop luxueux pour un presbytère. Les paroissiens découvrent vite la piété et l’austérité de leur nouveau curé. La mère Claudine Renard, une veuve qui habite tout près du presbytère, lave le linge et fait le ménage. M. Vianney entreprend la visite de ses paroissiens. De courtes visites, à l’heure des repas, lui permettent de partager les joies et les préoccupations des uns et des autres. Il s’occupe plus spécialement des enfants et emploie des méthodes originales pour les intéresser au catéchisme. Un mois est à peine écoulé qu’on voit trois personnes communier tous les dimanches! La veuve Renard, Antoinette Pignault, une Lyonnaise qui était venue chez elle, et Mme Bibost, qui avait connu et servi le curé à Écully. Bientôt Mademoiselle d’Ars se joint au trio! Elle a un frère qui habite Paris mais qui vient régulièrement loger au château. C’est le comte Garnier des Garets. Vivement impressionné par la sainteté de M. Vianney, il se montre immédiatement très généreux pour l’aider dans le financement de ses œuvres. Quand Mademoiselle d’Ars meurt, en 1832, c’est son neveu, Claude Prosper des Garets, qui s’installe dans le château avec son épouse. Ce notable devient maire du village en 1838 et le demeure jusqu’à sa mort en 1879. Le dimanche après-midi, le curé rassemble quelques personnes à l’église pour la récitation du rosaire. Catherine Lassagne, âgée de 12 ans, y accompagne sa mère. C’est le début de la confrérie du rosaire. Le nouvel arrivé restaure aussi pour les hommes la confrérie du Saint- Sacrement que son prédécesseur, M. Berger, a essayé de relancer. Il est tout heureux de réciter son bréviaire avec le fils de la veuve Renard qui vient d’être ordonné sous-diacre. Celui-ci a donné de son nouveau curé une description savoureuse : « Il est simple, modeste dans son habillement, sans affecter une malpropreté qui n’est pas de son goût… On aime à recevoir son sourire qui est si gracieux. Sa belle conscience est comme peinte sur sa figure. » Le nouveau locataire du presbytère d’Ars profite de ses nombreux temps libres pour embellir le chœur de son église et pour en peindre les bancs. Pour composer ses sermons, il recopie et met bout à bout des passages tirés des sermonnaires de l’époque. On lui reproche de crier quand il prêche, alors qu’on l’entend à peine quand il prie. « Quand je prêche, répond-il, je parle parfois à des sourds ou à des gens qui dorment, mais quand je prie, je parle au bon Dieu qui n’est pas sourd. » Ses premiers sermons sont extrêmement sévères: il ne cesse de rappeler à ses paroissiens la gravité du péché et le danger de l’enfer.

Devant le tabernacle

Le tabernacle aimante le curé. Il va prier dans son église très tôt le matin et s’agenouille longuement devant le tabernacle. Il invite ses paroissiens à venir souvent à l’église prier devant le Très Saint-Sacrement : « Que fait Notre-Seigneur dans le Saint- Tabernacle ? Il nous attend! » « Oh! mes enfants, que fait Notre- Seigneur dans le Sacrement de son amour ? Il a pris son bon cœur pour nous aimer. Il sort de ce cœur une transpiration de tendresse et de miséricorde pour noyer les péchés du monde. » Dans la quasi-totalité de ses sermons, le curé parle de cette présence. Et, dans ses catéchismes, il se retourne tellement vers le tabernacle qu’on lui installe une petite chaire en face de la grande chaire pour qu’il ne tourne pas trop le dos aux enfants et aux adultes quand il les exhorte à quitter leurs occupations quotidiennes pour faire une petite visite à l’église. Rien n’est trop beau pour « le ménage du bon Dieu ». Il profite de la générosité du comte des Garets pour acheter de belles choses à Paris. Il y déniche entre autres un magnifique tabernacle qui peut contenir neuf grands ciboires. Le jour de la Fête-Dieu, Jean-Marie Vianney invente une manière bien particulière de faire participer les jeunes à la liturgie : il leur propose de faire claquer des pétards sur le parcours de la procession. Tous les dimanches après-midi, il expose le Très Saint-Sacrement sur l’autel dans un magnifique ostensoir soutenu par une statue de la Vierge en métal doré et en ivoire. Une façon de rappeler que le Christ adoré dans l’Eucharistie est bel et bien le Corps ressuscité de Jésus que la Vierge Marie a formé dans son ventre durant neuf mois et qu’elle nous invite à recevoir comme elle le recevait elle-même lorsqu’elle communiait des mains de l’apôtre Jean.

La lutte contre les danses et les cabarets

M. Vianney est intimement persuadé que la luxure est, avec l’orgueil, le péché qui détourne le plus les jeunes de l’amour du Seigneur. Il ne cesse de le dénoncer dans sa prédication : « De tous les péchés, c’est celui de l’impureté qui est le plus difficile à déraciner » – « Une fois engagé dans ce bourbier, nous ne savons plus en sortir. » C’est pourquoi il lutte de toutes ses forces pour empêcher les danses sur la place du village. Il aime citer le jugement que portait saint François de Sales : « Les danses sont comme les champignons : les meilleurs ne valent rien. » « Les personnes qui entrent dans un bal, dit-il, laissent leur ange gardien à la porte et c’est un démon qui le remplace, en sorte qu’il y a bientôt dans la salle autant de démons que de danseurs. » Les bals – les “vogues”, comme on disait alors – ont lieu à l’occasion des grandes fêtes : le 6 août, pour la saint Sixte, le patron du village ; le 3 février, pour la saint Blaise ; le mardi gras et le 1er mai. Le curé ne part pas tout de suite en guerre contre les danses. Il essaie de persuader les parents de ne pas autoriser leurs filles à se rendre aux bals. Résultat : les jeunes gens et les jeunes filles vont danser dans les villages voisins. Un dimanche, néanmoins, il ose en parler dans sa prédication. Mais c’est surtout par la prière et les mortifications qu’il réussit à venir à bout de ces réjouissances. Pour dédommager le ménétrier du manque à gagner que lui impose l’interdiction d’un bal, le Saint Curé lui en paye le salaire. Comme on ne supprime bien que ce que l’on remplace, le curé s’efforce de donner aux fêtes paroissiales une allure particulièrement festive. Il lutte aussi contre les cabarets ; il obtient au moins qu’il n’y en ait plus autour de l’église. Mais dans une enquête lancée par l’évêque en 1829, il est obligé de reconnaître que tous les cabarets ne sont pas fermés pendant les offices. Et plus tard, le succès de sa pastorale et l’étendue de sa renommée, en attirant vers sa paroisse beaucoup de monde, favorise la réouverture d’anciens cabarets ou la création de nouveaux!

Le repos dominical

Il lutte enfin pour que soit respecté le repos dominical. Il n’interdit jamais aux paysans de rentrer au plus vite leur moisson si la pluie menace de tomber, mais il veut dissuader les propriétaires de rendre esclaves femme, enfants et salariés agricoles. Il veut par-dessus tout que ses paroissiens fréquentent régulièrement l’église le dimanche, pour la messe et même – si possible – pour les vêpres. Il n’empêche qu’on l’entend souvent, au cours d’un sermon, vitupérer contre la mauvaise tenue ou le bavardage de ses paroissiens ; il leur reproche de « tourner la tête, de rire et de causer, d’y dormir comme dans leur lit » ! « Ils sont là comme au marché, lui arrive-t-il de dire. Ça fait pitié. »

La hantise du curé

Au début du printemps 1820, il est nommé curé de Salles, paroisse voisine de Villefranche-sur-Saône. Le climat du Beaujolais, pense-t-on, serait plus favorable à sa santé que celui des Dombes. Mais une délégation composée de plusieurs paroissiens, d’Antoine Mandy et de la Comtesse des Garets intervient auprès de l’archevêché de Lyon pour que leur curé ne leur soit pas enlevé. Il reste donc sur place. Mais la même interrogation obsède toujours son esprit. « La responsabilité de curé n’est-elle pas trop grande pour moi ? Ne ferais-je pas mieux de rejoindre un monastère y prier pour les pécheurs et y trouver enfin la paix ? »

La transformation d’une paroisse – 1820-1830

Au mois d’août 1820, l’Abbé Jean-François Renard célèbre sa première messe dans la paroisse. À cette occasion, le curé sert un repas plantureux à ses hôtes. Pour les encourager à bien se servir, il n’hésite pas à manger de la viande et de la volaille et à boire un peu de vin.

Rien de trop beau pour Dieu

C’est aussi l’année où le Curé d’Ars fait refaire en briques le clocher carré de son église. Il y installe la cloche du “Saint Rosaire” qu’il a payée de ses deniers et sur laquelle il a fait graver ces quatre mots : Vox dilecti mei pulsantis (« La voix de mon Bien-Aimé frappe», du Cantique des Cantiques). Il veut que ses paroissiens entendent le son de cette cloche comme la voix même de Jésus appelant les membres de l’Église, son Épouse, à le rejoindre. Par la suite, il ne cesse d’agrandir son église. En 1820, c’est l’agrandissement de la chapelle proche de la sacristie : il y installe une nouvelle statue de la Vierge. En 1822, c’est l’installation d’un nouveau plafond dans la nef. En 1823, c’est la construction de la chapelle de saint Jean Baptiste, inaugurée le 24 juin par l’abbé Mathias Loras, son ancien condisciple d’Écully, devenu supérieur du petit séminaire de Meximieux. Il profite aussi de la générosité du comte Denys Félicité Garnier des Garets pour améliorer “le ménage du Bon Dieu”. Rien n’est trop beau pour les objets du culte. Au frère Jérôme, il confie : « Ma vieille soutane va bien avec une belle chasuble. » En mai 1823, le comte offre trois bannières de procession. Le 6 août, le curé emmène les deux tiers de la paroisse en pèlerinage à Notre-Dame de Fourvière. Les trois bannières ouvrent la marche jusqu’à Trévoux. De là, on embarque sur la Saône jusqu’à Lyon. L’année suivante, c’est un dais de procession que le comte fait faire. Mais, comme le curé s’est trompé dans les mesures, on est obligé d’élargir la porte de l’église en 1826 pour que le dais puisse passer…

Une nouvelle paroisse dans un nouveau diocèse

En août 1821, le comte des Garets réussit à obtenir du roi que la chapellenie d’Ars devienne une paroisse à part entière. C’est une manœuvre pour empêcher le départ du curé. Par ailleurs, supprimé par le Concordat de 1801, l’évêché de Belley est rétabli par le Concordat de 1817 et Mgr Devie en devient en 1823 le premier titulaire. Une grande estime réciproque s’établit rapidement entre l’évêque et le Curé d’Ars. Par l’enseignement de saint Alphonse de Liguori, Mgr Devie aide le curé à modifier sa pastorale et à devenir plus indulgent vis-à-vis de ses pénitents.

“Folies de jeunesse”

Animé d’un intense désir de voir ses paroissiens sortir de leur indifférence religieuse ou de leurs vices, le curé multiplie ce qu’il appelle plus tard ses « folies de jeunesse » : il échange son pain contre le pain sec des mendiants et se contente de quelques pommes de terre. Il remplace son matelas par une paillasse ; il lui arrive même de dormir à même le sol, sur le carrelage ou sur le plancher du grenier. Il se donne régulièrement la discipline. On comprend le jugement porté sur le nouveau pasteur par Antoine Mandy, le maire du village : « Nous avons une pauvre église, mais nous avons un saint pour curé ; il n’est pas comme les autres. »

La mission paroissiale de Trévoux

M. Vianney se rend volontiers dans les paroisses environnantes dont le curé est malade ou vient de décéder : Mizérieux, Ambérieux, Savigneux, Rancé, etc. Il est également très heureux d’apporter son concours aux missions paroissiales organisées ici et là. À la mission de Trévoux (janvier – février 1823), il ne prêche pas, mais son confessionnal est littéralement assiégé durant cinq semaines par toutes sortes de gens, notamment par l’élite bourgeoise de la cité. C’est à partir de cette date que sa réputation de confesseur commence à se propager dans la région. On l’invite à prêcher des “jubilés” ou à confesser lors des missions.

Les critiques des confrères

Ce succès suscite évidemment les critiques de certains de ses confrères, surtout de ceux qui ne le connaissent que par ouï-dire. Mgr Devie demande à M. Pasquier, curé de Trévoux, de lui envoyer un rapport sur ce curé original. « Monseigneur, lui répond-il, il est vrai, il semble qu’il n’y a point d’ordre, mais c’est égal, c’est un saint. » Certains de ses paroissiens le trouvent beaucoup trop sévère, notamment dans les exigences qu’il impose pour admettre un jeune à faire sa première communion. Certains cultivateurs des environs n’apprécient pas non plus le fait que le Curé d’Ars encourage leurs salariés agricoles à ne pas travailler le dimanche !

Le tourment intérieur

M. Vianney reçoit très tôt la grâce de se sentir pauvre devant Dieu et même, très pauvre pécheur. Dieu lui donne effectivement une vision aiguë de son indignité. « Il ne pouvait pas comprendre qu’on eût pour lui la moindre estime et le moindre respect, déposera plus tard l’abbé Toccanier. Il m’a raconté un jour que lorsqu’il était venu à Ars, il craignait de ne pas rencontrer un prêtre qui voulût se charger de la direction de son âme, car il se regardait comme le plus grand des pécheurs. » Au fil des années, la conscience de sa misère se faisant plus vive, il est en proie à de véritables tourments. « Son ignorance l’effrayait, il tremblait en pensant à la charge pastorale et à la responsabilité d’un ministère extraordinaire comme le sien. Il avait prié Dieu de lui révéler son intérieur. Il en fut si effrayé qu’il pria le Tout- Puissant de répandre une lumière moins vive sur son âme, de crainte d’avoir des pensées de désespoir. » Néanmoins, continue le frère Athanase, l’un de ses proches collaborateurs, « jamais, dans toutes ces circonstances, il ne manqua d’espérance ». Le paroxysme de cette épreuve se situe probablement pendant les années 1822-1823, juste avant le début des manifestations diaboliques qui vont, des années durant, troubler le sommeil du curé. N’ayant pu entraîner son âme dans le désespoir, le prince des ténèbres va essayer d’abîmer sa santé en abrégeant ses quelques heures de sommeil. Plus tard, le seul souvenir de ces tourments le fait encore souffrir. « Ma fille, devait-il dire un jour à l’une de ses pénitentes, la baronne de Belvey, ne demandez pas à Dieu la connaissance totale de votre misère. Je l’ai demandée une fois et je l’ai obtenue. Si Dieu ne m’avait alors soutenu, je serais tombé à l’instant même dans le désespoir. » Peu à peu, effectivement, le tourment devient moins accablant. C’est pourquoi, tout en ayant une conscience exacerbée de la gravité des péchés qu’il entend au confessionnal, Jean-Marie Vianney est intimement convaincu d’être lui aussi “pauvre pécheur”. Aussi remercie-t-il le Seigneur d’avoir reçu cette grâce et dénonce-t-il avec vigueur le péché d’orgueil. Chemin faisant, le curé continue son régime sans écouter les appels à la prudence de Mademoiselle d’Ars ou de la veuve Renard. L’avis que lui a donné jadis M. Courbon, le vicaire général de Lyon, reste lettre morte : « On ne prend pas le Ciel par famine. »

Vexations diaboliques et faveurs mystiques

Durant l’hiver 1823-1824, le sommeil du Curé d’Ars est perturbé par des bruits épouvantables qui se produisent dans la cure. Supposant qu’il s’agit de voleurs qui désirent dérober les ornements sacerdotaux que le comte des Garets a offerts à la paroisse, le curé a l’idée de recourir à quelques jeunes gens pour faire garder son presbytère. Le premier à venir est le charron André Verchère, originaire de Savigneux et fiancé à une jeune fille du pays, Marguerite Lardet. Devant les juges du procès de l’Ordinaire (en vue de la béatification), en 1864, ce jeune homme évoque le souvenir d’une nuit qu’il a passée à la cure en janvier 1824 : « Je causai et je me chauffai avec M. le curé jusqu’à dix heures. À ce moment, j’allai me coucher dans la chambre qui m’était destinée. Vers une heure du matin, j’entendis secouer avec violence la poignée et le loquet de la cour. En même temps j’entendis comme des coups de massue contre la même porte et ils retentissaient dans le presbytère comme le bruit du tonnerre. Je sautai à bas de mon lit, saisis mon fusil et ouvris la croisée pour voir ce que c’était. Je n’ai rien vu. » Le curé, de son côté, n’a rien vu non plus. Mais une nuit qu’un vacarme étourdissant se fait de nouveau entendre à l’entrée du presbytère, Jean-Marie Vianney ouvre précipitamment la porte, persuadé qu’il va surprendre des hommes en flagrant délit de tapage nocturne! Et que voit-il? La neige qui tombe et pas la moindre trace de pas sur la neige! Désormais le curé est rassuré! « Ce n’est que le diable! » – « le grappin », comme il dit. Il renvoie définitivement ses gardes et s’habitue peu à peu à cette sorte de “fond sonore” qui accompagne souvent ses heures de sommeil. Lors des missions et jubilés où le curé remplit l’office de confesseur, le grappin se manifeste plus d’une fois dans sa chambre. À la mission de Saint-Trivier-sur- Moignans (hiver 1826-1827), ses confrères, alertés par le vacarme qui fait trembler les vitres du presbytère, retrouvent M. Vianney couché dans son lit. Le lit est au milieu de la chambre. « C’est, leur dit-il en souriant, le grappin qui a traîné mon lit jusque-là! » M. Vianney est beaucoup plus réservé sur les faveurs mystiques dont il jouit. Les braves gens se disent que la sainteté du curé doit lui valoir des faveurs surnaturelles. Très enclin à y croire, l’abbé Jean- François Renard rapporte qu’un jour une personne surprend le curé en train de causer dans sa chambre avec la Très Sainte Vierge, mais qu’il lui a fait promettre de n’en rien dire. Le témoignage le plus sûr est celui qu’a donné l’abbé Alexis Tailhades. Le curé lui confia que, dans les premières années de son ministère à Ars, il recevait pendant la messe « les consolations les plus singulières. Je voyais le bon Dieu, je ne vous dirais pas que ce fût d’une manière sensible, mais le bon Dieu me faisait bien des grâces ».

Les débuts de la Providence

Soucieux de donner une éducation humaine et religieuse aux enfants de la paroisse, le curé décide d’y fonder une école pour les filles. Dès la fin de l’année 1822, il envoie Catherine Lassagne, 17 ans, et Benoîte Lardet, 20 ans, se former à Fareins chez les sœurs de Saint-Joseph de Lyon. En mars 1824, il achète la “Maison Givre”. L’école ouvre à l’automne. Jeanne-Marie Chanay, 26 ans, rejoint les deux autres et s’occupe du ménage. Seize pensionnaires arrivent à trouver place dans les locaux. Dès la fin de la première année, on agrandit l’école. Peu à peu, ce sont surtout des pauvres, notamment des orphelines, qui la remplissent. Le curé passe beaucoup de temps à chercher de l’argent pour nourrir tout ce monde et pour payer les travaux. Heureusement, Mademoiselle Claire Berger, une Lyonnaise assez fortunée, vient renforcer l’équipe des directrices et fait bénéficier l’école de sa générosité. Tout en étant une cause de soucis perpétuels, la Providence va être, au fil des années, le havre de paix où bien souvent le curé vient reprendre cœur. Il pense aussi que la prière des enfants est très importante pour obtenir la conversion des pécheurs. À la fin du jubilé de 1826- 1827, le curé dit un jour en chaire: « Mes frères, Ars n’est plus Ars, “il” est changé. Je vous le dis franchement : j’ai fait d’autres jubilés, des missions : jamais je n’ai trouvé de si bonnes dispositions qu’ici. » Mais il y a encore des récalcitrants dans le village qui résistent aux exhortations du curé et trouvent exagérés sa prédication et son mode de vie. Raison de plus pour M. Vianney de ne rien changer à son régime alimentaire…

Le début des pèlerinages – 1830-1840

Dans les dernières années du règne de Charles X, les injures se multiplient contre le “parti-prêtre”. La Révolution de juillet déchaîne une poussée violente d’anticléricalisme: beaucoup de croix sont renversées. Pour détourner les fidèles d’accomplir leur devoir pascal, on fait courir le bruit que les prêtres empoisonnent les hosties!

Graffitis, cancans et calomnie

Les portes du presbytère d’Ars sont couvertes d’injures. Certains paroissiens viennent sommer le curé de quitter sa paroisse. On l’accuse d’être le père du petit Michel Chaffangeon dont la maman, Catherine, était à quarante et un ans fille-mère pour la seconde fois. Des jeunes crient le nom de Catherine sous les fenêtres du presbytère. Plus que jamais, Jean-Marie se demande s’il doit rester dans sa paroisse. Son apostolat n’est-il pas à jamais compromis par ces calomnies? Mais ses amis lui font comprendre qu’en quittant son poste il accréditerait la rumeur. C’est sans doute en pensant à cette période difficile de sa vie qu’il confiera un jour au frère Jérôme, son sacristain : « Si le bon Dieu m’avait fait voir d’avance ce que je devrais souffrir à Ars, je serais mort sur le coup. »

Le miracle du blé

C’est à cette époque qu’a lieu le premier miracle du blé qui se multiplie merveilleusement dans le grenier du presbytère. Il est difficile, en cette période troublée, de se procurer du blé ou de la farine. Les routes ne sont pas sûres. Mgr Devie a conseillé à ses prêtres de suspendre momentanément leurs réunions. Comment fournir du pain aux bouches affamées de l’orphelinat? Le premier miracle a lieu en octobre 1830. Le second après l’arrivée de Marie Filliat bientôt rejointe par sa sœur Jeanne. L’argument majeur en faveur de l’authenticité de ces miracles est l’affirmation, maintes fois renouvelée, du curé lui-même. Il en parle dans ses catéchismes pour encourager ses auditeurs à mettre en Dieu toute leur confiance. L’abbé Raymond, si peu enclin à croire au surnaturel, a témoigné, lors du Procès, que le curé lui avait dit, dans un moment de peine : « Si le Bon Dieu n’approuvait pas ma manière de faire, il ne multiplierait pas le blé dans mon grenier. » Enfin la baronne de Belvey raconte ce que le curé avait répondu à son évêque, lors d’une visite que celuici effectuait au presbytère d’Ars. « Alors, Monsieur le curé, le blé, après la multiplication, venait jusque-là ? – Non, Monseigneur, il venait jusque-là », répondit le curé en levant le bras plus haut. Il y a aussi plusieurs fois multiplication du pétrin: avec peu de farine, Jeanne- Marie Chanay, la boulangère de la Providence, réussit à faire une grande fournée de pain. Apprenant la merveille, le curé conclut : « Le bon Dieu est bien bon, il a soin des pauvres. »

Sainte Philomène, la “mascotte” d’Ars

À l’instigation de Pauline Jaricot qu’il estime beaucoup, le curé installe le culte de sainte Philomène dans sa paroisse en 1833. Dévotion lancée en 1805 à Mugnano, en Italie, les reliques de la jeune martyre ont guéri Pauline Jaricot elle-même. Du coup, sainte Philomène devient pour le curé sa « petite soeur du ciel », sa «chère petite sainte» et c’est devant sa châsse qu’il envoie prier les pèlerins – de plus en plus nombreux – qui implorent une guérison. Les pèlerins attribuent à l’intercession de cette vierge martyre les guérisons qui sont obtenues par celle du Saint Curé. Et 43 % des petites filles qui naissent dans le village reçoivent le prénom de Marie-Philomène.

La proposition de la paroisse de Fareins

Excédé par la vénération dont il est l’objet, sensible aux critiques qu’il reçoit des curés des paroisses voisines, conscient de toutes ses insuffisances, le Curé d’Ars croit de son devoir de quitter son poste. Aussi accepte-t-il la proposition que lui fait en 1834 Mgr Devie de devenir le pasteur de la paroisse de Fareins. Son zèle pastoral pourrait aider les six cents adeptes de la secte des fareinistes à rejoindre l’Église. Mais presque aussitôt il revient sur sa décision « Que je suis un pauvre orgueilleux, pense-t-il, d’avoir songé à accepter pareille responsabilité! »

1er mai 1836 : La consécration de la paroisse à la Vierge

Jean-Marie a conservé l’habitude qu’il avait contractée dans sa jeunesse de “bénir l’heure”. Lorsque l’heure sonne, il récite un Ave Maria. Même en pleine prédication! Voulant aider ses paroissiens à mieux vénérer la Vierge, il installe, dans la chapelle qu’il a fait agrandir en 1820, une belle statue de la Vierge et lui consacre les habitants de sa paroisse. Consécration solennelle qui a lieu le 1er mai 1836. Dans le cœur en vermeil suspendu sur la poitrine de la Vierge, le curé glisse la liste de tous ses paroissiens pour qu’ils se considèrent vraiment comme reposant sur le cœur de Marie.

Le confesseur

À partir de 1836, le Curé d’Ars se trouve définitivement cloué à son confessionnal. Pour permettre aux pèlerins de le rencontrer, se met en place trois fois par semaine un service de voitures entre Trévoux et Ars. En 1840, un service régulier, d’Ars à Lyon et de Lyon à Ars fonctionne tous les jours. Du coup, Ars change de visage. On y trouve des marchands de souvenirs, des logeurs, deux boulangers, un pâtissier, un barbier, deux voituriers. Le curé a peur que l’appétit du gain n’abîme l’âme de ses paroissiens. Son ministère de confession n’empêche pas M. Vianney de faire des kilomètres à pied pour aller visiter un malade dans une autre paroisse. Les besoins d’argent pour la Providence sont toujours aussi pressants. Les pèlerins sont généreux, mais le curé est obligé de recourir de plus en plus au comte Claude- Prosper des Garets qui, en 1834, a remplacé sa tante au château. Même s’il peut profiter de la cuisine du pensionnat, le régime du curé reste très austère et il continue à se donner la discipline. En faisant le ménage du presbytère, Catherine Lassagne et Jeanne-Marie Chanay repèrent les cilices de crin, les chaînettes et les chemises tachées de sang à l’endroit de l’épaule gauche.

Le témoignage de l’abbé Alexis Tailhades

Prêtre du diocèse de Montpellier, l’abbé Alexis Tailhades, alors âgé de 39 ans, arrive à Ars en mai 1839 pour y faire une retraite de huit jours, avant son entrée dans un ordre religieux. Le retard de différents courriers l’oblige à rester à la cure pendant deux mois et demi. Après une absence de deux ou trois mois, il y revient et passe de nouveau un mois avec le Curé d’Ars qui, chose exceptionnelle, accepte de partager sa vie avec lui. C’est pourquoi le témoignage que nous donne l’abbé Tailhades sur la patience du curé, sur ses souffrances, sur sa joie, sur les merveilles de la Providence à son égard, présente un exceptionnel intérêt. Malheureusement pour nous, à la fin de son séjour, l’abbé Tailhades se confesse une dernière fois au curé et celui-ci lui donne comme pénitence de ne rien dire de ce qu’il a vu ou entendu à Ars à son sujet. Du moins, « dans le diocèse de Belley ou celui de Lyon », ajoute-t-il comme concession à son hôte. C’est sans doute la raison pour laquelle on n’a pas retrouvé les notes qu’il avait prises. Nous avons par contre les dépositions qu’il fit au Procès de canonisation. /

La hantise du départ – 1840-1845

Jean-Marie Vianney est de plus en plus obligé de constater que l’afflux des pèlerins dans son église amène beaucoup de ses paroissiens à se laisser séduire par l’appât du gain. Ne devrait-il pas quitter les lieux pour aller se retirer dans la solitude comme il le désire depuis longtemps? Son ministère de confesseur l’empêche de consacrer à ses paroissiens tout le temps qu’il leur accordait jadis. N’est-il pas, plus que jamais, un mauvais “curé” ? Il ne manque pas non plus de personnes – clercs ou laïcs – qui contestent sa pastorale. Le curé d’Ambérieux, l’abbé Borjon, lui écrit un jour qu’avec le peu de bagage théologique qu’il possède, il n’aurait jamais dû siéger dans un confessionnal. À noter que ce prêtre deviendra plus tard un des plus fidèles amis du curé. Bref, notre curé désire ardemment partir. Mais la pensée des pécheurs qui ont besoin de lui le retient dans sa paroisse.

Les guérisons miraculeuses

Parmi les nombreux miracles qui eurent lieu dans la paroisse du Saint Curé, le seul qui soit bien attesté est celui dont bénéficie Jean-Claude Cinier, en 1841, à l’âge de dix-huit ans. Ce jeune homme souffre d’une fluxion de poitrine et on pense qu’il ne passera pas la nuit. Appelé à son chevet, le Curé d’Ars s’agenouille pendant trois quarts d’heure près de son lit, prie et fait prier tous ceux qui sont là. « Il ne mourra pas », dit-il en les quittant. Le lendemain matin, le jeune homme se porte fort bien. En septembre 1842, le Curé souffre lui aussi d’une fluxion de poitrine. L’alerte est sérieuse, mais le danger assez vite écarté. Au mois de mai suivant, le mal reparaît et tout son entourage pense qu’il va mourir. Quatre médecins viennent à son chevet. En les voyant, il dit en riant: « Je soutiens un grand combat! » – Et contre qui? – « Contre quatre médecins, répondit-il. S’il en vient un cinquième, je suis mort. » Son confesseur, l’abbé Valentin curé de Jassans, le prépare à recevoir le Saint-Viatique et l’Extrême- Onction. Le Curé veut que l’on sonne les cloches: « Ne faut-il pas que les paroissiens prient pour leur curé? » Assisté de six autres prêtres, l’abbé Valentin donne le sacrement. Le lendemain matin, 12 mai, l’état du malade s’améliore d’une façon sensible. Il demande aussitôt que l’on célèbre cent messes en l’honneur de sainte Philomène, comme il en a fait le vœu avant de guérir. À partir du 19 mai, le convalescent peut retourner à l’église pour y célébrer la messe. Il la célèbre à une heure du matin, car il n’a pas assez de force pour rester à jeun plus longtemps. On sonne les cloches en pleine nuit et toute la population accourt pour assister à la messe du curé. Alors qu’on est dans le temps de l’Ascension, on se croit transporté à la veille de Noël ! Pendant la maladie de Jean-Marie Vianney, Mme Claudine Raymond, parente de l’abbé Raymond, curé de Savigneux et futur collaborateur du Curé d’Ars, retrouve l’usage de la parole qu’elle a perdu depuis six ans par suite d’une affection du larynx et des bronches. Elle est guérie après avoir communié dans la chapelle de sainte Philomène.

Le grappin s’obstine

Un jour que Denis Chaland, 21 ans, se confesse dans la chambre du Curé d’Ars, le prie-Dieu sur lequel il est agenouillé se met à s’ébranler comme tout le reste du mobilier. « N’ayez pas peur, lui dit le curé, ce n’est que le démon. » C’est à la fin de cette confession que le curé lui dit : « Il faut vous faire prêtre. » Le jeune homme est ordonné prêtre quatre ans plus tard. Catherine Lassagne a souvent entendu le curé lui raconter, sur le mode de la plaisanterie, les bruits intempestifs que le démon provoque la nuit dans sa chambre. « Je ne sais pas si les rats chantent, mais il y en a un qui chante toujours par ma chambre, il grimpe sur mon lit la nuit en chantant. »

L’association des cinq plaies

La dévotion à la Passion du Christ occupe une place capitale dans la spiritualité du Curé d’Ars. Il suffit de penser au lien qu’il établit entre chaque “heure” de son bréviaire et les différentes étapes de la Passion, depuis la prière au mont des Oliviers jusqu’à la mise au tombeau. Que l’on pense aussi à la chapelle de l’Ecce Homo dans laquelle ses pénitents sont invités à se rendre après leur confession. L’association des cinq plaies prend son origine dans une neuvaine lancée par cinq pénitentes du curé qui habitent la région lyonnaise et auxquelles se joignent d’autres dévotes. Voyant que cette association se développe, le Curé d’Ars en confie l’animation à un prêtre de Lyon, l’Abbé Colomb de Gast. Le succès est prodigieux. Au bout d’une année, l’œuvre compte plus de six mille associés.

La Ricotier

C’est le nom qu’on donne dans le village à Marie Ricotier qui habite, avec sa sœur, à deux pas de l’église. Prévoyant que les meubles du curé deviendront après sa mort de précieuses reliques, elle les lui achète tout en lui en laissant la jouissance. L’argent qu’elle récolte ainsi complète les sommes importantes qu’elle donne pour subvenir aux besoins de l’école.

Septembre 1843 : La fuite à Dardilly

Si sa santé est revenue, l’impression lancinante de ne pas être à la hauteur de sa tâche de curé tourmente sans discontinuer le bon Jean-Marie Vianney. Aussi, envoie-t- il l’abbé Raymond, curé de Savigneux, faire une démarche auprès de l’évêque. Il lui demande de pouvoir se retirer comme chapelain à la chapelle Notre-Dame des minimes. À la condition que l’abbé Raymond soit nommé curé de la paroisse dont dépend cette chapelle, la paroisse de Montmerle. Sans attendre la réponse, le Curé d’Ars quitte sa paroisse dans la nuit du 11 au 12 septembre. Rejoint par Jean Pertinand, le neveu de l’abbé Jean- François Renard, il se rend à pied jusqu’à Dardilly, son village natal. Désemparés, les pèlerins d’Ars affrètent un omnibus pour aller se confesser à Dardilly… Le curé ne peut pas leur refuser ce service! Le 19 septembre, au cours d’une messe qu’il célèbre à Notre-Dame-de-Beaumont où il s’est rendu en pèlerinage, la lumière se fait dans son esprit: il doit retourner dans sa paroisse. Quand les paroissiens apprennent la nouvelle, les deux cloches de l’église sonnent à toute volée… Tous viennent sur la place recevoir la bénédiction de leur curé. Cette fuite et ce retour ne font qu’accroître sa célébrité. On se met à vendre son portrait, son « carnaval », comme il dira plus tard. Revenu dans sa paroisse, le curé reprend son ancien programme, son lever nocturne, ses interminables heures de présence au confessionnal, ses catéchismes et ses prédications. Sa santé demeure précaire. En novembre 1843, le docteur Saunier découvre une hernie affreuse, négligée depuis plusieurs années.

Le 3 mai 1845, Lacordaire vient à Ars. « Je voudrais prêcher comme lui », confie-t-il le lendemain, après avoir écouté sa prédication dominicale sur le Saint-Esprit. Cédant aux instances de Jean-Marie Vianney, Mgr Devie lui donne comme coadjuteur pour sa paroisse l’abbé Raymond, qui ne demande pas mieux que de quitter Savigneux. Il a beau consacrer toute sa fortune à la reconstruction de leur église, ses paroissiens n’apprécient guère son caractère autoritaire.

Une collaboration héroïque

L’abbé Raymond vient habiter Ars et y exerce ses nouvelles fonctions en septembre 1845. Chargé notamment par l’évêque de veiller à la façon dont M. Vianney distribue – avec trop peu de discernement, pense-t-il – les sommes considérables d’argent qu’il reçoit, l’abbé Raymond se considère un peu trop comme le curé de la paroisse. Il n’hésite pas à signer les registres paroissiaux : Raymond, curé. En 1847, il forme le projet de venir s’installer à la cure. Mais vu l’opposition des paroissiens qui se rendent compte que leur curé ne le désire nullement, l’abbé Raymond doit renoncer à son projet. De plus en plus mal vu dans le village, il finit par solliciter son changement. Mais M. Vianney multiplie ses courriers auprès de Mgr Devie pour conserver son auxiliaire: « Si M. Raymond s’en va, je vous écrirai que je me suis retiré chez mes parents. » Il ne cesse de faire l’éloge de son auxiliaire, de son éloquence, de son zèle pastoral. « Je le regarde comme un des meilleurs prêtres du diocèse », raconte à qui veut bien l’entendre le Curé d’Ars. Le frère Athanase résume bien la situation en disant de cet auxiliaire : « Il est trop brusque pour les étrangers, il est trop peu aimé des gens d’Ars qui en parlent en mal, et surtout il n’est pas assez discret dans ses paroles. Ainsi, entre autres, il va partout répétant que M. Vianney tombe dans l’enfance ! »

Le catéchisme de 11 heures

M. Vianney donne une leçon de catéchisme aux filles de la Providence. Les pèlerins sont heureux de se joindre à elles pour l’écouter. Mais du fait de leur nombre sans cesse croissant, c’est à l’église – dans la petite chaire basse qu’on y a aménagée – qu’il donne cette leçon. Toutes les trois semaines, il reprend un nouveau cycle au cours duquel reviennent ses thèmes préférés : la prière, la bonté de Dieu, la pénitence, la conversion, la confession, l’Eucharistie, la Sainte Vierge, le prêtre, le ciel. C’est Jean-Claude Viret, un paysan jurassien, qui a noté le plus exactement les paroles prononcées par le curé. Cet auditeur prend soin de surcroît d’indiquer la date à laquelle le curé tient ces propos. Parfois le curé se laisse aller à donner des détails sur lui-même: « Ô mes enfants, j’ai perdu mon chapelet que j’avais depuis 34 ans. » Des jeunes maristes lyonnais venus l’écouter disent à leur supérieur, le père Colin, qu’ils sont déçus par la pauvreté de sa théologie. « C’est vrai, leur répond-il, mais voilà : c’est un saint ! »

Les sermons du Curé d’Ars : une publication manquée

Plusieurs éditeurs lyonnais trouvent profit à publier des ouvrages à destination des pèlerins. Heures catholiques d’un serviteur de Dieu ; Guide des âmes pieuses ; Les délices du pèlerin. Composés par l’abbé Peyronnet, un chanoine de Fourvière, ces livres ne comportent que quelques prières authentiques de M. Vianney. L’éditeur Guyot veut aller plus loin. Avec l’appui de l’abbé Adrien Colomb de Gast – qui a repris et développé l’Association des Cinq plaies – il fait imprimer des sermons de M. Vianney sous le titre Un Pasteur parlant à son peuple. Mais Mgr Devie n’en autorise pas la publication.

La cession de la Providence

Prévoyant que la Providence fondée par le curé aura du mal à survivre après son décès, Mgr Devie veut y installer les sœurs de Saint-Joseph. D’autre part, tout en appréciant le dévouement de Catherine Lassagne, de Jeanne-Marie Chanay et de Marie Filliat, les paroissiens déplorent quelque peu la pauvreté de leurs résultats scolaires et la présence continuelle de grandes orphelines dans l’école de leurs enfants. Mais le curé a du mal à “remercier” Catherine Lassagne et les deux autres animatrices. « Je pense que Monseigneur voit la volonté de Dieu en cela, disait-il, mais je ne la vois pas. » Il finit quand même par céder, en mai 1847, aux désirs de son évêque. Les sœurs qui auraient pu arriver en mai 1848 n’arrivent que le 5 novembre 1848 pour la bénédiction de la nouvelle chapelle de la Providence.

Les frères de la Sainte-Famille

Tout en acceptant la venue des sœurs de Saint-Joseph pour s’occuper de l’école des filles, M. Vianney fait des démarches pour que l’école des garçons soit dirigée par les frères de la Sainte-Famille, dont il connaît bien le fondateur, le frère Gabriel Taborin, qui est venu à Ars sept ans plus tôt. Il ne l’a fait qu’après s’être assuré que le jeune Jean Pertinand, l’instituteur en poste, retrouverait un emploi. Le 10 mars 1849, le nouveau directeur, le frère Athanase, arrive avec deux autres frères. En écrivant régulièrement à son supérieur, il devient, à son insu, l’un des meilleurs chroniqueurs de toute la vie du village, notamment des petites rivalités entre les deux communautés religieuses au sujet du reposoir du Jeudi saint ou entre M. Raymond et les frères au sujet de la formation des enfants de chœur, etc. Dès 1849, le frère Constance est remplacé à la sacristie par le frère Jérôme, qui va devenir l’un des plus merveilleux témoins du Curé d’Ars. Il y demeure jusqu’en 1874. /

L’ange constructeur des pèlerins d’Ars

Le Frère Taborin croit bien faire en publiant, en 1850, en accord avec Mgr Devie, un manuel de piété destiné à aider les pèlerins à mieux prier. Malheureusement, il le fait précéder d’une longue introduction dans laquelle il fait tout un panégyrique du Saint Curé. Quand celui-ci en prend connaissance, il veut qu’on le brûle. « Lorsqu’une croix me quitte, confie-t-il au frère Jérôme, une autre vient la remplacer! » Il refuse évidemment d’apposer sa signature sur quelque exemplaire de l’ouvrage, mais il accepte, bien malgré lui, sa diffusion. Néanmoins il ne tient pas rigueur au frère Taborin de la terrible épreuve qu’il lui impose.

Malentendu sur la Salette

Le Curé d’Ars n’a jamais contesté l’authenticité des apparitions de la Vierge à la Salette en 1846. Mais voici que, le 24 septembre 1850, Maximin Giraud, l’un des voyants, vient à Ars y consulter le curé sur sa vocation. Mal reçu par M. Raymond qui ne croit pas aux apparitions, Maximin est interrogé le lendemain par le curé. L’enfant lui redit ce qu’il a dit la veille à son auxiliaire. « Je n’ai pas dit que j’ai vu la Sainte Vierge, j’ai dit que j’ai vu… » Avec sincérité, le petit voyant répète en effet qu’il a vu «une Dame», mais qu’elle ne lui a pas dit qu’elle était « la Sainte Vierge ». Le Curé d’Ars en tire la conclusion que l’enfant est un menteur. Son témoignage fait grand bruit et l’archevêque de Lyon reproche à l’évêque de Grenoble d’avoir autorisé le culte de la Vierge à la Salette. Le Curé d’Ars est fâché de toute cette histoire. Il n’interdit d’ailleurs pas aux pèlerins de se rendre à la Salette. Il demande au Seigneur de l’éclairer. La lumière se fait dans son esprit huit ans plus tard, en 1858. Un matin, témoigne le frère Athanase, le curé a l’air plus gai qu’à l’ordinaire. Il avoue avoir changé d’avis sur la Salette. En priant la Vierge, il a été délivré d’une peine intérieure dont il souffrait depuis plusieurs jours. Il a aussi trouvé dans son tiroir la somme d’argent dont il a besoin. Informé, l’archevêque de Lyon cesse sur le champ d’interdire à son clergé de parler de l’apparition.

Chanoine !

En octobre 1852, le nouvel évêque de Belley, Mgr Chalandon, vient à Ars apporter le camail de chanoine à celui qu’il estime déjà beaucoup. Le curé s’empresse de le revendre à la Ricotier, mais celle-ci, comme d’habitude, en laisse l’usage à M. Vianney. « Monseigneur, écrit-il, le camaille (courte pèlerine portée par certains ecclésiastiques) que vous avez eu la grande charité de me donner me fait grand plaisir, car, ne pouvant achever de compléter une fondation, je l’ai vendu cinquante francs. Avec ce prix j’ai été content. » Il avait d’ailleurs dit à la Ricotier en le lui vendant: « Que Monseigneur m’en donne encore un autre et j’en ferai de l’argent. »

Les fondations de missions

Quand, à partir de 1849, il n’a plus à faire face à toutes les dépenses de son école, le Curé d’Ars consacre les sommes d’argent importantes qu’il reçoit à permettre le lancement et le financement de missions paroissiales dans les années à venir. 97 paroisses bénéficieront de ses largesses soit 201625 francs, somme énorme pour l’époque. La Ricotier prend souvent le chemin de Lyon pour vendre les bijoux qu’il reçoit. Il est vrai qu’il a l’art de susciter la générosité des personnes qui peuvent l’aider et l’on sait par ailleurs qu’il ne conserve rien pour lui.

Vie austère, santé précaire

Même si, par obéissance à son évêque, M. Vianney mange un peu plus que par le passé, il s’impose toujours un régime très sévère. Il dort peu: de très bonne heure il se rend à l’église pour prier et confesser. Il souffre beaucoup de sa hernie. Une autre s’est déclarée en 1852 et sa fatigue est évidente. Elle ne l’empêche pas de recevoir des heures durant les pèlerins de plus en plus nombreux et qui font la queue à son confessionnal. Mais il s’estime toujours un mauvais “curé”. En avril 1849, il est navré de constater que beaucoup d’hommes de la paroisse n’ont pas fait leurs Pâques.

La fuite de septembre 1853

En 1853, l’abbé Raymond est nommé curé de Jayat, dans la Bresse, et il est remplacé par l’abbé Joseph Toccanier, missionnaire diocésain. La messe d’adieux et de présentation du nouvel auxiliaire a lieu le dimanche 4 septembre. Dès la nuit du dimanche au lundi, le curé quitte son presbytère; il veut laisser le champ libre à l’abbé Toccanier et réaliser son vieux désir de quitter sa paroisse. Mais Catherine Lassagne, à qui le curé a confié son projet, prévient tout le monde. L’abbé Toccanier persuade le curé qu’il doit revenir à la cure pour chercher son bréviaire. Dès qu’il est arrivé, la foule des habitants, prévenue par le tocsin, assiège littéralement le presbytère. Le curé rejoint l’église… et son confessionnal! « J’ai fait l’enfant ! », dira-t-il plus tard à l’abbé Raymond.

Un soutien fraternel

Après s’être montré quelque peu réservé vis-à-vis de l’abbé Toccanier, le Curé d’Ars est agréablement surpris par sa délicatesse et ses prévenances. Les deux prêtres deviennent vite “camarades”. Le vicaire apaise parfois les scrupules du curé: il obtient de l’évêque la permission pour son curé d’être dispensé de la récitation de son bréviaire les jours de grande fatigue; il réussit aussi à le persuader de manger un peu plus! Un autre missionnaire va jouer un grand rôle dans notre connaissance du Curé d’Ars: l’abbé Alfred Monnin, un sujet d’élite qui doit entrer en 1857 dans la Compagnie de Jésus. Le père Camelet, son supérieur, l’a envoyé à Ars afin qu’il prépare une biographie du saint. Pendant cinq ans, il fait des séjours prolongés dans le village.

Chevalier de la Légion d’honneur !

Impressionné par le déferlement des pèlerins dans l’un des plus petits villages de son canton, le sous-préfet de Trévoux, le marquis de Castellane, demande à Napoléon III la médaille de chevalier de la légion d’honneur pour son curé. Une demande qu’appuient le préfet de l’Ain et l’évêque, Mgr Chalandon. Quand, en août 1855, le curé apprend que cette distinction n’est accompagnée d’aucune rente, il réplique au comte des Garets qui vient de lui en communiquer la nouvelle: « Dites à l’Empereur qu’il garde sa croix, puisque les pauvres n’auront rien à y gagner. » Il ne veut même pas envoyer les douze francs qu’on lui réclame comme prix de la médaille. C’est l’abbé Toccanier qui envoie la somme à Paris.

Diableries et guérisons

Le grappin continue à se manifester par des bruits intempestifs, mais le curé n’y accorde pas beaucoup d’importance. Un jour qu’on lui demande s’il n’en a pas peur, il répond: « Oh! non, nous sommes quasi-camarades. » Quant aux guérisons miraculeuses, il continue à les attribuer à l’intercession de sainte Philomène. Par exemple, un jeune homme de 20 ans, Charles Blazy, paralysé depuis trois ans et demi, est guéri soudainement le soir du 15 août 1858 en présence de tous les pèlerins qui attendaient d’écouter la causerie du curé.

Les dernières poussées du désespoir

Après la nomination, en mars 1857, de Mgr Chalandon à l’archevêché d’Aix, il essaye bien de demander à Mgr de Langalerie, le nouvel évêque de Belley, la permission de s’en aller: « Il faut que je passe une partie de la nuit sur une chaise ou bien me lever trois ou quatre fois dans une heure. Je prends des étourdissements dans mon confessionnal […] Vu mes infirmités et mon âge, je veux dire adieu à Ars pour toujours. » Tout en comprenant parfaitement l’état d’épuisement de son cher curé, l’évêque ne se laisse pas attendrir. Dieu a voulu que M. Vianney fût cloué à son confessionnal comme au bois d’une croix… Mais la tentation du découragement persiste à le tarauder régulièrement. M. Beau, le curé de Jassans, son confident, en témoigne plus tard: « je ne le voyais pas une seule fois sans qu’il ne m’exprimât ses frayeurs. »

Projet de basilique en l’honneur de sainte Philomène

Le 25 février 1858, il est victime d’un accident qui aurait pu lui être fatal. En descendant trop rapidement un escalier pour échapper à la foule, il se blesse au front et à la jambe. Mais la plaie finit par se refermer… Jean-Marie Vianney accepte la réalisation d’un projet cher au cœur de l’abbé Toccanier : la construction d’une basilique en l’honneur de sainte Philomène. Pierre Bossan en sera l’architecte et Cabuchet le décorateur. En 1859 on achète une maison pour loger l’équipe des missionnaires. Le curé accepte la diffusion de tracts et d’affiches qui font appel à la générosité des pèlerins. À vrai dire, il préférerait que l’argent serve à la fondation de nouvelles missions… pour que les pécheurs se convertissent! Il est d’ailleurs tout heureux qu’en décembre 1858, une mission soit prêchée dans sa paroisse par l’abbé Descôtes : certains hommes finiront peut-être par faire leurs Pâques!

Dernières semaines

L’été 1859 est particulièrement accablant : les fidèles qui attendent leur tour pour se confesser sortent sans cesse de l’église surchauffée pour respirer. Le samedi 30 juillet, le Curé ne peut plus quitter son presbytère. Il demande à l’abbé Beau, son confesseur depuis 13 ans, de venir. Le 31 juillet, la paroisse commence une neuvaine à sainte Philomène. Pour soulager leur curé, les gens entourent les murs du presbytère de grandes toiles qu’ils arrosent régulièrement! Le 2 août, l’abbé Beau lui donne l’Extrême-onction et le Saint-Viatique. Tout le monde se presse au presbytère dans l’espoir de recevoir une ultime bénédiction. De temps en temps, on agite une clochette : on se met alors à genoux, car on sait qu’à ce moment-là le curé, de son lit, donne sa bénédiction. L’abbé Toccanier lui fait signer un testament par lequel il lègue tous ses biens à M. Camelet, supérieur des missionnaires, et son corps à la paroisse… Cela pour empêcher les gens de Dardilly de “récupérer” le corps de leur parent ! Il meurt le matin du jeudi 4 août, à l’âge de 73 ans, après 41 années passées dans sa paroisse. Plusieurs milliers de personnes se pressent pour se recueillir devant sa dépouille mortelle, les magasins d’objets de piété sont dévalisés. Ses obsèques sont triomphales. On le porte jusqu’à l’église dans une procession qui fait le tour du village. 300 prêtres environ assistent à la messe de funérailles. Durant dix jours et dix nuits la dépouille mortelle du curé est exposée dans la chapelle Saint-Jean Baptiste où il a tant confessé. On dépose le cercueil dans la nef de l’église le 16 août suivant. « Entre tes mains, je remets ma vie! »

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