« Le cœur est la racine de la vérité »
Dans une société dont le numérique accentue les clivages, existe-t-il un chemin qui évite la double tentation d’une déconnexion totale ou d’une adhésion aveugle ?
Pour Baptiste Detombe, auteur de L’Homme démantelé – Comment le numérique consume nos existences, paru l’année dernière chez Artège, le clivage est pertinent à condition qu’il soit animé par une profonde volonté de dialogue dans une quête commune de la vérité. Une quête qui doit sans cesse revenir à la source : celle du cœur. Interview.
Baptiste Detombe, diplômé de Sciences Po Bordeaux et de la Sorbonne en philosophie, est essayiste et conférencier sur les enjeux éthiques et humains des nouvelles technologies.
Il interviendra au Forum Zachée du 14 au 17 mai 2026 à Paray-le-Monial : Société clivée : doit-on choisir son camp ?
Quel est l’impact du numérique dans les clivages qui traversent notre société aujourd’hui ?
D’abord, je crois que les clivages sont fertiles et nécessaires car ils permettent la pluralité sans laquelle la discussion devient obsolète. C’est parce qu’il y a des pensées qui sont singulières et divergentes que l’on peut parvenir à des troisièmes voies intéressantes. Néanmoins, si le clivage est pertinent pour nourrir les esprits, il peut devenir dangereux lorsqu’il n’est pas animé par la volonté de délibération et de rencontre réelle de l’altérité. À ce moment, l’incapacité à dialoguer rend le clivage stérile car il ne sert qu’à se complaire dans des appartenances identitaires.
Le monde numérique participe à cette stérilité du clivage, notamment à travers les bulles de filtres : sur les réseaux sociaux et avec l’intelligence artificielle, on risque de créer des espaces de vie tellement différents, tellement disjoints, que la capacité à dialoguer en est diminuée, voire impossible. En effet, le clivage est pertinent s’il existe un socle commun sur lequel pouvoir discuter. Or, l’existence virtualisée induit une dilution des buts communs dans une partition croissante de la population.
Autrement dit, le numérique renforce les logiques de polarisation et affaiblit ainsi le pluralisme des idées parce qu’il crée des communautés d’opinion qui ne se confrontent pas les unes aux autres ?
Oui, c’est le produit d’un système algorithmique qui veut favoriser notre engagement sur le réseau social et qui, pour ce faire, nourrit nos biais de confirmation en nous proposant des contenus ou réactions qui renforcent nos opinions préétablies. Cet effet pervers est le fruit d’un objectif marchand qui désire notre engagement pour mieux valoriser nos données.
Cette logique clanique alimentée par le monde numérique a des incidences très défavorables sur le plan intellectuel dans la mesure où elle fragmente ce monde commun jusqu’à le rendre tout bonnement incommunicable. Je crains que l’on passe d’un monde fragmenté à un monde de l’incommunication, un monde « archipellisé », selon l’expression de Jérôme Fourquet, parce que nos référentiels éthiques et idéologiques seraient devenus trop polarisés.
Face à ce constat, la tentation de se déconnecter complètement est-elle une solution réaliste ? Que peut-on faire pour retrouver notre liberté intérieure ?
Sur le plan individuel, s’extraire complètement du monde numérique est en partie irréaliste, même si rechercher une forme de sobriété numérique me paraît indispensable.
Il y a un terme grec, la « parrêsia », qui désigne la capacité à oser un discours de vérité, même devant une autorité politique, en l’occurrence un groupe social qui va nous être défavorable. C’est parfois en choquant les dogmes ou les idées préconçues que l’on peut ensuite les questionner et faire avancer la vérité.
Pour être concret, une des solutions est de ne pas se brider sur le plan du discours et de l’intellect, et oser penser, « oser savoir » comme le disait le philosophe Emmanuel Kant. Cela passe par la lecture, la discussion avec des personnes qui diffèrent de nous, le fait d’oser sa singularité vis-à-vis du groupe, mais surtout l’humilité de reconnaitre que, parfois, notre discours semble ne pas tenir sous le joug de la raison…
Cela nécessite de prendre conscience que l’on ne pense pas toujours par nous-mêmes, qu’on pense souvent comme le monde nous demande de penser…
De fait, nous avons rarement une pensée singulière. C’est pour cela que la religion invoque souvent l’humilité comme étant le premier pas pour comprendre que notre pensée n’est souvent qu’une indigestion un peu maladroite de ce que d’autres ont pu dire.
Une fois ce premier pas posé avec humilité, on peut commencer à s’alimenter à des sources que l’on reconnait comme supérieures : je pense aux grands auteurs qui ont façonné les siècles mais aussi à la Bible. Le temps qui passe est souvent un bon filtre pour savoir quelles œuvres valent la peine que l’on consacre un peu de notre énergie et de notre temps.
Est-ce qu’une telle démarche est accessible à tous ?
Est-ce que tout le monde en est capable ? Oui, je ne connais pas d’esprit humain qui soit complètement insensible ou imperméable à la réflexion et encore moins à la vérité. On veut tous posséder en soi un segment de vérité parce qu’elle rend libre.
Il n’en reste pas moins que nous sommes plus ou moins faits pour cette réflexion intellectuelle, ce qui n’exonère pas de tenter l’expérience en s’entourant de personnes qui savent penser et qui osent réfléchir. On peut s’appuyer sur elles pour essayer de grandir dans notre propre réflexion intellectuelle et nous élever vers la vérité.
Personnellement, à quelles sources allez-vous vous abreuver pour nourrir votre quête de vérité ?
Pascal disait, en parlant de la foi, que « le cœur a ses raisons que la raison ignore. » Je crois que nous avons des intuitions dans le cœur qui sont toujours porteuses d’un grain de vérité, même si parfois il germe mal ou pousse de travers. Cette intuition, qui réside dans le cœur, et plus spécifiquement dans l’émotion, le vécu, l’expérience concrète, ne suffit pas à atteindre la vérité. Mais il me semble qu’il faut lui faire confiance et savoir la travailler au corps pour faire émerger un semblant de vérité porteur de fruits. Ensuite, il faut la passer au tamis des Anciens, de nos lectures, de nos échanges avec des amis… Enfin, il y a le choix, ce moment où le cœur adhère pleinement, intégralement à cette vérité.
En ce qui me concerne, je me suis demandé si j’étais prêt à sauter le pas de faire du Christ ma vérité. L’acte du baptême, en tant qu’acte de foi conscient, implique un risque mais illustre aussi une conviction : que le cœur est la racine de la vérité.











