Laudato Si – Un week-end choc pour se convertir

Chaque année au printemps un week-end est organisé avec les 2 groupes de prière de Paris. Au printemps 2019, l’équipe d’animation a proposé un week-end autour de l’encyclique Laudato Si.
Le Père Augustin Servois, vicaire à la Trinité, nous explique la véritable démarche de conversion dans laquelle toute l’équipe d’animation est entrée.

 

Comment avez-vous préparé ce week-end ?

Nous ne voulions pas un week-end de formation, mais un week-end intégral, qui s’adresse à toute la personne, son corps, son intelligence, son affectivité. Au lieu de faire ça à proximité de Paris dans une salle, on a réfléchit différemment : Que veut-on aborder comme sujet ? Et quel sera le site en France qui sera le plus à même de porter notre thématique ? On s’est réunis avec une petite équipe pendant un mois pour travailler Laudato Si et réfléchir sur le fond avant de décliner la forme.

L’étape la plus importante a été notre rencontre avec le père Frédéric Louzeau. Il nous a donné la clé pour entrer dans l’encyclique en nous faisant comprendre la dynamique spirituelle de Laudato Si qui reprend les 4 temps des exercices spirituels de Saint Ignace.
Nous avons découvert qu’il y a une vraie progression existentielle dans cette encyclique, et pas seulement intellectuelle. Le texte cherche à toucher notre affectivité et à provoquer un changement de nos comportements.

 

Peux-tu nous l’expliquer rapidement ?

Le premier chapitre de Laudato Si correspond à la première semaine des exercices spirituels. Il invite à constater la réalité de la situation avec tous ses sens : yeux, oreilles, nez… A prendre réellement conscience par exemple d’une montagne de déchet, de la pollution de l’eau, de la biodiversité. On fait ainsi une sorte de fresque, un tour d’horizon, en ouvrant les yeux pour constater des éléments tellement familiers qu’on ne les voit plus.
L’enjeu spirituel de cette étape c’est de contempler jusqu’à en être affecté. De sortir de l’indifférence et réaliser qu’il y a un problème.

La difficulté dans ce premier temps, c’est que nous portons tous en nous un a priori, un « soupçon » sur les thématiques écologiques et sociales (qu’il soit politique ou autre). Il nous faut pouvoir dépasser ce soupçon pour simplement constater qu’il y a une nouvelle étape dans l’histoire de l’humanité. Et ce quel que soit ce que je vais faire ensuite de ce constat.
On commence aussi à réaliser le lien entre les différentes données : réchauffement climatique – désertification – mouvement des populations – pauvreté…

Le deuxième chapitre propose comme un arrêt sur image : un parcours biblique. On découvre que cette question de la relation de l’homme à la Création n’est pas nouvelle mais assumée dès les premières pages de la Bible, dans la Genèse. Et qu’elle habite toute la Parole de Dieu. Cette relation bizarre entre l’homme et la Création est marquée par le péché depuis les origines.
On se croyait en dehors du champ de la Foi mais on est en fait en plein dedans. Ce parcours biblique nous permet de comprendre que ce qui se trame n’est pas d’abord un problème écologique mais théologique, que c’est lié à notre rapport à Dieu, à la question du bien et du mal. Le Christ est mort et ressuscité… pour toute la création.

Dans le troisième chapitre on revient au réel. En une phrase, le pape François nous fait une véritable prise de judo « Les déserts que nous avons contemplé extérieurement ne sont que le reflet objectif d’une maladie intérieure« , une maladie du cœur de l’homme. On découvre que le champ de bataille réel n’est pas dehors mais en nous. Ce que nous constatons n’est que l’expression de notre propre combat spirituel.

Le pape nous donne une arme, une clé de lecture de notre propre intériorité, invisible à nos yeux. On comprend que tout ce qu’on a contemplé jusque là c’est nous-même, et notre propre situation intérieure, et que la désolation du paysage moderne n’est que le reflet de la désolation intérieure d’une vie sans Dieu.

On pousse alors un cri d’étonnement : ce que je contemplais extérieurement comme étant un problème qui ne m’affectait pas… en fait je me découvre complice et à l’origine même du mal que je contemple.
On en arrive au point le plus important : notre conversion personnelle. Il ne s’agit pas ici de tri des déchets ou d’économie d’eau mais d’abord de comprendre que le péché nous atteint jusque là.
Alors je tombe à genoux pour demander pardon au Créateur et je lui demande sa grâce.

A partir de cette décision spirituelle de conversion je peux le laisser produire ses fruits dans l’agir. Dans cette optique, les chapitres 4 et 5 s’adressent à des publics plus particuliers, aussi nous avons plutôt travaillé le chapitre 6 qui envisage un nouvel art de vivre chrétien, une éclosion, une inventivité de l’Esprit pour une relation à la nature réconciliée et purifiée.

 

Comment avez-vous traduit cette dynamique dans votre week-end ?

Après avoir identifié et travaillé cette dynamique spirituelle nous avons pu construire les différents temps de notre week-end. Nous avons voulu alterner expériences sensibles et travail de l’intelligence et proposer des enseignements courts, « sur site ».

Pour le premier chapitre, nous nous sommes demandés comment faire cette prise de contact qui n’est pas théorique mais réelle, avec le problème. Nous avons pensé qu’il n’y avait pas besoin de toucher tous les problèmes du doigt. Il suffisait d’en choisir un puis d’élargir la réflexion.
Nous avons retenu la porte d’entrée des migrants et nous sommes allés dans un camp de migrants, porte de la Chapelle, à Paris. Nous avons commencé par entendre l’un d’entre-nous, Julian, chassé d’Irak par Daesh, qui a témoigné de son expérience du déracinement et de l’errance. Nous avons ensuite petit-déjeuné deux par deux avec des migrants pour passer chacun un temps long avec quelqu’un dont nous ne maîtrisions pas la langue et nous laisser toucher « charnellement » par la réalité de cette situation. Nous avons ensuite travaillé le chapitre 1 de l’encyclique comme un élargissement de cette porte d’entrée.

Pour la deuxième étape, après un temps en sous-groupe pour travailler les textes bibliques, nous sommes allés célébrer la messe dans une abbaye cistercienne en ruine, sans toit, avec des arbres qui poussaient à l’intérieur. Nous voulions faire contempler le mystère d’une création inachevée, encore défigurée par le péché mais en cours d’achèvement et dans laquelle Dieu est à l’œuvre.

Pour le troisième temps nous étions adossés à un château fort du Moyen-Age qui épousait une falaise normande, tout en contemplant un « château » moderne : la plus grande usine de pétrochimie d’Europe, avec un paysage dévasté, des torchères et une odeur de soufre très prégnante. Nous avons réfléchi à ce contraste entre deux rapports à la nature très différents. D’une part un homme puissamment riche du Moyen-Age qui fait construire sa forteresse en prolongeant l’œuvre de la nature en exploitant les sinuosités du paysage et en permettant que la nature porte du fruit, et d’autre part une usine faite intégralement de matériaux exogènes, dont la construction nécessite le détournement d’une rivière et qui a un impact considérable sur les environs : toitures rongées par le souffre, accroissement des allergies pour les hommes…

Enfin, nous avons travaillé le chapitre 6, sur l’art de vivre renouvelé, en prenant le temps de marcher sur les falaises d’Etretat. Nous avons réfléchi à la question du temps, du rythme de vie, et à la place de la contemplation dans notre vie. En célébrant la messe sur la plage nous nous sommes recentrés sur l’Eucharistie, le lieu de consécration du monde à Dieu.

En parallèle, nous avons essayé d’assumer les conséquences concrètes de ce qu’on prêchait, et en particulier pour la nourriture. Pour les pique-nique préparés, chacun donnait tout son pique-nique intégralement à un autre. Cela change notre rapport de consommateur.
L’équipe d’intendance avait comme contrainte pour le dîner d’acheter local, auprès des producteurs, avec des produits de qualité… Cela a demandé pas mal d’énergie et de temps, mais l’expérience a été une heureuse surprise.
Nous avons eu un buffet superbe et abondant avec des caisses de cidres, des rillettes, du fromage, des fruits…
Nous avons réalisé que c’était économiquement plus intéressant, humainement très enrichissant, grâce aux nombreuses rencontres que cela permettait… et sur le plan gustatif vraiment délicieux ! Le dîner était savoureux et très soigné. On était loin des menus habituels !

Nous avons eu une veillée dansante et fait une expérience simple de joie collective. Après un moment de danses collectives plutôt festives, l’une d’entre nous, catéchumène, qui avait fait de longues années de danse mais avait tout laissé tomber, a dansé à nouveau pour la première fois depuis très longtemps. Pendant qu’un petit chœur chantait a capella elle a dansé pendant 10 minutes. C’était comme une prière, magnifique et bouleversant et cela nous a tous conduits à la prière et à la nuit d’adoration qui a suivi.

Et après ?

Pour les jeunes, nous avons volontairement souhaité ne pas entrer dans des considérations pratiques qui peuvent être un écueil et empêcher d’entrer dans une véritable démarche de conversion.
De mon côté, j’étais assez agacé par les conseils pratiques du type tri des déchets ou brossage de dents à l’argile… Découvrir que le centre de l’encyclique était une conversion spirituelle m’a fait comprendre que si je n’étais pas prêt à convertir mon agir c’était peut-être que j’avais une conversion à vivre dans mon rapport au Créateur. Cela m’a aussi ouvert des perspectives en terme d’unification et de cohérence de vie.

Laudato Si est un sujet profondément unifiant. Rapport au temps, au travail, aux amis, à la sexualité, à la nourriture, au sommeil, aux biens de consommation, à l’argent… L’encyclique offre comme un logiciel pour unifier sa vie et comprendre en quoi notre vie est morcelée et fatigante, pas uniquement à cause de notre rythme de vie mais en raison de notre rapport au réel. Nous avons une insuffisante intelligence de ce que c’est que vivre. Laudato Si c’est un appel à travailler un art de vivre nourrissant et pas affamant, épanouissant et pas épuisant… et ça fait du bien !