« Nous étions en captivité certes mais aussi vivants et unis en famille »

En 2013, alors que Cyril Moulin-Fournier est parti en vacances rejoindre son frère, sa belle-sœur et leurs 4 enfants, expatriés au Cameroun, toute la famille est prise en otage par le groupe islamiste Boko Haram. Elle sera libérée au bout de deux mois d’une éprouvante captivité. 

A l’occasion de notre série de l’Avent sur ce qui donne sens à l’attente, Cyril Moulin-Fournier a accepté de répondre à nos questions. 

Comment allez vous aujourd’hui?

Je vais bien mais depuis ma captivité, ma vie a été transformée. C’est un chemin de reconstruction riche mais long. Cela m’a demandé de la patience, de l’humilité. Je continue de mener ce chemin de reconstruction, de quête de sens. C’est même devenu un moteur dans ma vie. 

Comment avez-vous vécu ces deux longs mois de captivité? 

Le 19 février 2013, nous avons été enlevés, au terme d’une journée éprouvante physiquement et émotionnellement. Cela a vraiment été un choc de passer de vacances planifiées (je venais rendre visite à mon frère et ma belle-soeur, expatriés au Cameroun), à la perte totale de contrôle. 

Le premier soir de captivité, nous nous sommes retrouvés dans un espace étriqué de 15 m2 avec mon frère, ma belle-sœur et mes 4 neveux. Une nouvelle vie commençait, une vie dans laquelle nous ne maîtrisions plus rien.  

Les premiers jours, nous sommes passés par certaines phases significatives du deuil : choc, déni.

Les humains sont ainsi faits qu’ils continuent de penser qu’ils exercent un contrôle sur la situation et je me suis donc mis à chercher des indices prouvant que ça allait être court. Et en fait, le temps passait et rien ne se passait. 

Et puis j’ai pris conscience de cette réalité nouvelle : nous étions en captivité certes, mais nous étions aussi vivants et unis en famille. 

Progressivement, cela m’a permis de passer à l’acceptation de cette épreuve : je ne peux pas faire grand chose face à cette situation mais je suis vivant. Au début j’ai cherché une réponse à la question du pourquoi, j’ai cherché à identifier un coupable mais en fait le “pourquoi” ne sert à rien. Rapidement, la question est devenue : comment vivre cette épreuve et en vue de quoi?

Comment habiter ce temps long que vous n’avez pas choisi ?

Nous comptions chaque jour qui passait. Avoir la notion du temps était essentiel. Il y a eu des miracles. Par exemple, un jour nous avons demandé un récipient pour faire du thé. Un ravisseur nous a rapporté un thermos accompagné d’un calendrier. 

Nous avons aussi créé des rituels pour rythmer chaque journée : plier les couvertures de la nuit, jouer au Scrabble, prendre une douche même si c’était avec de l’eau sentant fort l’essence. Cela nous a permis de créer de la normalité dans l’anormalité. 

La prière collective n’était pas possible à cause de la proximité avec nos ravisseurs mais la prière personnelle a été un élément très important pour tenir.  

Qu’est ce qui donne sens à l’attente?

Pour moi, il y a deux attitudes face à l’attente : soit on est passif en train d’attendre soit on est un peu comme une femme enceinte qui continue de vivre mais d’une façon différente et qui est tendue vers l’après, vers la naissance. L’important, c’est d’attendre tout en restant vivant. 

Au début, nous avons attendu le miracle et comme il ne venait pas, nous vivions moins, nous perdions peu à peu notre énergie. Puis à partir du moment où j’ai accepté l’épreuve, j’ai pris conscience que, privé de liberté physique, il me restait l’essentiel: la liberté intérieure. 

Est-il possible de rester dans l’espérance pendant une telle épreuve? 

Le premier jour, avec un membre de ma famille, on s’est dit “avec cette épreuve, soit on perdra la foi, soit elle en sortira renforcée à jamais”. 

Il y avait à la fois une souffrance quotidienne, complexe, forte et qui était très personnelle car chacun souffrait de manière différente. Et en même temps, il y avait l’envie de tenir, de rester unis. C’était un ancrage très fort qui nous a permis de tenir. 

Après 20 jours de captivité, le 9 mars, nous avons quitté notre campement, en pick-up, en vue, d’après ce que nous disaient nos ravisseurs, d’une possible libération. Nous avons vécu un voyage particulièrement long et éprouvant, j’étais juste avec mon frère et je me disais que j’étais prêt à endurer cette souffrance car demain, nous serions libérés. Et en fait au terme de notre voyage, nous nous sommes rendus compte que nos ravisseurs nous avaient menti et qu’une nouvelle captivité débutait. 

Ce 2ème lieu de captivité était une grande forêt très éloignée des villes. Avec mon frère, le jour de notre arrivée nous nous sommes dit : “tant que les arbres sont verts, il y a de l’espérance”. Pour moi l’espérance c’est de choisir de voir la lumière même si elle est très fine, et de se relier à elle. 

Dans toute épreuve, il y a une grande difficulté à rester dans l’espérance. Ma conviction est que cela prend du temps. 

Un autre élément a nourri mon espérance : il y avait au-dessus de ma tête trois branches qui formaient un triptyque, laissant passer un fin rayon de lumière. C’était incroyable, vraiment un signe d’espérance! 

Comment se libérer de la colère, de la haine à l’égard de vos ravisseurs?

Nos ravisseurs étaient jeunes : entre 18 et 25 ans. Pendant ma captivité, je n’éprouvais pas de haine pour eux. Je les observais et je me demandais pourquoi ils avaient choisi ce chemin et si ça les rendait heureux. En fait, j’avais surtout de la pitié pour eux. 

Pendant ma captivité, j’ai voulu éviter de me connecter avec la colère, mais elle est venue me rattraper il y a 2 ans, comme une blessure ouverte. Ressentir cette colère m’a permis de lui faire face et en la touchant, de la transcender en lui donnant du sens. 

Depuis 6 ans, deux éléments m’aident à me libérer : l’écriture et le témoignage. 

Dans l’écriture ou la vie, Jorge Semprun dit qu’écrire permet de mettre du sens là où il n’y en n’a pas. Je me retrouve tout à fait dans cette affirmation. 

Témoigner m’aide aussi : je me vois comme un miraculé de la vie. Parler de ce que j’ai vécu est source de joie. Cela me permet de donner du sens. Aujourd’hui, je me sens plus en paix avec moi-même. 

Pouvez-vous nous parler de votre parcours de foi et de quelle manière Dieu a été présent pendant votre captivité?

Je viens d’une famille croyante, j’ai été élevé dans la foi catholique. Les épreuves de la vie m’ont fait passer d’une foi reçue à une foi reconstruite à partir des fondamentaux. 

Deux amis chers sont partis trop jeunes et à partir de ces événements je me suis réapproprié la foi héritée de mon enfance. Celle-ci s’est surtout construite à partir de l’amour inconditionnel du prochain. 

Pendant ma captivité, Dieu a été présent : il y avait le triptyque de branches avec cette lumière dans la forêt. C’était un peu comme le jardin d’Eden, un coin de paradis dans un monde de guerre. J’ai expérimenté que la foi est un dialogue, et un dialogue assez simple. J’ai fait l’expérience de la communion des saints, j’ai pu prier pour ma famille, pour des êtres chers, exprimer ma sensation d’être abandonné. Je disais au Seigneur : fais quelque chose, aide moi à porter ce fardeau! 

Il y a eu un autre exemple de la présence de Dieu. A Noël 2012, juste avant ma captivité, j’ai reçu de ma marraine un dizainier qu’elle avait trouvé sur la Via Dolorosa, à Jérusalem. J’étais parti au Cameroun sans même savoir que je l’avais avec moi et le jour de notre capture, nos sacs ont été confisqués et fouillés par nos ravisseurs. 20 jours plus tard, au réveil, j’ouvre mon sac à dos et au fond d’une poche, je tombe sur ce dizainier. En le voyant, j’ai dit à ma belle-sœur: “je pense que le Seigneur est vraiment avec nous!”. 

Une phrase de la Bible qui vous a portée pendant votre captivité ?

Le psaume 22 (23): “ Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, ton bâton me guide et me rassure”. Tous ces moments d’angoisse, de solitude, de souffrance sont tellement intimes, j’aime l’idée que le Seigneur vient nous rassurer.  

Et en ce moment?

La parabole des talents me porte depuis pas mal d’années. Dans ces temps difficiles que nous vivons, on peut être happé par l’incertitude et oublier qui nous sommes, ce qui nous rend uniques, nos talents et comment les faire fructifier. 

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