Eclairage sur le film Les éblouis

Le film Les Éblouis, sorti au cinéma le 20 novembre 2019, raconte de manière romancée ce que la réalisatrice, Sarah Suco, dit avoir elle-même subi dans les années 1990 entre ses 8 ans et 18 ans au sein d’une communauté charismatique résidentielle dans laquelle ses parents étaient entrés. Ce film rappelle que des dérives sectaires ont malheureusement eu lieu au sein même de mouvements et communautés de l’Église Catholique. Ce film peut être utile à bien des égards. Pourtant, la promotion qui l’accompagne jette un discrédit injuste sur l’ensemble du renouveau charismatique. Explications.

 

Que raconte le film ?

Le film est une fiction inspirée de l’histoire personnelle de Sarah Suco, la réalisatrice du film. Voici une brève présentation du film par la production Pyramide Films :

« Camille, 12 ans, passionnée de cirque, est l’aînée d’une famille nombreuse. Un jour, ses parents intègrent une communauté religieuse basée sur le partage et la solidarité dans laquelle ils s’investissent pleinement. La jeune fille doit accepter un mode de vie qui remet en question ses envies et ses propres tourments. Peu à peu, l’embrigadement devient sectaire. Camille va devoir se battre pour affirmer sa liberté et sauver ses frères et sœurs. »

Le film décrit bien les phénomènes d’emprise qui se mettent en place dans un groupe autour de personnalités narcissiques, et les conséquences dramatiques qui en découlent sur les personnes ainsi manipulées, et en particulier sur les personnes vulnérables. Il montre aussi par quels mécanismes subtils des adultes qui cheminent de leur plein gré dans une communauté, voient petit à petit leurs capacités de jugement altérées, et finalement, aveuglés, laissent leurs enfants subir de mauvais traitements et même de graves abus. L’impact de ces dérives sectaires sur la vie des enfants constitue la trame principale de ce film.

Quelles sont les leçons à tirer de ce film ?

Ce film nous éclaire sur les dérives sectaires qui ont eu lieu dans quelques communautés nées dans les années 1970. Certaines de ces communautés qui regroupaient des familles et des consacrés, ont pu rencontrer à un moment ou un autre des difficultés concernant leur gouvernance et les choix de mode de vie, et ont dû procéder à des ajustements ou même de profondes réformes. Certaines aussi ont pu connaitre des dérives de type sectaire et parfois même de graves abus : abus de pouvoir, abus spirituels ou abus sexuels. Des dérives insupportables que l’Église condamne.

Au sein de l’Église de France, il existe une cellule des dérives sectaires dans des communautés catholiques. Sur le site internet de la conférence épiscopale, on peut consulter une liste de critères de discernement permettant de repérer des comportements de type sectaire. Ces services sont là pour traiter et accompagner tout problème. On doit encourager ceux qui ont subi ou subissent des abus à parler car faire la vérité conduit toujours à la liberté et à la lumière.

Ce drame soulève aussi des questions multiples et pertinentes : comment un cheminement de foi authentique peut-il conduire à de dérives sectaires et des phénomènes d’emprise totalement contraire à la foi ? Comment articuler liberté et obéissance, confiance dans les autres et respect absolu de sa liberté de conscience et de sa liberté de parole ? etc.

Une situation couramment répandue ou une histoire marginale ? 

Interview de la réalisatrice pour le média Konbini. A voir ici.

Ce film s’ancre sur l’expérience personnelle de la réalisatrice qui, dans les années 1990, a vécu entre ses 8 ans et 18 ans au sein d’une petite communauté charismatique résidentielle. Même si tous les éléments assemblés constituent une fiction romanesque qui ne correspond pas exactement à son histoire personnelle, les faits ne semblent pas moins réels et le tableau d’ensemble crédible.

Cependant, on a du mal à croire en certaines scènes. La scène d’un exorcisme pratiqué sur une adolescente est proprement terrifiante. Les séances collectives de demande de pardon laissent pantois. La scène du bêlement de la communauté pour appeler son « berger » est à la fois pathétique et hallucinante si elle est vraie. Pourquoi la réalisatrice qui a connu de l’intérieur une communauté charismatique dans les années 90 aurait-elle mentionné ces faits s’ils étaient faux au risque de décrédibiliser tout son film ? Elle affirme sur les plateaux que tout cela est bien en deçà de la réalité.

Ce qui est certain, c’est que les pratiques décrites dans le film étaient très minoritaires au sein même du renouveau charismatique catholique.

Y-a-t-il des points de vigilance par rapport au film ?

Oui ! Et on peut regretter vivement deux points.

Tout d’abord, le message véhiculé par la promotion du film jette faussement et injustement un discrédit sur l’ensemble du renouveau charismatique. En choisissant de ne pas nommer la communauté concernée (ce que l’on peut comprendre du point de vue de la réalisatrice) et de parler du « renouveau charismatique » en général, en décidant de planter le décor dans les années 2010 et non pas en 1990, période dans laquelle son histoire a eu lieu, la réalisatrice a pris le parti d’alerter sur les dérives qui ont lieu selon elle massivement « aujourd’hui en France dans les communautés charismatiques ».

Ainsi, par exemple, sur France 5, dans l’émission C’est à vous du 19 novembre 2019, une journaliste affirme par exemple : « Il en existe aujourd’hui partout en France de ces communautés-là ». Dans cette même émission, une journaliste affirme « qu’on estime entre 50 000 et 60 000 le nombre d’enfants victimes de dérives sectaires dans ce genre de communauté chaque année en France ». Ses propos sont en fait directement repris de l’interview de Sarah Suco dans le dossier de presse du film (voir ci-joint).

Comme Sarah Suco elle-même affirme ne pas vouloir faire de généralisation sur toute les communautés (« Il y a des communautés qui sont formidables » dit-elle sur France 2), il convient d’être précis afin de ne pas faire d’amalgame injuste ou faux.

Le dossier de presse ne parle malheureusement explicitement que des communautés charismatiques catholiques et ne donne pas la source des chiffres avancés. Si l’on additionne toutes les communautés du renouveau charismatique présentes en France, on arrive à un peu plus de 9 000 membres adultes prêtres, consacrés et familles inclues dont la très grande majorité ne vivent pas en communauté résidentielle. On s’interroge donc sur les sources du chiffre totalement irréaliste annoncé de 50 000 à 60 000 enfants encore concernés en France par des communautés telles que celle décrite dans le film.

Par ailleurs, depuis les années 1990, grâce à l’action de l’Église, des actions décisives ont été conduites lorsque des communautés catholiques étaient concernées par ce type de déviance. La situation actuelle n’a donc rien à voir avec celle des années 1990. La Cellule des Dérives Sectaires dans des Communauté Catholiques mise en place par la conférence des évêques de France en 2013, permet de réagir immédiatement en cas de nouvelle alerte.

On regrette donc vivement le manque d’information sur les changements déjà opérés depuis longtemps par l’Église ainsi que le flou et l’exagération dans les chiffres avancés. Pourquoi cette exagération ?

Le deuxième regret concerne la présentation uniquement à charge de l’Église et d’une pratique déviante de la foi chrétienne. Les « bons sentiments chrétiens » ne sont certes pas rejetés, les membres de la famille sont aussi présentés dans toute leur complexité mais les croyances religieuses et les pratiques associées sont ridiculisées. Toutes les prières chrétiennes sont discréditées. A aucun moment, n’est présentée une figure de chrétien qui refuse ce système sectaire : un tiers, un paroissien, un évêque qui apporte un regard nuancé ou critique. On peut comprendre que cette absence de l’Eglise corresponde au ressenti de la réalisatrice lorsqu’elle était enfant et qu’elle attendait de l’aide. Mais était-ce suffisant pour discréditer la foi de millions de personnes ? De ce fait, en fonction de leur sensibilité, il est possible que certains soient profondément affectés en voyant leur foi ainsi tournée en dérision.


Lire aussi


Critique du film les Éblouis par le Père Pascal Ide. A lire ici.

Un mot de la Communauté des Béatitudes : À propos du film « Les éblouis »

Liste des critères pour identifier des dérives sectaires dans un mouvement d’Église. A lire ici.

Dossier de presse de Pyramide Films sur Les Éblouis. A lire ici.


Cellule des dérives sectaires dans des communautés catholiques.

La Conférence des Évêques de France a monté depuis quelques temps une cellule de veille des dérives sectaires. Elle donne des critères de discernement et permet aux victimes de signaler les dérives qui les affectent et d’être écoutées.

Voir la page

A lire aussi

Revue de presse du 5 décembre 2019

Ci-dessous quelques articles et émissions de radio ou télévision parmi les plus significatifs dans ceux publiés ou diffusés récemment et qui mentionnent la Communauté de l’Emmanuel ou une de ses œuvres.   [KTO] Que signifie le fait de dire que

Recevoir notre newsletter
Inscrivez-vous à notre newsletter hebdomadaire