Comment allier le port du masque à une pédagogie de la relation ?

         Si la relation éducative est essentiellement fondée sur une pédagogie de la relation, il est clair que le dispositif de lutte contre la pandémie par les gestes barrière et le port du masque ne nous facilite pas les choses.

         Dans un document remarquable du 10 septembre 2020, le Cardinal Guiseppe Versaldi, préfet de la Congrégation pour l’Education Catholique, analyse les obstacles que la situation présente oppose à l’esprit de fraternité et de partage que l’Eglise veut promouvoir. Et il rappelle ce principe fondamental : « Il est toujours nécessaire de mettre au centre de l’action éducative la relation à la personne concrète et entre les personnes réelles qui composent la communauté éducative. » Et plus loin : « La personne concrète et réelle est l’âme même des processus éducatifs formels et informels, ainsi qu’une source inépuisable de vie en raison de sa nature essentiellement relationnelle et communautaire, qui recouvre toujours une double dimension verticale (ouverte à la communion avec Dieu) et horizontale (communion entre les hommes). »

         Le monde dans lequel vivent nos élèves est celui des écrans qui mettent à distance la réalité humaine qui, elle, est toujours concrète et physique. Dans le même temps, ils donnent une certaine illusion de relation, grisante pour l’esprit mais frustrante pour le cœur que seule nourrit la présence réelle. A quoi s’ajoutent les séductions de l’image, de la musique, de toute une vie sociale artificielle et envahissante réunissant les conditions de cette addiction aujourd’hui bien repérée (et repérée pas seulement par les psychologues, car cette addiction est prodigieusement rentable pour certains). Il n’est que de parcourir l’ouvrage de Michel Desmurget, La Fabrique du crétin digital (Editions du Seuil 2019) pour se convaincre des dangers des écrans sur les enfants.

         Dans ce contexte, les gestes barrière et le port du masque arrivent mal, car ils renforcent la tendance à l’isolement. On pense surtout aux adolescents qui traversent une phase de repli sur soi, S’il est malsain de cultiver le catastrophisme et de ruminer tout ce qui ne va pas, il l’est aussi de fermer les yeux sur la réalité. Regardons les choses en face, nous serons mieux armés pour trouver des remédiations. Sachant de moins en moins gérer leurs frustrations, et donc plongés de plus en plus dans une « société dépressive » (Tony Anatrella, Non à la Société dépressive, Flammarion, 1993), les individus sont devenus ingouvernables (Roland Gori, L’Individu ingouvernable, Editions Les Liens qui libèrent, 2015) parce qu’ils sont élevés dans l’unique culte de la revendication individualiste ou communautariste au nom d’une égalité mal comprise. La déconstruction de l’art, du langage, des mœurs, de l’héritage historique, des croyances, concourent au brouillage des identités considérées comme meurtrières.  L’homme nouveau est un « homme dévasté » (Jean-François Mattéi, L’Homme dévasté, Editions Grasset,2015) de plus en plus convaincu qu’il doit laisser la place aux animaux qui sont strictement ses égaux. Ne nous étonnons pas si le christianisme fait un peu scandale dans cette « ère du vide » (Gilles Lipovetsky, L’Ere du vide, Essai sur l’individualisme contemporain, Gallimard, 1983). Rendons-nous compte que ces « gestes barrière » et ce port du masque se produisent dans une société qui, dans la consommation, le bruit et les divertissements, fuit de profondes angoisses métaphysiques. Qui, dans une culture de mort et de transgression des valeurs, fuit l’idée de la mort devenue tabou. Dans cette société qui, dans une culture de la mort de Dieu, fuit l’idée de la mort de l’homme, la pandémie cause une panique généralisée. Les adolescents ressentent tout cela et doivent le vivre, qui plus est, derrière le masque. Ils ne voient le visage ni de leurs enseignants ni de leurs camarades. Il est donc urgent de cultiver une pédagogie de la relation. Pour cela, explorons quelques pistes.

         Communiquer ne relève pas seulement des expressions du visage, mais d’autres éléments aussi importants dont voici quelques-uns parmi les plus importants : le regard, le geste, la parole, l’écoute, la mise en scène, l’interactivité, la posture, notion plus subtile mais plus fondamentale encore.

         Il est clair que l’on peut apprendre aux élèves à communiquer en explicitant ces différents outils dont nous disposons. A cet effet, l’ouvrage de Gene Ricaud-François, Tiens-toi droit(e) (Editions Leduc, Paris 2016) peut être source d’idées pour aborder concrètement ces thèmes avec les jeunes. Dans le cadre de cet article, arrêtons-nous sur la posture, car, beaucoup plus qu’une attitude corporelle, c’est une disposition de l’esprit. Nous pouvons en contrôler certains aspects, mais pas tous. Si j’entre dans la classe avec la détermination intérieure de reprendre en mains fermement la discipline qui se serait quelque peu relâchée, il y a toutes les chances pour que le groupe sente cette détermination qui m’habite et ne me laisse guère d’occasion de lui faire des remarques ! C’est également vrai pour toutes les autres dispositions dans lesquelles je suis AVANT d’entrer en contact avec la classe. Or, ce qui est vrai pour nous adultes, l’est aussi pour les jeunes. Et de plus, la posture de l’un influe inévitablement sur la posture de l’autre.

         De fait, la posture relève des dispositions profondes de la personne qu’elle révèle presque malgré elle. C’est ainsi que nous sentons aussi un interlocuteur par la posture qu’il affiche. On remarque tout de suite celui qui force sa posture en se donnant une apparence qui ne correspond pas à la réalité. Méditons cet enseignement de Lao Tseu :

« Celui qui se dresse sur la pointe des pieds ne restera pas longtemps debout. Qui s’exhibe ne rayonnera pas. Qui s’affirme ne s’imposera pas. » (Tao tö king XXIV, Gallimard 1967).

         Travailler la posture peut se faire selon deux voies : la première est de méditer et corriger éventuellement les dispositions dans lesquelles on aborde les interlocuteurs, la seconde est de prendre conscience du signifié corporel de nos attitudes physiques. Il y a d’ailleurs une interaction constante de l’attitude des interlocuteurs les uns par rapport aux autres. Qu’on le veuille ou non, la neutralité absolue n’existe pas. La vie est interaction constante.

         Terminons par cette anecdote rapportée dans les Actes des Apôtres (14,8) et qui prend ici tout son sens : « A Lystres se tenait assis un homme perclus des pieds ; impotent de naissance, il n’avait jamais marché. Il écouta Paul discourir. Celui-ci, arrêtant sur lui son regard et voyant qu’il avait la foi pour être guéri, dit d’une voix forte : « Lève-toi, tiens-toi droit sur tes pieds ! » Il se dressa d’un bond : il marchait ».  Voici la leçon à en tirer : notre Créateur nous veut debout, notre vocation d’éducateur chrétien est d’appeler les jeunes à se lever et se tenir droit sur leurs pieds. Nous nous y prendrons sans doute un peu différemment de Saint Paul car nous ne ferons pas de miracle, mais comme lui, nous arrêterons notre regard sur la personne de l’élève, nous lui parlerons et notre parole devra rejoindre la grâce de foi qui est en lui. N’est-ce pas une posture intérieure de foi et d’espérance ?

Bernard de Castéra, délégué adjoint pour EMMANUEL Education

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