Regarder, aimer, servir

En mission, je découvre combien il faut, pour se mettre au service de ses frères, deux piliers et trois attitudes. Deux piliers, deux jambes pour avancer : prier et aimer. Prier sans cesse et tout faire par amour. Mère Teresa parlait de la « contemplaction » pour inviter à puiser dans la prière le principe de tout service vécu dans l’amour du prochain. Pour imiter Jésus. Trois attitudes en découlent : regarder, aimer, servir Jésus, et donc Le suivre.

Regarder. Chaque matin, je me rends chez les sœurs Réparatrices, toutes proches de mon bureau, pour un temps d’adoration. Au cœur de ma prière, regarder Jésus ! Jésus, fils de Dieu, donnant sa vie pour moi, ressuscité. « Qui regarde vers Lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage » (Ps 33,6). En regardant Jésus, je cesse de me regarder moi-même, je quitte orgueil et inquiétudes du moment, je me centre sur l’unique essentiel. Et dans ce même mouvement, j’essaie de me laisser regarder par Jésus. Je me laisse remplir de Sa paix et de Sa joie. Comment, ensuite, au long de ma journée, vais-je regarder ceux que je vais rencontrer ? Vais-je savoir les regarder comme des frères et des sœurs, comme un trésor qui réjouit le cœur ?

Dans son dialogue avec le jeune homme riche, Jésus, entendant le désir de l’homme de « faire le bien » pour avoir « la vie éternelle en héritage » et voyant sa droiture, « posa son regard sur lui, et il l’aima » (Mc 10, 20). Jésus n’attend pas pour l’aimer de savoir si le jeune homme sera prêt à « vendre ce qu’il a », comme il l’y invitera ensuite. Il aime à partir du désir d’un cœur droit et pur. Son amour n’est pas donné sous condition. Je peux donc avec confiance me laisser aimer à partir de ce que je suis ! Voilà le grand trésor de la mission : la grâce de Dieu passe par nos failles, nos pauvretés et nos misères, et le lieu de notre sainteté est aussi le lieu de notre faiblesse. « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » écrira saint Paul. Et si Dieu m’aime pour ce que je suis, il ne m’aime donc pas d’abord pour ce que je fais (ou ne fais pas). Chemin d’humilité où nos actes ne sont féconds que s’ils sont réalisés avec l’Esprit Saint : que s’ils sont aussi ceux du Christ ! Combien de fois ai-je expérimenté que ce qui faisait avancer tel projet ou évoluer telle situation n’était pas le plan de départ, quand il y en avait un… Et que Dieu savait même à l’occasion se servir de mon entêtement tout en lui faisant subir une cure de patience et d’inculturation. Dieu n’agit pas sur la base de théories, mais sur le terreau des personnes !

Aimer. Le regard de Jésus dit l’amour, et invite à aimer en retour. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » Jn 15, 12. Aucune fécondité n’est possible sans accueillir ce don d’amour : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure » Jn 15, 16. Aller où ? Aller dire l’amour, sur mes lieux de mission, auprès des prisonniers, de la sœur à accompagner dans son projet, de ce pauvre qui vient me déranger.

Se laisser déranger… Revenons au jeune homme riche. Jésus lui dit alors : « « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi ». – Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens ». Jésus laisse l’homme totalement libre, tout en lui disant le secret de la joie véritable : Le suivre, Lui le seul bien. Là, je suis invité à faire le pas de plus, un pas qui coûte, un pas qui exige de lâcher ce qui me tient prisonnier. C’est le pas de Pierre en-dehors de la barque, le pas de la confiance en actes, une confiance qui n’est pas sans risque. Mais quel est ce risque au juste ? Risque-t-on sa vie en la donnant à Celui qui nous l’a donnée par amour, et qui a déjà vaincu la mort ? Le jeune homme s’en alla tout triste… A quoi bon garder ses biens de toutes sortes, ses sécurités, son confort, ses plans si bien travaillés, si on le paye de sa joie ?

Or, le Christ veut notre joie ! « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite » Jn 15, 11. Alors sur ce chemin de joie, j’apprends, jour après jour, à regarder Jésus, à l’aimer, et à Le suivre pour Le servir dans les plus petits. Et je mendie Sa grâce, pour oser faire et refaire encore le pas de plus du disciple-missionnaire.