Pape François, 5 ans de pontificat !

Le 13 mars 2013, il y a 5 ans, le cardinal Jorge Bergoglio était élu évêque de Rome et devenait le Pape François. Continuons de porter dans notre prière la fécondité de ce pontificat.

Il y a quelques jours, le Pape émérite Benoit XVI a tenu à rendre hommage au pontificat du Pape François à l’occasion de la publication d’une collection de petits recueils La Théologie du Pape François, édité par la Librairie Éditrice Vaticane. « J’applaudis cette initiative qui veut s’opposer et réagir au préjugé insensé selon lequel le Pape François serait un homme purement pratique, privé d’une formation théologique ou philosophique particulière, alors que moi j’aurais été uniquement un théoricien de la théologie qui n’aurait pas compris grand-chose de la vie concrète d’un chrétien aujourd’hui ». Il ajoute que ces recueils « montrent à raison que le Pape François est un homme d’une profonde formation philosophique ou théologique, et aident donc à voir la continuité intérieure entre les deux pontificats, même avec toutes les différences de style et de tempérament». Une fois de plus, Benoit XVI est fidèle à son herméneutique de la continuité pour comprendre l’histoire de l’Eglise, et nous offre le témoignage d’un homme serviteur de la Vérité.

A l’occasion de cet anniversaire, nous vous proposons de découvrir ci-dessous un extrait de la biographie écrite par Austen Ivereigh qui est reconnu par tous comme la meilleure biographie du Pape François. Retour sur ce 13 mars 2013 en fin d’après-midi.


L’élection du Pape François, le 13 mars 2013

(Extrait  de François, le Réformateur, Austen Ivereigh, P 462 à 466)

Les yeux des médias du monde entier rivés sur la cheminée, la tension de l’incertitude alimente les journaux télévisés, en ce mercredi soir. Installés sur des plates-formes donnant sur la place, les commentateurs tentent de trouver des explications à ce délai, tandis que les présentateurs ralentissent leur débit et introduisent des « C’est un moment historique que nous sommes en train de vivre » pour tromper l’attente. Le conclave est un système mis en place au Moyen Âge, mais il aurait très bien pu être conçu à l’ère des informations 24/24 h. Quelle autre organisation mondiale que l’Église aurait eu l’idée d’annoncer qu’elle a un nouveau chef par des signaux de fumée, de sorte que l’information parvienne à tous, princes et pauvres, exactement en même temps ?

À l’intérieur de la chapelle Sixtine, alors qu’il se prépare pour son « changement de diocèse », comme il le décrira plus tard, Jorge Bergoglio est en paix. « Je suis plutôt du genre inquiet, anxieux, confiera-t‑il plus tard aux membres des ordres religieux latino-américains. Mais j’étais en paix. Cela m’a confirmé que cela venait bien de Dieu. »

Lorsque les scrutateurs prononcent à haute voix « Eminentissimo Bergoglio » pour la 77e fois, une exclamation collective monte du conclave, comme si la tension se relâchait, à l’image d’un ballon de baudruche qui se dégonfle. Les cardinaux se lèvent et applaudissent. « Je ne pense pas qu’un seul oeil soit resté sec dans la chapelle », se souvient le cardinal Dolan. C’est alors que le cardinal brésilien Claudio Hummes, membre de l’ordre fondé par saint François d’Assise, prend Jorge Bergoglio dans ses bras, l’embrasse et lui glisse à l’oreille : « N’oublie pas les pauvres. »

Puis les cardinaux se rassoient. Il faut attendre que ces 115 votes soient dépouillés pour demander à Jorge Bergoglio s’il accepte. Il lui reste alors quelques minutes. « N’oublie pas les pauvres. » Le mot poveri tourne dans sa tête comme un de ces mantras que l’on répète pour méditer, jusqu’à ce que, dans son coeur, jaillisse ce nom : François d’Assise, l’homme de la pauvreté, l’homme de paix, l’homme qui aime et prend soin de la création.

Le compte est à présent terminé. Le cardinal argentin a recueilli plus de 95 votes. Le cardinal Giovanni Battista Re s’approche alors de lui et lui pose la question rituelle : Accepte-t‑il son élection canonique comme souverain pontife ? Il est 19 h 05 lorsque Jorge Bergoglio répond, dans son meilleur latin : « Accepto », en ajoutant : « même si je suis pécheur ».

Imparfait mais appelé. Il a entendu, une fois de plus, l’invitation du Bon Roi. Le choix qu’il fait correspond à la description qu’en donne saint Ignace dans les Exercices, « lorsque Dieu, notre Seigneur, meut et attire tellement la volonté que, sans douter ni pouvoir douter, l’âme pieuse suit ce qui lui est montré, comme le firent saint Paul et saint Matthieu, en suivant Jésus Christ, notre Seigneur ». Son premier « oui », il l’a prononcé plus de cinquante ans auparavant, en la fête de saint Matthieu, dans un confessionnal en bois de la basilique Saint-Joseph, à Flores. Depuis ce « oui » jusqu’à ce jour, le voyage de sa vie a été lié par un fil dont une puissance forte et douce défait les noeuds un par un.

Quo nomine vis vocari ? « De quel nom veux-tu être appelé ? » lui demande le cardinal Re. Vocabor Franciscus. « Je choisis le nom de François, dit fermement Jorge Bergoglio, en l’honneur de saint François d’Assise ». Les cardinaux, stupéfaits, applaudissent à nouveau.

On emmène François dans une pièce adjacente, la chambre des Larmes, pour l’aider à revêtir sa soutane et sa calotte blanches. Il choisit de garder ses vieilles chaussures noires et sa croix pectorale en argent. La chapelle est ensuite ouverte pour laisser entrer les cérémoniaires, qui mettent les bulletins dans le poêle et allument le fumigène marqué fumo bianco. Ce soir-là, lorsque la fumée blanche s’échappe de la cheminée de la chapelle Sixtine dans le ciel sombre et humide, une exclamation jaillit de la place. Quelques minutes plus tard, les cloches de la basilique se mettent à se balancer, mêlant leurs joyeux ding-dong aux cris de joie de la foule.

Lorsque François revient dans la chapelle avec sa soutane blanche, les cardinaux applaudissent encore. On approche une chaise ornée afin qu’il puisse s’y asseoir pour recevoir ses confrères, mais il reste debout. Un par un, les cardinaux s’avancent vers lui et l’embrassent. Puis, conscient que la foule l’attend dehors dans l’humidité, il prend la direction du balcon. En chemin, son esprit est soudain assailli de doutes. « J’ai été saisi d’une grande anxiété », se dira-t‑il plus tard. Flanqué du cardinal Hummes et du cardinal Agostino Vallini, vicaire de Rome, François entre dans la chapelle Pauline, comme le règlement
de l’élection pontificale l’exige depuis sa réforme par Benoît XVI, et s’agenouille dans le fond. La peur de la mission « peut être un signe de l’Esprit Saint », a-t‑il dit un jour, lors d’une retraite.

« Lorsqu’on se rend compte qu’on est choisi, on sent que le poids qui pèse sur ses épaules est trop lourd et on ressent de la peur, et dans certains cas, même de la panique. C’est le début de la Croix. En même temps, on se sent profondément attiré par le Seigneur qui, par ses appels mêmes, nous invite à le suivre avec un coeur brûlant d’amour. » (« La croix et la mission », dans Jorge Bergoglio, Esprit ouvert, coeur croyant, op. cit., chap. 8.)

Alors que le monde retient son souffle, François, dans la chapelle Pauline, se retire dans la quiétude. Là, dans l’antichambre de sa nouvelle existence, il prend un moment pour être rempli d’une force qui ne vient pas de lui. Enfin, l’anxiété disparaît et il est inondé de joie et de paix. « J’ai été rempli d’une grande lumière. Cela n’a duré que quelques instants, mais cela m’a paru beaucoup plus long. »

« Il appartient à Dieu seul de donner de la consolation à l’âme sans cause précédente, écrit saint Ignace dans ses règles de discernement pour la Deuxième semaine, parce qu’il n’appartient qu’au Créateur d’entrer dans l’âme, d’en sortir et d’y exciter des mouvements intérieurs qui l’attirent tout entière à l’amour de sa divine Majesté. » Mgr Dario Viganò, directeur de la télévision du Vatican, dont le cameraman est en train de filmer l’événement pour la postérité en haute résolution 4K, décrit ce qu’il voit sur les écrans de son camion-régie :

« Le pape traverse la chapelle Sixtine les yeux baissés, accompagné du cardinal Vallini et du cardinal Tauran [sic]. Il regarde par terre, il ne salue pas les cardinaux, on a l’impression qu’il porte un énorme fardeau. Il entre dans la chapelle Pauline, où on lui a préparé un trône sur lequel il refuse de s’asseoir. Il emmène les cardinaux avec lui et les fait asseoir de part et d’autre de lui, sur le dernier banc. Il prie en silence. Puis le pape se lève. Il se retourne, sort de la salle Royale, et à partir de ce moment c’est un autre homme. C’est un homme qui sourit. C’est comme s’il avait accepté le fardeau de ce choix, comme si Dieu lui avait personnellement dit : « Ne t’inquiète pas, je suis avec toi. » C’est un homme qui n’est plus abattu. Son visage n’est plus penché vers le sol. C’est un homme qui regarde devant lui et qui s’interroge sur ce qu’il a à faire. »

Le pape François a confirmé ce récit à de nombreuses personnes. Il a même confié à un cardinal qu’il avait perçu « un grand sentiment de paix intérieure et de liberté descendre sur [lui], et qui ne [l’]a jamais quitté ». À un autre, il dit : « Je crois que l’Esprit Saint m’a transformé. »

L’ère franciscaine commence avec un Buonasera ! (« Bonsoir ! »). Parvenu sur le balcon, accompagné du cardinal Hummes et du cardinal Vallini, François s’avance vers les deux cent mille personnes trempées par la pluie amassées devant lui, et vers les millions d’autres qui sont devant leur télévision. En bas, sur la place, les flashs des téléphones portables et des tablettes crépitent dans le noir, comme autant d’étoiles scintillantes. Le pape François parle timidement mais fermement, dans une langue italienne qu’il maîtrise parfaitement.

Il s’amuse que « [ses] frères cardinaux so[ie]nt allés [le] chercher au bout du monde » pour « donner à Rome un évêque », demande à la foule de prier pour « notre frère émérite Benoît XVI » et invite le monde à réciter un Notre Père, un Je vous salue Marie et un Gloire à Dieu. Puis il dit : « Et maintenant, nous commençons ce chemin, évêque et peuple. Ce chemin de l’Église de Rome qui préside dans la charité toutes les autres Églises. Un chemin de fraternité, d’amour, de confiance entre nous. » Peu de gens reconnaissent la vieille formule « présider dans la charité », utilisée pour décrire la relation entre l’Église universelle et l’Église locale, et comprennent ce qu’elle implique. Par ces mots, François dévoile que son pontificat sera celui de la collégialité en actes. La Grande Réforme vient d’être annoncée.

Mais tous se souviennent de la suite : François demande la « bénédiction d’un peuple pour son évêque, votre prière sur moi ». Le pape incline alors la tête, en grande humilité, et un profond silence se fait. Dans ce geste touchant de réciprocité, un lien durable se crée. Le nouveau pape implore la bénédiction du saint peuple fidèle de Dieu, avant d’offrir sa propre bénédiction urbi et orbi, à la ville de Rome et au monde entier, et à « tous les hommes de bonne volonté ».