Isabelle « Dieu me parle à travers les personnes étrangères qu’il met sur ma route »

Isabelle vit depuis neuf ans avec sa famille par choix en Seine-Saint-Denis et est bénévole à l’ACAT[1] pour accompagner les personnes qui demandent l’asile en France. Il est Vivant n°338 publie son interview-témoignage.

A retrouver sur ilestvivant.com

Il est vivant – Qu’est-ce qui vous a poussée à vous préoccuper des personnes migrantes ?

Isabelle – Avec mon mari, nous sommes partis il y a 17 ans en Haïti comme coopérants missionnaires. Même si nous avons été touchés par l’accueil chaleureux des Haïtiens, nous avons expérimenté cette souffrance particulière d’être “l’étranger”. C’est en nouant des liens fraternels forts que peu à peu, ces barrières culturelles sont tombées.

Aussi, à notre retour en France, nous souhaitions rencontrer des personnes immigrées. Grâce au Secours catholique, nous avons pu partager des temps fraternels avec elles : randonnées, sorties, Noël en famille, etc. Par la suite, j’ai voulu accompagner plus particulièrement des personnes demandant l’asile en France. Je me souviens en particulier d’un jeune Congolais, victime de tortures, arrivé en France dans un état traumatique, en grande souffrance psychique. J’allais lui rendre visite à l’hôpital psychiatrique et l’aidais à faire sa demande d’asile.

Nous avons fait l’expérience que partager notre amour familial avec lui était source de fécondité pour nous, et de guérison pour lui. Très doucement, il a pu se reconstruire, a obtenu le statut de réfugié, a trouvé du travail et s’est marié.

IEV – En quoi consiste votre engagement aujourd’hui ?

Isabelle – Je me suis formée avec France Terre d’asile pour connaître la procédure de demande d’asile, et j’ai intégré comme bénévole une permanence de l’ACAT. Nous accompagnons les personnes qui demandent l’asile en France durant le temps de la procédure. Ces personnes vulnérables, isolées, pour beaucoup sans ressource ni hébergement et souffrant de désœuvrement (puisqu’elles n’ont pas l’autorisation de travailler) vivent un véritable parcours du combattant (lire aussi page 39). Quand elles arrivent, ces personnes doivent se rendre dans une PADA[2] pour obtenir un rendez-vous au guichet unique de la préfecture afin d’être enregistrées comme demandeurs d’asile. Elles reçoivent alors un dossier à remplir et à renvoyer à l’OFPRA. Nous les aidons à constituer ce dossier, à restituer par écrit leur histoire personnelle (violences, persécutions, menaces, etc.) à l’origine de leur fuite vers la France. Par la suite, elles sont reçues à l’OFPRA par un officier de protection. Nous sommes habilités à les accompagner en tant que tiers accompagnateur car cet entretien génère beaucoup d’angoisse chez ces personnes. Pour information, en 2016, l’OFPRA a accordé la protection à 28,8 % des demandeurs d’asile[3]. Après cet entretien et un certain délai, l’OFPRA leur octroie ou non une protection. En cas de refus, nous les aidons à contacter un avocat afin de former un recours devant la CNDA.

IEV – Que vous apporte cette expérience sur le plan humain et spirituel ?

Isabelle – Quand j’écoute ces hommes, qui ont subi tortures et persécutions en raison de leur combat pour la justice, la paix, le respect de la vie humaine ; et ces femmes victimes de violences sociales et familiales (excision, mariage forcé, etc.), qui ont bravé les menaces et traversé tous les dangers de l’exil, je me dis : « Et moi, qu’est-ce que je risque pour mes frères, pour leur dignité, pour Dieu ? »

Dans l’Évangile de saint Matthieu au chapitre 25, Jésus ne dit pas : « J’étais un étranger ayant émigré pour telle ou telle raison, en situation régulière ou non… » Parfois nous cherchons des excuses pour ne pas vivre cette parole du Christ, ou pour y mettre des conditions. Or il n’y a aucune condition à l’accueil personnel de frère à frère demandé par Jésus !

Dans la Bible, j’aime aussi l’épisode de l’hospitalité d’Abraham (Genèse). Il me rappelle que ces personnes migrantes, souvent considérées comme des problèmes pour la société, sont en réalité de véritables visitations pour moi : Dieu me parle à travers elles. En effet, nous sommes en pèlerinage sur cette terre et notre port d’attache, c’est le ciel. Aussi Dieu me demande : « Et toi, es-tu en route vers le ciel, es-tu capable de franchir tes frontières intérieures pour aimer ton frère étranger ? »

IEV – Vous accueillez souvent des personnes d’origine étrangère chez vous. Comment vos enfants vivent-ils cette hospitalité ?

Isabelle – Ces rencontres élargissent leur esprit et leur cœur. Ils s’intéressent à l’histoire des pays, à d’autres traditions culturelles et religieuses. Nos enfants prient avec nous pour ces frères étrangers : ils font régulièrement l’expérience qu’élargir sa prière et son cœur porte du fruit ! Un exemple : nous avons prié régulièrement pour une jeune femme qui vivait dans la rue depuis un an ; elle a pu enfin être hébergée en famille, puis en centre d’accueil pour demandeurs d’asile.

IEV – Ne craignez-vous pas que cela les “perturbe” dans l’intégration de leur identité, chrétienne notamment ?

Isabelle – Nous constatons tout l’inverse ! Ces rencontres aident nos enfants à grandir en liberté : liberté de partager sa foi, son patrimoine culturel, dans un échange vrai et bienveillant avec des personnes d’autres cultures et confessions. Cela les pousse à réfléchir et à nous questionner sur nos convictions profondes.

Très souvent, nos frères étrangers expriment cette certitude ancrée et vécue dans leur chair : « Notre vie est dans les mains de Dieu. » Nous recevons d’eux une invitation à grandir dans la confiance en Dieu, à intégrer notre identité la plus essentielle, qui ne disparaîtra jamais : celle d’être fils et fille de Dieu, frère et sœur de tous. Ils nous rappellent que nous sommes tous garants de cette dignité humaine commune. ¨

  1. Action chrétienne pour l’abolition de la torture.
  2. Pour l’explication de tous les sigles, voir page 39.
  3. Rapport d’activité 2016 de l’OFPRA.

 


Il est Vivant n°338 – Extraits choisis :


ÉDITO : Apprendre à scruter les signes des temps

POINT DE REPERE : Migrations, le regard de l’Église

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