Migrations : apprendre à scruter les signes des temps

Une tribune signée par Louis-Etienne de Labarthe, Laurence de Louvencourt, Jean-Luc Moens et Stanislas Jozan

A retrouver sur ilestvivant.com

Pourquoi publier un numéro d’Il est Vivant sur les migrants ? L’équipe qui a conçu et réalisé ce numéro vous expose son point de vue.

L’accueil des migrants à la lumière du Christ

Vous souvenez-vous de Nour, Hassan, Wafa, Osama, Ramy et Suhila ? C’était en avril 2016, le pape ramenait de Lesbos ces réfugiés syriens et leurs enfants. Ce geste visait à nous encourager à ne pas détourner notre regard du sort de ces personnes en souffrance et à persévérer dans la mise en œuvre de stratégies puissantes et déterminées pour accompagner ces drames humains. Presque deux ans plus tard, le flux de réfugiés a un peu diminué mais demeure important et tout le monde sait que le phénomène est appelé à durer encore de nombreuses années. Les migrations non choisies sont un signe des temps de ce début de XXIe siècle.

 Dans l’Évangile, Jésus adresse ce reproche aux disciples : « Ce moment-ci, pourquoi ne savez-vous pas l’interpréter ? » (Luc 12, 54-57). Le concile Vatican II affirme quant à lui que « l’Église a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile, de telle sorte qu’elle puisse répondre, d’une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques » (Gaudium et spes 4-1). L’interprétation des signes des temps demande un travail d’écoute, de discernement, d’analyse, de prière et de conversion intérieure. Cela requiert avant tout de se laisser bousculer en profondeur. C’est pourquoi nous commençons dans ce numéro par nous mettre à l’écoute de la parole de Dieu en parcourant ce que Dieu nous dit dans la Bible sur la condition de l’immigré.

Dans ce numéro, nous voulions également prendre au sérieux les appels répétés du pape François à accueillir nos frères migrants, en cherchant à comprendre ses propos à ce sujet. Certes, toutes les paroles du pape ne sont pas marquées du sceau de l’infaillibilité pontificale, et il est légitime de chercher à en déchiffrer le sens et les implications concrètes. Mais il peut aussi être utile de relire ce passage de Vatican II : « Les fidèles doivent s’attacher à la pensée que leurs évêques expriment, au nom du Christ, en matière de foi et de mœurs, et ils doivent lui donner l’assentiment religieux de leur esprit. Cet assentiment religieux de la volonté et de l’intelligence est dû, à un titre singulier, au souverain pontife en son magistère authentique, même lorsqu’il ne parle pas ex cathedra » (Lumen gentium 25). Cela signifie que le magistère ordinaire du pape François (homélie, discours, interviews, etc.), et aussi celui des évêques, doit être accueilli avec ce désir de comprendre et de voir ce que Dieu veut nous dire par eux. Loin d’être une option, il s’agit ici plutôt de notre foi dans le mystère de l’Église et dans le ministère de Pierre. Certains ont eu du mal à vivre cette disposition de cœur avec les papes Jean Paul II ou Benoît XVI, d’autres ont plus de mal à la vivre avec le pape François.

En faisant confiance au pape, quel qu’il soit, nous nous gardons de toute présomption et nous acceptons de nous laisser conduire avec humilité par l’Église dans notre chemin de conversion. En revisitant l’enseignement de l’Église sur le sujet des migrations, on est d’ailleurs saisi par la grande continuité de pensée et de paroles des papes, chacun offrant, en même temps, un approfondissement progressif de la réflexion en fonction notamment de réalités nouvelles. C’est tout le propos du père Mellon, sj, dont l’article apporte à ce propos un éclairage très précieux.

Enfin, reportages, interviews et témoignages nous font plonger dans la réalité multiforme de la vie des personnes migrantes, aujourd’hui. Nous sommes allés à la rencontre de ces chrétiens engagés sur le terrain de mille manières auprès des demandeurs d’asile, réfugiés ou sans-papiers. À travers leurs yeux et leurs expériences, nous percevons les drames de ces personnes qui décident de tout quitter pour l’inconnu, qui prennent le risque de tout perdre avec l’espoir d’une vie meilleure. Loin, très loin de tout débat idéologique, une extraordinaire inventivité de la charité se révèle. Et dans un univers traversé par les pires souffrances de l’humanité, Dieu est à l’œuvre. Discrètement mais puissamment. C’est ce que nous avons constaté en toute objectivité.

Drames effroyables et questions politiques sérieuses

Les migrations en réalité se présentent comme une pièce à deux faces : un côté sombre et un autre lumineux.

Côté sombre, il y a tous ces drames humains, souvent indicibles et inimaginables tant qu’on ne les a pas côtoyés. Ces souffrances qui, à elles seules, devraient suffire à soulever des élans de générosité planétaires et “provoquer” la paix si nécessaire à tant de régions enflammées, nous laissent pourtant le plus souvent comme “habitués”.

On se souvient du pape François pleurant à Lampedusa. Et nous ? Pleurons-nous encore lorsque nous apprenons qu’une barque s’est retournée en Méditerranée ? Avons-nous même déjà pleuré, ne serait-ce qu’une seule fois ?

Si la réponse à ces questions est non, il est urgent que nous approchions concrètement nos frères migrants afin de mieux connaître ce qu’ils vivent. Comme le montre ce numéro, il existe de multiples façons de se faire proche et certaines ne sont pas trop compliquées à mettre en œuvre.

Côté sombre, on pense aussi aux tensions politiques que suscitent ces migrations. Des questions légitimes se posent : combien de personnes peut-on accueillir dans un pays ? Dans quelles conditions accueillir ? Comment maîtriser les flux migratoires ? Selon quels critères ? Comment lutter contre les effets négatifs des migrations : réseaux et trafics, traite humaine ? Que signifie intégrer les populations migrantes et comment le faire ? Comment agir vis-à-vis des pays d’émigration ? etc. La rencontre des identités et des cultures suscite de nombreuses interrogations et inquiétudes. Ces questions sont capitales pour la stabilité des pays et la paix mondiale. Elles relèvent de la responsabilité prudentielle de nos gouvernants dans la recherche du meilleur bien possible pour tous aujourd’hui, ce qu’on appelle couramment le bien commun. Tout le monde le sait. Les réponses simples à ces questions éminemment complexes n’existent pas. Aussi, dans ce numéro, avons-nous fait le choix de ne pas aborder ce sujet sous l’angle politique, même si tel ou tel auteur y fait allusion. Comme nous y encourage le Christ dans l’Évangile et l’Église, notre propos ici est surtout de chercher à accueillir en chrétien ce « signe des temps » que sont les migrations.

La Providence est présente dans notre histoire

“Les flux migratoires constituent une nouvelle frontière missionnaire”Pape François

À travers toute la Bible (pages 8 à 13) et l’enseignement de l’Église (pages 14 à 24), les migrations révèlent aussi leur face lumineuse, souvent trop absente de la scène médiatique et de nos discussions sur les migrants. Ces migrations ne sont-elles pas en effet aussi une occasion unique de découvrir l’autre ou de le connaître davantage ? De manifester et vivre concrètement la charité ? Et aussi de répandre la parole de Dieu par toute la terre ? « Les flux migratoires contemporains constituent une nouvelle “frontière” missionnaire, affirme le pape François, une occasion privilégiée d’annoncer Jésus Christ et son Évangile sans bouger de son propre environnement, de témoigner concrètement de la foi chrétienne dans la charité et un profond respect pour les autres expressions religieuses. » L’Église passe aux yeux de certains pour une grande naïve en matière migratoire car en plus de défendre la dignité de toute vie humaine, elle croit en la Providence de Dieu ! Dieu est à l’œuvre dans l’histoire de l’humanité et particulièrement auprès de ceux qui migrent. Il réalise en eux et à travers eux son projet de salut pour nous tous.

 Depuis l’ascension du Christ, nous sommes entrés dans les derniers temps. Jésus nous a prévenus quand il a dit à ses disciples : « Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne soyez pas terrifiés : il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin. […] On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands tremblements de terre et, en divers lieux, des famines et des épidémies ; des phénomènes effrayants surviendront, et de grands signes venus du ciel » (Lc 21, 9-11). Ne peut-on pas penser que ces migrations forcées font partie des signes des derniers temps ? « Pourquoi donc faut-il que ces malheurs décrits par Jésus arrivent ? Quelle est donc cette nécessité ? Dieu n’a pas besoin de la mort pour donner la vie ! En revanche, l’œuvre de Dieu conduit les puissances de mort à se manifester et révèle la perversion qui habite le cœur de l’homme. Ces événements annoncés, qui se produisent depuis des siècles, manifestent que le salut du monde est en cours. C’est pourquoi, nous pouvons demeurer dans la confiance et ne pas être terrifiés », commente le père Jean-Baptiste Édart.

Le salut du monde est en cours. Les forces de vie affrontent celles de la mort. Des hommes et des femmes de bonne volonté se lèvent et combattent pour défendre les pauvres et les opprimés. Peu à peu, malgré les victoires passagères des forces du mal, l’Amour est en train de vaincre car, nous le savons, Dieu a déjà vaincu la mort. Il l’a fait une fois pour toutes sur la croix, en Jésus.

Au-delà de nos peurs

À la suite de Jésus, un chrétien ne peut pas considérer les migrants, les prostituées, les personnes malades, les prisonniers, comme des problèmes mais comme des personnes que le Seigneur nous appelle à aimer et par lesquelles il nous parle et nous montre son amour. Voilà pourquoi il est si important de prendre au sérieux la parole du Christ : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli. » (cf. Mt 25). Cette parole n’est pas une “gentille phrase en l’air” de Jésus. Elle parle du jugement dernier, du jour où nous paraîtrons seul, face à face devant Dieu. C’est donc une parole capitale du Christ : c’est une question de vie ou de mort éternelle. Aussi, chacun de nous est-il invité à se laisser bousculer par la présence de plus en plus nombreuse de ces frères et sœurs étrangers dans nos pays. Évidemment, ce n’est pas toujours sans douleur. Vous êtes peut-être dérangé au pied même de chez vous alors qu’avant tout était calme. La sociologie de votre quartier est peut-être en train de changer. Vous avez même peut-être vécu des expériences difficiles avec certaines personnes migrantes. À une échelle plus large, il n’est pas forcément évident de voir son pays lui-même changer au fur et à mesure du temps et de l’arrivée de personnes venues de pays lointains, avec leur culture propre. Et si certains se réjouissent de ce métissage nouveau, d’autres s’en inquiètent profondément. Ces deux façons de réagir face aux changements en cours peuvent se comprendre. Loin de nous l’idée de porter un quelconque jugement (si vous êtes de ceux qui ressentent de l’inquiétude, vous pouvez lire dès à présent le témoignage de Nathalie p.54 et celui de Michel Cool, p. 76). Finalement, nos frères migrants ne nous rappellent-ils pas notre propre condition ? Nous sommes tous des exilés et notre patrie est ailleurs. Nous sommes de passage sur cette terre, en route vers le ciel. Lorsque nous voyons à la télévision des files de réfugiés qui transportent les maigres affaires qu’ils ont pu sauver de la déroute, cela nous renvoie à toutes les richesses qui s’accumulent dans nos maisons. Saurons-nous partager avec ceux qui en ont besoin ? Le pape François disait un jour qu’on n’a jamais vu un corbillard suivi d’un camion de déménagement… Le Christ nous invite à accumuler nos richesses dans le ciel, là où la mite et le ver ne détruisent pas tout (cf. Mt 6, 20).

Nos frères et sœurs migrants nous rappellent donc l’essentiel : nous sommes faits pour l’éternité et cela passe par l’amour et le partage. En nous engageant dans cette voie, nous hâtons la victoire de la vie sur la mort et la venue du Royaume de Dieu parmi nous.

 

 


Il est Vivant n°338 – Extraits choisis :


POINT DE REPÈRE : Migrations, le regard de l’Église

TÉMOIGNAGE : Isabelle : « Dieu me parle à travers les personnes étrangères qu’il met sur ma route. »

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