« Évangéliser par le cinéma, une expérience de l’unité » – Interview d’Hubert de Torcy

Le cinéma est un moyen d’évangélisation cher à la Communauté de l’Emmanuel. Le magazine Unité des Chrétiens est allé interviewer Hubert de Torcy sur ce moyen si inhabituel d’annoncer l’Évangile et de vivre une évangélisation commune entre catholiques et protestants.

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Catholique, Hubert de Torcy est à l’origine de SAJE pour évangéliser par le cinéma et la diffusion numérique ou télévisuelle. Cette initiative missionnaire portée par la Communauté de l’Emmanuel se développe grâce à un partenariat avec des évangéliques. Ces propos ont été recueillis par Louis-Etienne de Labarthe, directeur de la communication de la Communauté de l’Emmanuel.

Hubert de Torcy (à gauche) lors de la présentation avec Jean-Luc Cosnard, l’éditeur évangélique du livre Jésus L’Enquête de Lee Stroebel, dont le film a été tiré. © FX du Besset

À travers le cinéma, vous voulez porter une nouvelle manière de transmettre la joie de l’Évangile. Pourquoi ?
Nous sommes passés d’une civilisation de l’écrit à une civilisation de l’image. Si le message à transmettre reste le même, il y a une nouvelle manière de le transmettre aujourd’hui : par le biais de l’image. C’est le média le plus populaire aujourd’hui. Il n’y a qu’à voir le temps que chacun passe devant un écran, quelle que soit sa taille : petit, grand, moyen.

La question qui m’habite est la suivante : que fait l’Église catholique en la matière ? Avons-nous réellement pris en considération ce changement de paradigme culturel ? J’ai parfois le sentiment qu’en France, on continue de beaucoup investir sur l’écrit, à publier des livres savants, des journaux. On a beaucoup de maisons d’édition catholiques, toutes très honorables. Mais que fait-on en matière de production audiovisuelle ? Il y a des exceptions notables bien évidemment : on a déjà beaucoup de chance de disposer de KTO et du Jour du Seigneur. Le Vatican de son côté a soutenu une initiative formidable avec ce film de Wim Wenders sur le pape François qui sortira le 12 septembre prochain et qui sera un outil d’évangélisation incroyable : la projection sur grand écran d’une véritable page d’évangile  qui pourra toucher des centaines de milliers de personnes. Je salue ces initiatives trop rares mais j’avoue que je me sens parfois un peu seul de mon espèce, comme catholique, dans ce métier de l’audiovisuel. J’ai la chance de rencontrer beaucoup de vendeurs, de producteurs et de distributeurs de films d’inspiration chrétienne au niveau international : quasiment tous sont évangéliques. Les évangéliques de ce point de vue ont bien pris conscience du tournant.

On reproche parfois à l’Église en France de ne plus s’adresser qu’à une élite, éduquée, diplômée, et de ne plus avoir accès aux couches populaires et aux jeunes. Quels moyens, d’après vous, permettraient à l’Église de rejoindre un public plus large ?
Pour moi, le cinéma est sans aucun doute, avec la télévision, un des moyens d’évangélisation les plus populaires. L’audiovisuel est un média, comme le livre, la presse ou la radio. Mais ces derniers ne sont souvent lus que par un public déjà acquis à la cause (c’est sans doute moins vrai pour la radio). C’est par la culture de l’image qu’on aura aujourd’hui l’impact le plus fort d’évangélisation en parvenant à rejoindre des personnes ‘hors bocal’.

En dehors des médias, toujours dans l’optique de rejoindre un public qui a largement délaissé nos églises, la question des dévotions populaires est très importante. C’est le deuxième axe qu’il conviendrait de remettre au goût du jour dans l’Église. Ces dévotions populaires permettent à ceux qui n’ont pas les éléments de langage pour formaliser leurs prières et leur rapport à Dieu, de l’exprimer par des gestes concrets, très simples.

Et puis enfin, le troisième moyen pour toucher plus largement nos concitoyens, c’est de repartir de la manière dont Jésus lui-même (et ses apôtres après lui) s’est adressé à tous pour annoncer son message. Je pense à l’évangélisation par les miracles et les merveilles. Il ne s’agit pas de ne plus avoir de discours, d’annonce explicite bien sûr, mais d’attester de la puissance et de la véracité de ce discours par des œuvres merveilleuses ou miraculeuses, par les signes et les prodiges accompagnant la Parole et la confirmant. Or, dans nos églises aujourd’hui, on est rarement dans ce registre. Et de fait, il n’y a plus grand monde qui semble savoir comment procéder en la matière. Qui encore possède la foi pour guérir les malades et accomplir des miracles ? Qui encore est animé de cette foi-là, à part peut-être certains charismatiques et les évangéliques ? Recevons de nos frères chrétiens certaines pratiques abandonnées qui ont pourtant accompagné la prédication de l’Église pendant 2000 ans. Retrouvons cette pastorale des miracles en nous appuyant sur la tradition de l’Église, les grands saints. Fréquentons et œuvrons avec ceux qui évangélisent ainsi, notamment les évangéliques et les pentecôtistes, quelques charismatiques catholiques, ceux qui croient encore aux miracles.

Avec SAJE et la promotion des films, vous avez été amené à rencontrer beaucoup d’évangéliques. Pouvez-vous nous en dire un peu plus, nous raconter cette expérience ?
Lorsque je me rends dans des conventions rassemblant ceux qui travaillent sur l’évangélisation par le cinéma ou la télévision (production, distribution, diffusion), je ne rencontre quasiment jamais de catholique. Je suis impressionné par le zèle et la détermination de mes frères évangéliques. C’est un motif d’action de grâce pour moi. En quelque sorte, j’ai l’impression que si Dieu a dû susciter les mouvements évangéliques, c’est pour qu’ils puissent accomplir des missions dont personne ne se charge dans l’Église catholique aujourd’hui. Un seul exemple très concret : les chaînes de télévision Sat-7 et Arab Vision qui font pénétrer la Parole de Dieu dans tous les foyers, en arabe, en persan, en tadjik, etc. À ma connaissance, aucun acteur catholique ne fait ce travail. Je suis admiratif de cet investissement financier et humain considérable consacré à l’évangélisation en terre musulmane.

Catholiques et évangéliques, avez-vous des actions communes pour évangéliser ensemble ?
Certaines productions de films évangéliques, d’un point de vue catholique, sont irréprochables. Le premier mode de collaboration avec les évangéliques consiste pour ma part à utiliser leurs produits d’évangélisation pour toucher le cœur des Français. Il nous est arrivé à plusieurs reprises d’organiser des avant-premières avec des évangéliques. Par exemple, pour la sortie de Jésus L’Enquête au Gaumont Opéra à Paris, dans une salle de 700 places archi-comble, probablement composée à moitié catholiques et évangéliques. Un échange inattendu a eu lieu à la fin entre trois prêtres catholiques et deux pasteurs évangéliques. Ce fut extrêmement joyeux, fécond, un magnifique témoignage d’unité. La plupart des gens dans la salle avaient sans doute toutes sortes de préjugés sur l’autre confession, mais le témoignage donné ce soir-là par ces différents pasteurs et prêtres a contribué à faire grandir le Royaume.

Comment ce genre d’expérience peut-elle se multiplier selon vous ?
Dans bien des endroits en France aujourd’hui, nous avons des correspondants locaux qui organisent des soirées débats à chaque sortie d’un film. Parfois, ils le font de manière conjointe avec le pasteur et le prêtre, pour animer la même soirée-débat. Ces films-là ne sont pas spécifiquement catholiques ou évangéliques. Ils permettent une première annonce, celle du kérygme, pour laquelle catholiques et évangéliques sont en accord. À Nice, par exemple, ce sont deux amies d’enfance qui sont nos correspondants locaux. Elles ont été sur les bancs de l’école ensemble. L’une est catholique, l’autre est évangélique. Elles organisent à chaque fois des événements conjoints : ils impliquent le pasteur et le curé, unis pour annoncer l’Évangile. C’est l’œcuménisme en œuvre. Nous ne sommes pas dans les débats d’idées, ni en train de nous chamailler sur ce qui peut éventuellement nous séparer. Au contraire, nous mettons l’accent sur ce qui nous rassemble, en l’occurrence le kérygme, pour le partager au plus grand nombre.

Les intervenants pour l’échange à l’issue de l’avant-première du film Jésus L’Enquête : de gauche à droite, le père Didier Noblot, le père Denis Dupont-Fauville, Hubert de Torcy, le père Arnaud Gautier, le pasteur Saïd Oujibou et sa femme, le pasteur Carlos Payan. © FX du Besset

Cela ne renforce-t-il pas la division de montrer des églises divisées ensemble sur le terrain ?
En fait, elles ne sont pas si divisées que ça ! Dans la plupart des cas, elles s’ignorent tout simplement. Elles vivent côte-à-côte en fait, sans se connaître. Les pasteurs, eux, ne s’ignorent pas toujours. Se fréquenter, se connaître, évite de dire du mal de l’autre. C’est déjà un pas énorme vers la charité donc vers le témoignage d’unité que le Seigneur attend de nous. La joie d’annoncer ensemble le Salut fait tomber beaucoup de barrières. De ce point de vue, c’est forcément fécond.

N’y a-t-il pas un risque de relativisme, de syncrétisme ?
Je n’ai jamais constaté cela. Au contraire. Mon expérience est la suivante : à force de fréquenter des évangéliques dans la mission (nous avons d’ailleurs deux évangéliques dans nos équipes), des liens d’amitié se sont noués entre nous. Si les catholiques (charismatiques) ont peu à reprocher aux croyances des évangéliques (tous sont « born-again »), il arrive que nos frères évangéliques entretiennent un certain nombre de préjugés à l’encontre des catholiques (puisque nous prions les saints, qui sont morts, nous faisons de la nécromancie ; lorsque nous prions devant une statue, nous sommes idolâtres ; ils pensent que nous adorons la Vierge Marie, etc.). Les relations d’amitié et d’estime mutuelle, tissées sur le terrain de l’évangélisation, les amènent souvent à changer leur regard et à poser leurs questions à un catholique. Ces occasions de dialogue ne gomment pas les différences entre nous. Personne ne renonce à sa propre foi, mais chacun pose un regard nouveau sur la foi de l’autre. Rien que le fait de disposer de ce même trésor de la Parole de Dieu, donne une infinité de possibilités de partages, d’échanges et de communion entre nous.

N’y a-t-il pas un risque de « concurrence » ? Pouvons-nous vraiment évangéliser ensemble ? Où conduire les brebis ?
Nous pouvons avoir une première annonce ensemble, commune : c’est le même message du Salut apporté par Jésus Christ : le kérygme. Ensuite, le « service après-vente » diffère nécessairement parce que les bercails sont distincts, c’est certain. Personnellement, je pense qu’il faut proposer aux gens de rejoindre l’église de leur choix. On s’est beaucoup posé cette question-là quand on a pu élaborer des sites communs d’évangélisation autour de films comme La Résurrection du Christ ou Jésus L’Enquête. Vers où les conduit-t-on ensuite ? On propose deux possibilités, tout simplement : Vous voulez rencontrer un chrétien près de chez vous, en contexte protestant, vous allez être renvoyé sur cette plateforme-là. Si c’est plutôt un catholique avec qui vous souhaitez échanger, cliquez ici.

Dans l’échange de dons avec les évangéliques que peuvent apporter les catholiques dans la façon d’évangéliser aux évangéliques et réciproquement ?
Des discussions avec mes amis évangéliques, ce qui me frappe, c’est qu’ils envient nos rites catholiques. Ils se rendent compte qu’on a beaucoup de chance d’avoir des rites, qui structurent notre vie de foi.

Ce que les évangéliques peuvent apporter à l’Église catholique, c’est ce feu de la mission. On parle beaucoup d’évangélisation dans l’Église catholique. Mais on a du mal à passer à l’acte. Les évangéliques peuvent vraiment nous décomplexer sur l’annonce explicite. Le catholique, pas toujours bien formé, pense qu’évangéliser consiste à défendre l’Église, comme un homme politique défend son parti. Ce n’est pas cela la Bonne nouvelle. La Bonne Nouvelle c’est le salut apporté par Jésus Christ. L’évangélique est plus centré sur ce message essentiel. En matière d’évangélisation, bien souvent, les évangéliques sont nos maîtres. Qui a le souci de l’évangélisation des musulmans chez les catholiques par exemple ? Hormis quelques petits groupes identifiés, pas grand-monde. Les évangéliques ont gardé une vraie inquiétude du salut de leur prochain. Et nous catholiques, qu’en est-il ? Sommes-nous comme Saint Dominique dont la prière était : « Seigneur, que vont devenir les pêcheurs ? ». Dominique et toute l’Église pendant presque 2000 ans ont entretenu cette inquiétude pour le salut du pêcheur. Les évangéliques peuvent nous faire passer à une foi plus expérimentale, plus incarnée. Ils peuvent donc nous réveiller sur pas mal d’aspects de notre foi !

Propos recueillis par Louis-Étienne de Labarthe pour la revue Unité des Chrétiens.

Pour aller plus loin


Le cinéma pour les chrétiens

Une interview d’Hubert de Torcy sur DieuTV – émission Ciel mon info ! – voir l’émission.